Art et sculpture

Les étapes de l’art – Une écriture sacrée

Dans tout art, il y a trois étapes, et particulièrement dans la sculpture. La première étape est la conception, la deuxième est la composition et la troisième est la production.

La conception

Si l’artiste n’est pas capable de concevoir une idée, il ne peut aller plus loin. Il peut essayer des centaines de fois, mais il n’obtiendra pas le résultat souhaité. Le monde extérieur aider à la conception d’une idée, mais celle-ci doit jaillir de l’intérieur. Cela dépend du stade d’évolution de l’artiste ; en fonction de son évolution, il est capable de saisir le sens, le flux croissant d’inspiration qui vient de l’intérieur.

Le travail du sculpteur revêt une très grande importance. La raison en est qu’il s’agit d’une imitation de l’art du Créateur. Et celle-ci n’est pas toujours effectuée sous forme miniature. La première idée du sculpteur est de réaliser une statue grandeur nature, voire plus grande que les êtres créés. Si elle est plus petite que nature, alors ce travail consiste à lui insuffler la vie, afin qu’elle puisse prendre place comme une créature vivante. Par conséquent, la sculpture imite Dieu.

Le don

La composition relève d’une autre faculté. La conception est le fruit de l’intuition. Mais même si une personne a l’intuition nécessaire pour former une idée, elle a besoin de la faculté de composition pour l’exprimer. Un artiste doué est une personne qui a le don, la capacité, de composer dans son esprit ce qu’il veut faire ressortir. Il existe de nombreux artistes intuitifs qui, en raison de leur stade d’évolution particulier, peuvent percevoir une intuition, mais ils ne peuvent pas la composer s’ils ne sont pas doués. C’est un autre talent.

Sans aucun doute un amoureux de la nature, un observateur attentif et admirateur des lignes et des courbes, un véritable artiste possède en lui le don, la capacité de composer ce que son intuition lui apporte sous forme d’idée..

La production

La troisième étape est la production. Si une personne n’est pas qualifiée pour produire de ses mains, elle peut avoir l’intuition, elle peut avoir le don de la composition, mais elle ne peut pas produire. C’est un autre travail. C’est une compétence, et cette habileté s’apprend par la pratique. La nature humaine est telle qu’elle considère tout comme facile. Si l’on a de l’intuition, on pense : « Oui, on peut composer et créer », ou si on peut composer dans son esprit, on dit : « Je peux produire ». Mais là encore, pour produire, il faut un autre talent.

Quelle est l’étape la plus difficile ?  On ne peut pas le dire, ou un artiste a du talent, mais il manque d’intuition, un autre artiste peut composer dans son esprit, mais n’a pas les compétences nécessaires pour le produire, et un autre a de l’intuition, mais manque de compétences en matière de composition et de production. Pour réunir ces trois facultés, il ne suffit pas d’être un artiste, il faut devenir l’art lui-même. À celui qui est tellement absorbé par son travail qu’il s’oublie lui-même, cette capacité, cette intuition, cette compétence viennent d’elles-mêmes. Il commence alors à faire des merveilles, son art devient une production parfaite.

L’art antique égyptien

Dans l’art antique égyptien, il y a une atmosphère particulière. Lorsqu’on la compare à l’art de la Grèce antique, une simple statue peut sembler dépourvue de talent artistique, mais si on l’étudie d’un point de vue psychique, on y trouve quelque chose de vivant. Ce n’est pas seulement un souhait artistique, mais la vie y a été insufflée, ce qui montre que la tendance des artistes antiques était de donner vie à leurs pensées. Leurs sculptures ne témoignent peut-être pas d’un grand savoir-faire, mais elles constituent néanmoins un phénomène. Si un morceau de roche taillé il y a des milliers d’années peut créer une atmosphère, cela montre que celui qui l’a sculpté lui a donné vie. Et plus l’humanité explore l’histoire antique de l’Égypte, plus elle découvre qu’il existait un art consistant à placer la vie dans les objets.

L’art indien

Venons-en à l’art indien. L’art de la sculpture était utilisé pour réaliser des manuscrits, de sorte que chaque œuvre d’art en Inde est une écriture sacrée. On peut y lire une certaine philosophie. Toutes les sculptures et gravures dans les temples, les idoles des dieux et déesses avec leurs multiples mains tenant chacune quelque chose, tout cela représente un certain sens, et l’étude de ce sens mène à une prise de conscience.

Ainsi, les temples anciens en Inde étaient à la fois des écritures sacrées, ils n’étaient pas seulement un lieu où les gens venaient prier, mais aussi un lieu où les gens trouvaient l’inspiration, s’ils avaient un regard assez aigu pour observer ce qui se cachait derrière l’art. Les touristes qui s’y rendent aujourd’hui et admirent l’art indien le regardent du point de vue artistique, celui de l’art ancien de l’Inde, mais ils ne voient pas ce qui se cache derrière, l’idée qui l’a inspiré. L’attention de l’artiste ne se portait pas uniquement sur la production artistique, mais le motif derrière celle-ci était une certaine philosophie de vie sous forme de sculpture.

À Bombay, dans les grottes d’Elephanta, près de Darjeeling, dans les environs du Népal, et lorsqu’on pénètre davantage au Tibet, on constate que cette philosophie a été préservée pendant des milliers d’années sous forme de sculptures, prêtes à être révélées aux âmes qui ont évolué et qui sont prêtes à lire ce qui est écrit dans cette forme d’écriture sacrée.

L’art chinois

L’art chinois tel qu’il est décrit dans les anciens ouvrages était considéré en Orient comme le summum du talent artistique. Ce qui est le plus appréciable dans l’art chinois, c’est l’imagerie chinoise, car les artistes chinois ont su représenter la patience, la cupidité, la colère, la guerre, la paix, toutes ces idées abstraites qu’ils ont traduites sous la forme d’animaux ou d’êtres humains. C’est un talent particulier que l’on ne retrouve pas chez tous les artistes. L’homme a naturellement tendance à représenter ce qu’il a l’habitude de voir. Mais un artiste capable d’imaginer quelque chose de complètement différent de ce qu’il a l’habitude de voir possède un talent tout à fait différent, qui, de ce point de vue, mérite d’être admiré. C’est grâce à cette vision que les Chinois ont pu créer des œuvres d’art des plus intéressantes.

Tout ce que nous avons l’habitude de voir est facile à admirer, car nos yeux y sont habitués. Mais toute forme différente de ce que nous avons l’habitude de voir est quelque chose d’étrange, de bizarre pour nous. Les Chinois ont donné de la beauté à quelque chose qui n’a jamais été vu, qui attire à la fois le regard, et l’esprit réfléchi qui s’arrête pour penser à ce qui se cache derrière. . Il s’agit d’une tentative réalisée par l’artiste chinois dans le domaine de l’imagerie d’exprimer l’abstrait sous une forme objective. Le monde a plus ou moins admiré l’art ancien de la Chine, mais n’en a pas compris la signification.

Une certaine signification

De nos jours, on demande aux experts en art chinois d’expliquer la signification de l’art chinois. Cela semble être une première étape, mais ce n’est pas l’expert en art qui peut expliquer l’art de la Chine. Il faut une explication psychique, une touche mystique, car cet art est issu d’un esprit profond, d’un esprit réfléchi, qui a souffert pendant des milliers d’années et a été en quête de vérité.

Mais en matière de beauté, aucun art ne peut rivaliser avec celui de la Grèce. L’art grec antique se distingue avant tout par sa beauté et sa finesse. La particularité de l’art grec antique réside dans le mouvement qu’il dégage. On dirait que les statues sont animées et qu’elles bougent depuis des milliers d’années. La grâce, la finesse et, en même temps, le mysticisme de l’art grec antique sont tout simplement merveilleux. Chaque action que l’on peut voir dans la statuaire grecque antique révèle une certaine signification.

Quand on aborde l’art de la sculpture aujourd’hui, on a l’impression que l’artiste cherche, qu’il tente d’atteindre quelque chose, d’effleurer quelque chose qui lui semble absent. L’âme du sculpteur d’aujourd’hui est à la recherche de quelque chose qui lui semble perdu. Tout d’abord, l’artiste est découragé par le manque d’appréciation. Ensuite, l’artiste est plongé dans le monde des affaires, et le soulagement qui devrait être accordé au cœur de l’artiste, afin qu’il ne pense qu’à l’art et à rien d’autre, est introuvable aujourd’hui. Dans l’Antiquité, la concurrence n’existait pas, il n’y avait pas de prix fixe pour l’art. L’art était inestimable. Les admirateurs de l’art antique n’ont jamais considéré qu’une œuvre d’art avait un prix fixe. Ils ont toujours pensé : « Nous ne pourrons jamais donner assez pour le véritable art ». C’est ainsi que l’art a progressé, qu’il a été admiré.

Un touche de spiritualité

En outre, l’orientation de l’art actuel n’est pas de même nature que celle de l’art ancien. L’art ancien tendait vers la réalisation spirituelle. L’artiste voyait l’amour, l’harmonie et la beauté sous leur aspect le plus élevé. Lorsque l’artiste perd cette orientation, il descend sur terre. Au lieu de s’élever, il s’abaisse.

Cela ne signifie pas pour autant que l’art moderne ne s’est pas développé depuis la Renaissance. Il a évolué à chaque étape. Mais ce qui a été perdu, c’est le savoir-faire. Et ce qui doit être ajouté à l’art contemporain n’existe pas encore. Il faudrait développer la qualité méditative dans l’art, l’exercice de la concentration. Il faudrait développer l’idéal supérieur. Et pour tous ces développements, le monde matériel devient un obstacle ; il fait obstacle au progrès de l’artiste. Car en réalité, il n’y a jamais de véritable artiste qui ne soit en même temps enclin à la spiritualité. Cela n’arrive jamais, donc seul le monde fait obstacle.

Il est possible que demain, l’art de la sculpture évolue. C’est en termes de finesse, de beauté qu’il évoluera, et les artistes développeront leur imagerie. Il atteindra également son apogée lorsque les artistes seront réellement capables de produire des statues vivantes.

Une manifestation de l’Amour

Question : D’où vient cette tendance à donner vie à la sculpture ?

Réponse : Le motif derrière toute la création est de donner vie à toute chose. C’est l’objectif de toute la manifestation. En d’autres termes, chaque rocher aspire à ce jour où il entrera en éruption comme un volcan, et où tout ce qu’il renferme sera libéré. Le soufre, le diamant, l’or et l’argent, tout ce qui se trouve en son cœur, doit un jour sortir. Tel est son but. Chaque arbre aspire au jour où il portera ses fruits.

L’amour s’exprime à travers tous les canaux et se manifeste à l’extérieur, afin que Dieu puisse se voir face à face. Il en va de même pour les œuvres d’art. Les gens pensent que c’est l’artiste qui les a créées, mais en réalité, c’est Dieu qui les a achevées. Tout comme Dieu prend un immense plaisir à créer ce monde et à le contempler, il prend également un immense plaisir à créer à l’aide d’une plume et d’un pinceau et à donner vie à ce qui est inanimé. S’il y a de la vie, c’est Dieu. Et qu’est-ce que Dieu ? Dieu est amour. Et c’est donc le désir de cet amour de se manifester sous la forme de la beauté dans le domaine de l’art.

Une direction spirituelle

Question : N’y a-t-il pas d’art moderne qui pointe vers une direction spirituelle ?

Réponse : Je pense que tout art pointe vers une direction spirituelle, mais je veux dire que l’art moderne a encore beaucoup à faire pour atteindre la perfection. Personne ne peut le ressentir aussi profondément qu’un artiste aujourd’hui. Le scientifique se contente du peu qu’il découvre. Mais quant à l’artiste, plus ses œuvres sont réussies, plus il a parfois le sentiment qu’il manque encore quelque chose. Tout au long de sa vie, son cœur aspire à produire quelque chose de plus. Consciemment ou inconsciemment, chaque artiste aspire à trouver ce qui manque. Si cela continue, l’artiste le trouvera sans aucun doute. Et le jour où le mystère sera percé, l’art deviendra un langage.

Question : Pourquoi a-t-on l’impression que l’art d’autrefois avait un fond plus religieux ? L’humanité est-elle moins religieuse aujourd’hui ?

Réponse : Il ne fait aucun doute que l’humanité est moins religieuse aujourd’hui. Chaque pas que nous pensons faire dans une nouvelle direction semble nous éloigner davantage de la religion. La vie nous montre sous toutes ses formes que l’humanité oublie ce que signifie la religion. Les personnes éduquées et intellectuelles souhaitent même éviter toute conversation sur ce sujet. Beaucoup considèrent que le mot « Dieu » est un lourd fardeau pour eux. Ils le trouvent trop pesant. Et lorsqu’ils en parlent, ils utilisent des expressions telles que « forces supérieures » ou « pouvoirs supérieurs » et, avec beaucoup de difficulté, ils prononcent le mot « dieux ». Car ils pensent : « Dire ‘Dieu’, c’est tellement simple. N’importe qui peut dire cela. Nous sommes bien trop évolués pour dire ‘Dieu’ ».

L’idéal divin

En outre, une conception erronée de la démocratie a également conduit de grands écrivains modernes à s’élever contre l’idéal de Dieu tel qu’il avait été dépeint et embelli par les grands prophètes de Beni Israël et les saints et sages des temps anciens. Cet idéal constituait une étape. En utilisant les mots « la colère de Dieu », ils ont dépeint Dieu sous une forme cruelle, que les personnes intelligentes de l’époque auraient mieux exprimée sous une forme plus belle. Au lieu de donner une forme plus belle, ils ont détruit l’idéal et appauvri l’humanité. L’idéal ayant disparu, il n’y a plus rien à quoi se raccrocher, sauf les objets que les sens peuvent percevoir et toucher.

Je dois tout de même dire qu’il n’est pas vrai que le monde soit moins religieux. Je peux seulement dire qu’autrefois, les gens avaient une religion, et qu’aujourd’hui, nous n’en avons plus.


Suresnes, 2 juillet 1926.

Sera Publié dans L’art – Hier, aujourd’hui et demaincahier n°1 – chapitre 3