L’entente (2)

Qu’est-ce qui permet de bien s’entendre avec les amis et les ennemis. Et qu’est-ce qui empêche de s’entendre avec eux ? On pourrait donner à cette question beaucoup de réponses. On pourrait dire par exemple : « Je pense que c’est l’affection qu’on a pour ses amis, le sentiment du cœur qui fait qu’on s’entend avec eux ». Oui, c’est certainement vrai dans bien des cas. Pourtant, il y a des gens qui ont des sentiments affectueux l’un pour l’autre et dans la vie desquels il y a des querelles et des réconciliations constantes.
Cela vient de ce que ces personnes tiennent à l’excès à leurs vues personnelles. Elles ne comprennent pas la nature de l’autre.
L’ego
On pourra dire qu’il est difficile de comprendre la nature des autres. Mais il faut se dire que ce qui importe en premier lieu, c’est de comprendre la nature de l’ego. Ce qui heurte les autres, l’ego des autres, c’est d’abord notre attitude. Il y a une attitude qui, par elle-même, affirme : « J’ai raison ». Il y a l’expression du visage qui dit : « J’ai raison, vous avez tort. Si vous n’êtes pas de mon avis, vous avez tort ». Rien ne mécontente autant l’ego humain que cela.
Au fond de l’être, il y a toujours ce sentiment : « Ce qui est, ce que je représente, c’est vrai. Par conséquent, mon avis est le bon avis, ma façon de voir est la bonne façon de voir ». Et si l’on change d’avis, après un certain temps l’on en viendra à dire : « J’ai toujours pensé de cette façon. Au fond j’ai toujours eu cette idée ». Ou bien : « Oui, j’ai peut-être dit autre chose sur le moment, mais j’ai toujours pensé de cette façon ». Beaucoup de gens réagissent ainsi, car il n’est pas supportable à l’ego d’avoir eu tort. Et cette attitude crée aussi une source de conflits.
Et puis, il y a des cas où la discussion est un petit jeu, un petit jeu où deux personnes frapperaient à tour de rôle avec un marteau, disant : « Oui, j’ai raison » – « Non, ce n’est pas comme cela » – « Ah, vous avez dit ça, moi je dis le contraire », etc. Chacun est comme un jeune coq en train de livrer bataille. Cette tendance n’est pas rare, il y a de ce sentiment extrémiste dans tout être humain. Et c’est aussi à cause de l’ego.
Se décramponner
Pîr-o-Murshid Inayat Khan avait été frappé en Europe par l’habitude qu’on a de demander pardon quand dans une discussion ou une conversation l’on émet un avis opposé. L’orsqu’on dit par exemple : « Pardonnez-moi, mais je crois au contraire que… ». C’est aussi parce que l’ego est si facilement offensé que l’on s’excuse de passer devant quelqu’un dans une pièce ou dans un escalier. On voit aussi les manifestations de l’ego chez les petits enfants prêts à s’aimer, mais aussi à se quereller. Il y a des enfants uniques à qui l’on annonce la naissance d’un petit frère et qui diront : « Ah ! Alors je pourrai jouer avec lui », mais qui, mis en présence du bébé s’écrieront : « Je n’en veux pas ! ». Ainsi, ce sentiment d’ego existe chez chacun de nous et quelqu’un pourra être irrité simplement parce qu’il sent qu’un autre affirme : « J’ai raison ».
Combien de fois ai-je vu Hazrat Inayat Khan, lorsqu’on blâmait quelqu’un devant lui, dire quelque chose de très bon de cette personne. Et si quelqu’un lui parlait à lui-même sur un ton de blâme, il répondait : « I am sorry » – « Je suis désolé » : il ne maintenait pas ce qui irritait. C’est l’être qui n’est pas arrivé à la sagesse qui pense : « J’ai raison. Voilà mon point de vue ! ». C’est qu’il a eu quelque peine à se faire à cette idée et qu’il s’y cramponne.
Dire sans parole
Parfois, on s’imagine qu’on n’a qu’à rétablir devant quelqu’un la vérité concernant un malentendu, qu’il comprendra, que jusqu’ici il n’avait rien vu mais que maintenant il verra. Et ce qui arrive est tout le contraire. Quand on lui présente ce nouveau point de vue, il répond : « C’est votre opinion, je n’en veux pas, je n’ai aucune estime pour ce que vous pensez, je m’en tiens à ce que je pense ». Et parfois une personne ne comprend même pas votre point de vue et répondra : « Vous dites cela pour m’agacer ! ». Et si vous le lui répétez deux ou trois fois, elle se fâchera.
Quelquefois, tout ce qui est dit sans paroles est mieux accepté et se comprend bien mieux. Mais vivre en voilant toujours sa pensée, ne l’exprimant jamais, ne mènera pas à une entente complète. Cependant, ce qui n’a pas besoin d’explication pour être compris apporte une compréhension plus profonde. Là, il ne s’agit pas d’émettre ni d’échanger des paroles, de dire : « C’est mon avis » et : « Je partage le vôtre ». C’est l’attitude d’un être qui fait qu’on sent qu’il a raison. Et c’est aussi l’attitude d’un être qui montre qu’il a compris et partagé un point de vue.
C’est une grande sagesse que de pouvoir pénétrer le point de vue de chacun, cela change la vision qu’on a sur la vie, sur les êtres, sur leurs actions. Et si par surcroît on tient compte des qualités d’esprit et de cœur de chacun, il y aura bien peu de malentendus.
Le point de vue
Mais est-il sage de laisser quelqu’un croire qu’il a raison alors qu’on pense qu’il a tort ? Cela dépend des circonstances. S’il doit développer de plus en plus la tendance défavorable qui est la sienne et que l’on capitule devant lui, cela ne sera pas sage. Mais si par là nous amenons une meilleure harmonie, si cela fait cesser une dispute, nous ferons très bien en prenant cette attitude, en nous taisant. La dispute est ainsi terminée.
Et puis, à moins qu’un être ne soit tout à fait fermé, il se dira peut-être : « Cette personne est pleine de retenue, elle n’a rien dit, mais elle a conservé son idée ». Et peut-être aussi commencera-t-il à mieux observer cette personne qui s’est tue, afin de voir si elle est satisfaite ou non, afin de comprendre ce qu’elle pense, comment elle conçoit la chose. Il pourra s’en suivre alors une meilleure harmonie, une meilleure compréhension.
Jusqu’à quel point est-il désirable de maintenir son point de vue ? Jusqu’à quel point est-il désirable de le taire ou de céder ? Pour pouvoir l’apprécier, il faut prévoir où peut aboutir la situation qui se présente. Si la chose n’est pas importante il sera possible de céder. S’il est impossible de changer la situation, mieux vaut se taire. Mais s’il y a possibilité de changer la situation pour arriver à une harmonie ultime et que nous ayons une conviction bien fondée, il est bon de maintenir son point de vue.
L’attitude amicale
Il n’est pas toujours nécessaire de le faire par une affirmation énergique, on peut le plus souvent y arriver par des moyens plus subtils. Il est étonnant de voir combien l’attitude qu’on a envers un être, ami ou ennemi, combien cette attitude l’influence. Si nous pensons à lui, à ses actions, avec ressentiment, nous verrons qu’il fait en retour des suppositions tout à fait erronées envers nous. Et si nous avons une attitude d’appréciation vis-à-vis de quelqu’un que nous n’avons jamais vu, quand nous le rencontrerons, nous le verrons avec une attitude d’appréciation.
C’est cette attitude intérieure qui a de l’importance pour la bonne entente avec autrui. Parfois, nous prononçons des paroles d’entente mais elles sont vides, notre sentiment ne les soutient pas. Nous voudrions qu’elles fassent bon effet, mais elles rencontrent comme un obstacle dans l’esprit de celui qui les reçoit. C’est l’attitude intérieure qui a un effet. Elle s’exprime par toute la personne.
Pour ceux qui arrivent à supporter toutes choses, il y a deux phases à traverser. Dans la première, à un mot vif, à un mot qui manque de politesse, de douceur, prononcé par un parent ou un ami, on rendra la pareille. Il y a aussi des individus qui sont très susceptibles, le moindre petit mot, une certaine attitude, leur seront insupportables. Celui qui aura dépassé cette phase arrivera à un état d’équilibre où il reconnaîtra sans se laisser troubler les dispositions d’esprit d’un autre à son égard, son attitude amicale, bienveillante ou malveillante. Et c’est une phase difficile, un état avancé.
La réciprocité
J’entends des personnes parler, ici ou là de la « morale de la réciprocité » [1]comme si c’était une phase élémentaire, comme si chacun y arrivait tout naturellement, mais il n’en est pas ainsi. Il est facile de tenir compte des bonnes actions des autres, ou seulement des actions contraires, mais réagir avec une justesse égale aux unes et aux autres n’est pas facile, cela demande un équilibre parfait.
Et puis, il arrive qu’une action qui a déplu efface souvent pour nous les bonnes actions et même la perception des bonnes actions d’une personne. Si l’on nous dit que cette personne a fait quelque chose de généreux, ou prononcé des paroles affectueuses, l’on aura tendance à n’en pas tenir compte, l’on répondra plutôt : « Cela m’est indifférent : elle a fait telle chose qui m’a choqué ». C’est une réaction bien fréquente.
La sensibilité à la suggestion
Dans nos relations avec les autres, il est sage de penser que le mal vient de nous-mêmes plutôt que de le voir se manifester chez tous. Il est sage d’être sur ses gardes : tant de choses passent dans l’esprit et le cœur de chacun : les sentiments, les pensées, bonnes ou moins bonnes, sont choses vivantes qui passent et se logent là où on les accueille.
Chacun peut être séduit par une pensée qu’il n’a pas créée. Il est difficile de ne penser que du bien, de ne pas se laisser surprendre par une pensée de suspicion, de méfiance. Une âme candide n’offrira pas de logement pour de telles pensées. Mais en même temps chaque âme contient tout ce qui existe et il arrive que sa note intime soit renforcée par la note extérieure qu’elle entend. [2]
Un tout qui change sans cesse
Si l’on veut établir une meilleure entente avec ceux qui nous entourent comme avec ceux que nous rencontrons, il est souhaitable de voir la vie comme un tout qui change sans cesse. Aucun être n’est jamais le même, aucun être n’est jamais fixé à ce que nous appelons le mal ou le bien. Il est donc sage de voir chez les autres le mal et le bien sans trop les prendre à cœur. C’est la condition qui permet de garder l’équilibre nécessaire pour s’entendre avec tous, avec les amis comme avec les ennemis.
[1] C’est un sujet d’enseignement de Hazrat Inayat Khan développé dans un recueil intitulé « Moral Culture » – La Culture Morale.
[2] Par exemple qu’un être de disposition peu encline à la vie du monde « vibre » davantage à des actions ou à des propos qui montrent cette vie sous un jour défavorable. (Note du transcripteur).
Paris, mercredi 27 février 1935
