
On appelle le côté religieux du mouvement Soufi : l’Église de tous. Pourquoi l’appelons-nous l’Église de tous ? Parce qu’elle contient toutes les Églises. Elle est comparable à la Société des Nations qui n’est pas là pour représenter une seule nation, mais toutes les nations. C’est le même idéal qu’a l’Église de tous.
Concernant la religion, moins on en parle, mieux cela vaut, car la religion est une chose qui touche la profondeur du cœur. Chaque personne a une certaine conception de la religion, et c’est cette conception qu’elle tient pour quelque chose de sacré. En exprimant librement ses idées, l’on peut facilement blesser cette conception qu’un autre tient pour sacrée. Néanmoins, le besoin d’une église pour tous, a été ressenti de tous temps. Jadis, cela a été l’idéal de grands prophètes, d’amener l’humanité entière dans une seule religion, mais comme l’humanité a une grande variété de conceptions, cela n’a jamais été facile.
La religion consiste en cinq idéaux : La croyance en Dieu, l’adoration de l’idéal spirituel, une conception morale, une forme de culte et une philosophie de la vie. Quand nous considérons la variété des religions du monde, nous voyons que certaines croient en un seul Dieu, certaines en plusieurs Dieux, certaines sont monothéistes, certaines panthéistes. De sorte que la conception de Dieu change parmi les peuples civilisés du monde, et nous pouvons être reconnaissants que le temps n’est plus où chaque famille avait son propre dieu !
La question de Dieu
Comment le Soufi considère-t-il la question de Dieu ? Croit-il en un seul Dieu ? Et s’il croit en un seul Dieu, comment peut-il tolérer l’idée de plusieurs Dieux ? En fait, le point de vue du Soufi est d’amener la paix parmi les divers croyants. Il n’est pas en désaccord avec eux, il voit leur point de vue. Il voit que ceux qui ont beaucoup de dieux, adorent aussi Dieu. Ils adorent les différents attributs de Dieu. Les grands Êtres, afin de rendre Dieu intelligible à l’homme, Lui ont donné différents noms. Ceux-ci rendent l’homme capable de voir clairement la manifestation divine. Voilà pourquoi les êtres sages ont donné des dieux différents. Le Soufi regarde la vie en accord avec le dicton :
Tout comprendre est tout pardonner.
Tout en ayant la réalisation de Dieu, il est d’accord pour tolérer la conception de plusieurs dieux.
Panthéiste ou monothéiste
Et puis il y a la question de savoir si l’on nest pas, ou bien un panthéiste, ou bien un monothéiste. Oui, beaucoup, qui considèrent la théologie d’un point de vue extérieur, disent qu’il y a deux idées distinctes concernant Dieu, et ils sont d’accord pour en adopter une, non pas deux. Mais en réalité, il est très nécessaire que ces deux idées opposées coexistent. Quand on regarde le milieu d’une ligne, il y en a une seule, quand on regarde les extrémités, elles sont deux. Le monothéisme est aussi important que le panthéisme.
Personne ne peut être panthéiste, s’il n’a pas d’abord été monothéiste. Si l’on commence par être panthéiste, l’on ne comprendra jamais l’idée d’Un Seul Dieu. L’un pourra dire : « Je peux comprendre l’idée du panthéisme, Dieu est en tout être » ; mais l’autre dira : « C’est trop abstrait pour moi, je ne peux pas trouver Dieu dans une telle idée. Je veux avoir Dieu devant moi, exclusif, séparé, isolé ». En réalité, l’idée monothéiste est nécessaire pour réaliser pleinement la beauté de l’idée panthéiste.
Le Dieu personnel
Puis il y a l’idée de Dieu comme étant un Dieu personnel. Certains diront : « Il est très difficile pour moi d’imaginer Dieu comme une personne. C’est comme limiter Dieu ». « Si Dieu n’est pas une personne – diront d’autres – Il n’existe plus pour moi ; Il pourrait aussi bien être l’air, l’espace, le temps ». Ces deux personnes ont raison. Le Soufi est préparé à considérer ces deux points de vue, avec l’œil de ceux qui les expriment, et il trouve que c’est la manière naturelle que de s’élever de l’idéal personnel, à l’idéal complet – l’idéal complet qui embrasse le visible et l’invisible, ce qui est au- dedans et ce qui est au-dehors, l’Absolu.
Le Bien-Aimé
En réalité, le Soufi n’éprouve aucun désaccord soit avec l’adorateur d’un seul Dieu, soit avec celui de plusieurs dieux, parce qu’il regarde des deux points de vue. Il donne à ces deux points de vue une place dans sa vie ; il voit le développement naturel de la conception humaine : depuis la petite conception, elle s’étend jusqu’à l’idéal le plus haut. Si l’on demande au Soufi : « Vous admettez des conceptions différentes, mais quelle est votre conception ? », il répondra : « Il n’y a rien qu’on puisse appeler la conception soufie, mais j’ai ma conception personnelle. Le Dieu que quelques personnes considèrent comme le Juge et Créateur, comme le Seigneur du Ciel, pour moi Il est mon Bien-Aimé. Il est mon idéal Bien-Aimé, qui mérite toute ma dévotion. Il est toute la beauté qu’on puisse aimer ».
Ainsi, le Soufi établit-il sa relation avec Dieu comme étant sa relation avec le Bien-Aimé. Son adoration pour Dieu est l’expansion de son cœur. Son amour pour tous les êtres, pour chaque être, est son amour pour Dieu. Il ne peut trouver un seul être à aimer sinon Dieu, parce qu’en tous il voit Dieu. Si cet amour s’exprime en dévouement pour les parents, pour la femme, pour les enfants, s’il s’exprime pour les voisins, pour un ami, ou en tolérance vis-à-vis des ennemis, le Soufi considère cette action comme une action envers Dieu. De cette manière il réalise dans la vie l’enseignement Biblique :
« Nous vivons, nous nous mouvons et nous avons notre être en Dieu ».
L’idéal spirituel manifesté dans l’homme
Le second idéal de la religion est l’idéal spirituel manifesté dans l’homme. Si jamais l’homme a trouvé la manifestation de Dieu sur la terre, c’est en l’homme divin. Chaque fois que les hommes ont touché le zénith de la civilisation, ils ont vu le Divin manifesté dans un être humain, qui dans la vie a exprimé Dieu d’une manière évidente. Devant quelques-uns, ce grand idéal est apparu et ils l’ont appelé Jésus-Christ. Dans d’autres parties du monde, dans d’autres races, l’on a appelé cette manifestation Bouddha. Dans une certaine race, cette manifestation, qui impressionna les êtres humains par l’aspect divin, fut appelée Moïse. A une autre période, certains peuples connurent la même manifestation comme Mohammed.
Des gens les suivirent, les aimèrent, les aidèrent dans leurs difficultés. Par eux, il fut donné à ceux qui les suivaient une certaine manière de vivre une vie harmonieuse. Le monde a toujours connu de telles manifestations, chaque fois que cela était nécessaire, mais c’est la limitation de l’humanité qui l’a fait se disputer au sujet des grandes personnalités que chacun adorait. Ils tentèrent de mettre en question la grandeur, la bonté du Maître d’une autre communauté. De cette manière, l’humanité s’est divisée en sections.
L’Alpha et l’Omega
Le Soufi regarde cela d’un point de vue compréhensif. Il dit qu’avoir de la dévotion pour un idéal spirituel, pour une personnalité humaine, est une vision humaine des choses et qu’on doit laisser cela à chacun. Si quelqu’un estime Bouddha, qu’il le fasse, s’il tient Moïse en haute estime, qu’il le fasse, s’il a de la dévotion pour Jésus-Christ, qu’il le fasse. L’idéal sacré du Maître que l’on estime est trop sacré pour qu’on intervienne.
De cette manière, le Soufi s’unit à tous. Si on lui demande quel est son idéal, il répondra : « Un seul Maître, le seul qui ait toujours été présent, qui a proclamé être l’Alpha et l’Omega, le premier et le dernier. Tous ces noms différents que le monde tient en haute estime, sont les noms d’une seule Personnalité ». De quelque nom qu’il s’agisse, le Soufi en est exalté, il voit une seule Personnalité derrière tous ces noms. En d’autres termes, il appelle son Idéal divin par tous ces noms.
L’idée de morale
Le troisième idéal de la religion est l’idée de morale. Les fidèles d’une religion se disputent avec ceux d’une autre religion parce qu’ils n’ont pas le même code de morale. Mais c’est de la présomption de la part de l’homme, de juger un autre d’après son propre code moral. Il n’est pas juste de juger une autre communauté de son point de vue à soi. Il n’y a aucune action que l’on puisse désigner comme étant péché ou vertu, ni comme bonne ou mauvaise. Les choses deviennent bonnes ou mauvaises selon que leur place ou leur moment est juste ou inapproprié. Le bien et le mal, une compréhension naturelle de l’âme les fait connaître. L’âme est belle et cherche la beauté. Ce qui manque de beauté, on peut l’appeler le mal. Ce qui est beau est ce qu’on peut appeler vertu.
Il est certain qu’une certaine règle de vie est donnée pour une certaine période. Mais il n’est pas juste de juger les religions des différents peuples sur cette morale de vie. C’est le travail du Soufi d’éveiller dans son cœur, cette sensibilité qui le rendra capable de distinguer le juste de l’injuste, le bien du mal. Et grâce à l’éveil toujours croissant de cet esprit de sensibilité le Soufi construit son caractère. Le Soufi est prêt à accepter un autre, à pardonner à un autre. Il se met à la tâche, s’il manque de beauté dans l’expression, dans la pensée, dans la parole ou dans l’action.
La forme du culte
Le quatrième idéal est la forme du culte. Les formes de culte des diverses religions doivent être diverses ; elles dépendent de ce à quoi l’on est habitué, de ce qui est familier à la nature. On ne peut pas faire une règle et dire : « cette forme est fausse et cette forme est vraie ». Peut-être qu’une personne se sentira davantage élevée par une forme de culte dans laquelle il y a de l’art ; car cela excite sa nature émotionnelle. La musique, les images, les sculptures, les parfums, les couleurs, la lumière ont tous leur effet sur cette personne. Une autre pourra mieux se concentrer s’il n’y a rien dans l’endroit, si rien ne frappe son attention. Tout cela est affaire de tempérament. Il n’y a rien de mauvais à préférer l’un ou l’autre.
Le Soufi voit la variété des formes comme des idéaux différents. Il ne donne pas d’importance à l’expression extérieure. S’il y a un esprit sincère à l’arrière-plan, si la personne a l’esprit d’adoration, peu importe de quelle forme d’adoration il s’agit. Dans une église, dans une mosquée, dans un endroit ouvert ; partout il y a une réponse au sentiment d’adoration.
L’Adoration Universelle a été instituée afin de donner une occasion aux gens de toutes les religions différentes. On l’appelle l’Église de Tous. Ce n’est pas une église comprise parmi la variété des églises comme étant une église supplémentaire.
Une certaine manière de regarder la vie
C’est une église qui offre l’occasion pour ceux qui appartiennent à des religions différentes, d’adorer ensemble. Elle fait aussi une pratique de respecter les grands Êtres qui sont venus de temps à autre pour servir l’humanité ; on lit à l’autel de l’Église de Tous les différentes Écritures de ceux qui ont enseigné la sagesse. Néanmoins, aucun Soufi n’est forcé même d’assister à cette Eglise de Tous. Un Soufi, à quelque église qu’il aille, est un Soufi. Le Soufisme est un point de vue, une certaine manière de regarder la vie. Ce n’est pas nécessairement une certaine Eglise.
L’aspect philosophique de la religion
Nous en arrivons maintenant au cinquième idéal, l’aspect philosophique de la religion. Par l’Adoration Universelle, ce que l’on recueille, c’est qu’il y a Une seule Source de laquelle sont venues toutes les Écritures, que c’est d’Un seul Esprit que sont venus tous les grands Êtres et qu’en dépit des croyances en plusieurs dieux, il y a un seul Dieu. De cette manière, nous arrivons à la réalisation, que nous cherchons dans l’adoration, dans la dévotion, qu’il n’y a qu’une seule et même Vérité. Si jamais quelqu’un l’a atteinte ou l’atteindra, c’est une seule et même vérité. On peut détecter la vérité dans toutes les grandes Écritures du monde et grâce à tous les grands Êtres qui sont venus d’une époque à l’autre. Rien, aucune communauté, aucune église ou croyance, ne devrait nous empêcher d’atteindre à cette réalisation, en laquelle réside le but de la vie.
En vérité, la vérité est la recherche de toute âme, et c’est la vérité qui peut sauver.
La Haye, 29 mai 1924
Sermon prononcé au cours d’un service d’Adoration Universelle
Publié dans L’unité des idéaux spirituels deuxième partie – La Religion Unique – cahier n°1 – chapitre 10
