Développer la largeur et la profondeur dans notre nature

En chacun de nous, notre nature a sa largeur et sa profondeur. Cela se marque par la capacité que nous avons à comprendre et à assimiler les choses. Comme le dit Pir-o-Murshid Inayat Khan, nous pouvons avoir de la vie une vue large ou une vue étroite, une vue superficielle ou une vue profonde. Et cela dépend à la fois de notre nature, de nos capacités innées, et des impressions que nous avons accumulées au cours de notre vie. Par exemple, avoir toujours vécu dans une famille ou un environnement aux idées étroites peut nous rendre plus étroit. Mais si nous venons en contact avec des êtres à l’esprit large, notre propre esprit peut acquérir une largeur qui lui manquait. Comment peut-on développer ces qualités ?

Certains pensent qu’il faut commencer par la largeur et acquérir une vue très vaste, puis se spécialiser en se concentrant sur une seule chose, une seule voie. En se plaçant à ce point de vue l’on pourrait dire qu’il est bon de donner à un enfant des idées générales sur les diverses nations, puis que l’idée de patrie viendra ensuite. L’on pourrait demander si ce n’est pas apprendre la largeur d’esprit à un enfant que de lui donner une idée des différentes religions et ensuite de lui donner une religion particulière. Et certains penseraient peut-être que l’on doit aimer toute l’humanité et tout ce qui existe et que l’on pourrait se permettre ensuite quelques affections particulières.

De la mère au monde entier

Mais tout cela serait contraire à la loi de la nature, qui va d’un seul à plusieurs, d’un point à ce qui s’agrandit de plus en plus. Si un enfant doit d’abord apprendre le monde d’un point de vue intellectuel, il ne le comprendra jamais vraiment, il n’aura pas de point de départ pour explorer un horizon plus vaste. Mais si un enfant comprend d’abord par sa propre expérience qu’il a une mère, puis un foyer, ensuite une famille, enfin une patrie, il pourra arriver à une vision plus vaste que la patrie. A mesure que son cœur se développera, il arrivera à sentir pour la contrée qu’il habite un amour très vif, l’idée de la patrie se développera en lui. Puis, il pourra peut-être passer au-delà ; il pourra avoir un sentiment qui embrassera un continent et enfin le monde entier.

Celui qui n’aura pas une vraie affection pour sa famille ou son entourage, le sien, celui dans lequel il a été élevé, aura beau avoir des sentiments de philanthropie, il ne parviendra pas à la vraie philanthropie, car le lien qui unit un être à un autre ne sera pas connu de lui : lien familial, lien d’amitié, lien de parenté.

De sa religion aux autres religions

Il en est de même pour la religion. Si un enfant est élevé dans de vagues idées qu’il est possible d’apprendre sur Dieu, si on lui donne des idées sur différents rites, sur les dogmes de religions diverses, il n’aura aucune idée sur ce qu’est véritablement la religion. Il lui faut apprendre à vivre une seule religion ; puis, plus tard il pourra voir que d’autres vont vers Dieu par une autre route et ses sympathies pourront s’élargir. Il verra qu’il n’y a pas qu’une seule voie, que les autres sont aussi des voies. S’il est en harmonie avec sa propre voie, s’il est lui-même sincère dans sa manière d’adorer, il sympathisera de lui-même avec toutes les manières d’adorer Dieu.

Celui qui aura exploré un peu toutes les religions mais en qui ne se sera pas développé le sentiment religieux, l’étincelle de l’esprit divin qui est non seulement dans son âme, mais qui est son âme elle-même, celui-là aura une connaissance superficielle qui lui donnera peut-être une certaine joie mais ne l’approchera pas de son but, qui est l’union à Dieu. Tandis que celui qui est arrivé pour ainsi dire à toucher les pieds de Dieu verra tous les pèlerins qui font le même pèlerinage et à leur tour, arriveront devant les pieds de Dieu.

De l’amour d’un être à l’humanité

Et il en est ainsi pour l’amour envers son semblable. Il est impossible à un être d’aimer d’emblée toute l’humanité. Le développement naturel est d’aimer un seul être, puis quelques-uns et d’étendre graduellement le rayon de ses sympathies. Il est naturel qu’un petit enfant aime son père, sa mère, et les quelques personnes qui l’entourent et il est naturel qu’il se détourne de quelqu’un d’extérieur qu’il ne connaît pas. Gagner sa sympathie est facile, mais il ne serait pas naturel qu’il aime chacun pareillement. Il est plus naturel à un âge plus avancé d’aimer quelques êtres, puis d’élargir ses sympathies et enfin de pouvoir étendre son sentiment à ceux que l’on ne connaît pas.

Celui qui aurait de l’affection pour cent personnes sans avoir d’affection pour une seule ne connaîtrait pas l’amour, mais celui qui a aimé de tout son cœur un seul être saura aimer de même beaucoup de personnes.

Le domaine spirituel

Le même principe se voit dans le domaine spirituel. Ceux qui veulent commencer en rassemblant toutes sortes de connaissances grâce aux livres sont comme quelqu’un qui voudrait arriver à son but par quatre chemins différents ; il ne pourrait pas y arriver. Il y a certainement mille chemins pour arriver au but spirituel, les uns droits, courts, les autres passant par mille détours. Mais chacun pris individuellement doit toucher au but.

Si l’on est inquiet, si l’on n’est pas sûr de sa route, si l’on en prend une autre, puis une autre, on aura tort. Ce n’est qu’au moment où l’on aura atteint le centre que l’on verra toutes les routes converger devant soi. On les verra et l’on comprendra alors ce qu’elles ont chacune de particulier. Ce n’est pas un rêve, une exagération, c’est un fait. Avant d’en faire l’expérience, l’on ne comprendra pas. Il en est comme de celui qui a compris toutes les vérités de la vie : il comprendra toutes les philosophies. Si on lui parle pour la première fois d’une théorie, d’une philosophie donnée, il saura où la placer, il saura si elle est vraie ou seulement bien raisonnée parce qu’il a une connaissance vraie, autrement dit profonde.

Celui qui ne connaît qu’intellectuellement distrait son esprit avec des lectures et des conversations, mais quant à toucher des vérités, il n’y arrive pas.

Pour connaître le lien entre les êtres humains ou pour se développer dans une voie spirituelle, la condition est la même et c’est d’aller d’abord en profondeur, de s’élargir ensuite. C’est la signification du signe de la croix : la ligne verticale est la dimension de profondeur ; à elle s’ajoute la ligne horizontale qui donne l’expansion. C’est cela qui rend un être parfait.

La profondeur donne la largeur

Avant de s’élargir, il faut aller en profondeur, il faut toucher sa plus grande profondeur ; si l’on veut agir en sens inverse l’on n’arrivera nulle part. Quand on jette une pierre dans la mer, elle va au plus profond, mais elle laisse à la surface des cercles qui vont s’élargissant sans cesse. C’est l’image de l’esprit, de l’âme, qui doit toucher le plus profond, toucher son but, ce faisant elle peut étendre son rayon pour y comprendre toutes choses.

Les grandes âmes sont grandes parce qu’elles ont touché les profondeurs de la vie ; elles deviennent grandes par ce qu’elles embrassent.


Paris, samedi 29 mars 1935