
Nous avons parlé ces jours-ci de la « manière de Murshid Inayat Khan« , de l’art qu’avait Murshid avec les gens. En voici un autre exemple. Un homme vint le voir après une conférence. Il avait beaucoup apprécié ce qu’il avait entendu, il était pleinement d’accord ; malheureusement, il ne croyait pas en Dieu. « Vous ne croyez pas en Dieu ? – demanda Murshid – mais croyez-vous au bonheur ? » – « Oui, cela je peux y croire » – dit l’homme. Alors Murshid lui dit : « Eh bien, c’est la même chose. Dieu et le bonheur sont une seule et même chose ». Ainsi cet homme n’est pas parti les mains vides. Murshid lui a donné une ligne de réflexion, quelque chose sur quoi méditer.
Il n’y a pas de sujet plus important que le bonheur, parce que tout le monde, le sachant ou ne le sachant pas, le cherche. C’est le motif même de notre vie. Ceux qui courent après la fortune, ou la puissance, ou la renommée, ou quoi que ce soit, cherchent-ils ces choses pour elles-mêmes ? Non pas. Ils les cherchent parce qu’ils pensent que, une fois atteintes, elles leur apporteront le bonheur, ou tout au moins la satisfaction (cette forme dégradée du bonheur) une satisfaction réelle, durable, substantielle.
Chers amis, ce bonheur dont je vous parle, ce n’est pas un sujet académique, et je n’en parlerai pas d’une manière académique. Nous sommes là pour réfléchir vraiment, pour nous interroger sur le fond et pas seulement pour écouter un orateur dont on oubliera les paroles.
La recherche du bonheur
Ne cherchons-nous pas le bonheur ? Oui, nous le cherchons, mais ce que nous cherchons, ce sont des bribes. Nous avons tous connu des moments de bonheur, dans l’amour, ou dans la nature, après un succès, ou spontanément. Mais il nous faut nous demander – et je vous prie de vous engager vraiment, sincèrement avec moi dans l’examen de la question – il nous faut nous demander si cette recherche que nous avons entreprise, ou plutôt cette attente d’un bonheur venant par bribes, par petits instants dans notre vie n’a pas quelque chose d’indigent, de bête, d’enfantin ? Car si le bonheur n’est que cette chose parcellaire et, finalement, insignifiante, qui vient de temps en temps éclairer notre grisaille, alors que vaut notre vie elle-même ? Cependant – réfléchissons bien s’il vous plaît – notre soif de bonheur n’est-elle pas profonde, vraie, authentique ?
Il y a une phrase que Murshida Sharifa Goodenough a prononcée autrefois et qui est immensément juste :
S’il n’y avait pas d’eau vous n’auriez pas soif.
Si le bonheur parfait, total, entièrement gratifiant n’existait pas nous n’en aurions pas au fond de notre être une soif aussi fondamentale, tenaillante et tenace, malgré toutes les déceptions de notre vie.
Alors pourquoi ne le trouvons-nous pas ? Parce que nous le cherchons là où il n’est pas possible de le trouver. Nous le cherchons là où il n’y en a que des traces ou des lambeaux pâlis ; autrement dit nous le poursuivons – si nous le poursuivons – à la surface, dans le monde objectif, dans tel être, telle chose, telle entreprise où nous n’avons aucune chance d’en rencontrer la source.
Le bonheur intérieur
Il est un peu trop facile de prétendre qu’il n’y a qu’à le chercher au-dedans. Parce que « au-dedans », nous ne savons pas ce que c’est. Nous imaginons que peut-être c’est la pensée, la réflexion, ou des exercices spirituels, des méditations, qui nous permettront d’atteindre, un jour, après nous être beaucoup perfectionnés moralement et psychiquement, ce fameux « au-dedans » où se trouve tout ce que nous cherchons, le Bonheur, Dieu, la Vérité, le Salut, la Libération.
J’ai eu moi-même ce genre d’idées, et je crois que la majorité des gens se représentent les choses comme je l’ai dit. A savoir que « demain », par la grâce de Dieu, ou par nos efforts, ou par les deux, nous deviendrons dignes d’arriver à la Vérité, ou à Dieu, ou au Bonheur.
Demain n’existe pas
Chers Amis, en matière de spiritualité, « demain » n’existe pas : « Je ne suis pas digne, mais, peut-être demain je serai digne » ; mais « demain » je ne me trouverai pas plus digne qu’aujourd’hui, pour la bonne raison que si je me regarde, moi, je ne verrai jamais que des imperfections, des limitations. « Moi », « hier », « demain » font partie de l’illusion universelle qui nous fait découper non seulement le temps mais la réalité en tranches. Réfléchissons au fait que le passé n’est qu’un monceau de souvenirs plus ou moins bien digérés sur lesquels notre pensée et notre imagination travaille ; et que l’avenir n’est qu’une fiction mentale, une création de la pensée destinée à s’évanouir dans la réalité qui est l’Eternel Présent.
Quant au bonheur, il n’arrivera jamais « demain ». Il est ici-même, maintenant. Et Dieu non plus n’arrivera jamais demain. Il est ici-même, dans Son éternel Maintenant. Et si nous ne comprenons pas cela, le Bonheur, je parle du bonheur vrai, total, existant par lui-même, le seul qui peut combler le cœur et l’âme, eh bien nous lui tournons le dos. Il y a une phrase assez terrible du Q’ran qui dit que ceux qui sont aveugles ici-bas resteront aveugles dans l’au-delà. C’est la même chose, le même sens.
Une source jaillissante
Le bonheur est une source jaillissante, la vie est une source jaillissante, la conscience divine est une source jaillissante, et cette source jaillit en nous comme dans l’univers entier, comme dans chaque atome de l’univers. Si vous sentez la vie jaillir en vous, (comme cela se produit parfois, quand nous nous « sentons vivre », comme on dit, et comme on le voit dans la joie spontanée et la pétulance des petits enfants) alors sachez que vous n’êtes rien moins qu’un courant de la vie divine, et percevez-vous comme tel, car cela est la plus grande adoration.
Nous récitons dans la prière Saum que Dieu est « Omnipotent, Omniprésent, Tout-Pénétrant et l’Etre Unique ». Mais en faisons-nous une réalité ? Touchons donc le Dieu-Réalité par l’adoration, par la méditation, dans chacun des gestes quotidiens, par tout ce que nous sentons et éprouvons, par tout ce que nous pourrons ; alors il n’y aura plus de pensées mauvaises et de bonnes pensées, de mauvaises actions ni d’actions bonnes, mais des actions vraies et une vie vraie.
Une vie de vérité
Comme il est dit dans le Gayan :
« Une vie de vérité permet à l’homme de réaliser Dieu ».
225ème boula du Gayan
On y parvient en y pensant, en le croyant, en le sentant chaque fois que c’est possible et dans les gestes les plus humbles. Pourquoi sommes-nous réunis ici, pourquoi étudions-nous l’enseignement du maître, sinon pour essayer dès maintenant ? La persévérance dans cette conscience de l’immanence divine commence dans l’instant même, et, encore une fois, à notre niveau le plus modeste, le plus humble. N’attendons pas un perfectionnement moral ou des loisirs aussi hypothétiques l’un que l’autre : demain n’existe pas. C’est maintenant, tout de suite qui existe.
C’est ainsi qu’on touche au bonheur, un bonheur qui vient du fond de l’être, d’abord discret comme la lueur de l’aube, mais qui croît chaque nuit et chaque jour, jusqu’à ce que nous devenions comme l’océan : des vents furieux peuvent provoquer des vagues et des tempêtes, des souffrances et des dégâts, mais dans la profondeur tout reste inaltéré.
Et qu’à cette réalisation Dieu nous mène et nous guide.
Mercey, dimanche 12 novembre 2006
