La connaissance des deux côté de la vie

La sagesse est la réunion de deux choses : la connaissance de la vie intérieure et la connaissance de la vie extérieure.  L’une ou l’autre de ces deux connaissances ne donne pas par elle-même la sagesse, mais la sagesse est le résultat des deux réunies. 

Par exemple, un enfant peut être intelligent, mais il ne sera pas sage tant qu’il sera enfant parce qu’il ne connaîtra jamais assez la vie extérieure.  Et en effet, nous disons de certains êtres intelligents mais qui semblent n’avoir pas fait attention aux expériences de la vie, qu’ils sont restés enfants.  Nous ne voulons pas dire par là qu’il soit restés puérils ;  ils sont intelligents, ils peuvent être très bons, cependant ils semblent ne pas connaître la vie.  Quant à celui qui connaît seulement la vie extérieure, il restera superficiel.  Il sera peut-être très habile, très adroit ;  il ne pourra pas être très profond tant qu’il ignorera la vie intérieure.

La vie intérieure

La vie intérieure n’est pas un royaume séparé, une sphère distincte de la sphère où nous nous trouvons à tout moment.  La pensée et le sentiment sont à la fois du monde extérieur et du monde intérieur.  Ils se manifestent à l’extérieur ;  ils se font sentir par quelques signes, se traduisent dans la vie du dehors, mais ils existent réellement sous une forme perceptible, sensible dans la vie intérieure.  Et même c’est cela qui forme toute une partie de la vie intérieure.  L’existence de mille choses dont nous voyons les effets ici dans la vie extérieure se traduit là par des formes que perçoivent nos sens intérieurs, et ces mille choses constituent la vie des plans intérieurs.  Ainsi, il n’y a pas deux plans séparés mais une seule vie : la vie extérieure est pénétrée par la vie intérieure.

Pour donner quelques exemples, celui qui voit l’action et l’effet produit par l’action, mais qui ne connaît pas la cause de l’action qui a produit cet effet peut être intelligent, mais il n’est pas très sage.  Il ne voit en réalité que des effets.  Celui qui connaît non seulement l’action et l’effet, mais aussi leur cause est plus sage.  Il saura mieux amener le même effet par une action semblable. 

Le contrôle et la maîtrise de l’action

Celui qui connaît la pensée qui a dirigé l’action, connaît l’effet de la pensée, il a pénétré plus profondément.  Cependant, celui qui ne s’occupe que de la pensée, de l’action et de l’effet de l’action reste limité.  Mais celui qui a perçu le sentiment qui a créé cette pensée est beaucoup plus sage.  Il saura comprendre sa propre vie, diriger le mécanisme de son propre être, diriger les autres et le mécanisme de leurs actions, il pourra avoir une grande influence sur eux.  Ainsi, à celui qui dira : « Je ne voudrais pas voir arriver tels effets dans ma vie, mais je ne sais pourquoi ils arrivent toujours », cet être plus sage conseillera : « C’est votre action qui les a amenés.  Changez votre pensée de telle et telle façon et votre action ne produira plus ces effets ».

Il y a des gens qui voient les actions des autres sans savoir pourquoi ils agissent ainsi.  Il y aura toujours séparation entre les êtres qui ne se comprennent qu’à ce degré.  Ainsi, il y a des parents qui se contentent d’ordonner à leurs enfants : « Faites ceci, dites cela, ne faites pas ceci, ne dites pas cela ! » S’ils ne comprennent pas ce que pense l’enfant, l’enfant obéira peut-être, mais il pourra se développer dans un sens inconnu aux parents ;  et plusieurs années après, ceux-ci verront que cet enfant a des idées différentes des leurs, il voudra faire sa vie d’une façon différente.  Qu’est-ce qui les a séparés ?  Les actions ont été ce qu’elles ont été, mais la pensée est restée inconnue. 

La pensée et le sentiment

Et quelquefois, nous voyons dans notre entourage un homme ou une femme qui possède à un certain degré la sagesse qui lui fait connaître les sentiments de chacun.  Cette personne sait pourquoi tel être agit ainsi, et tel autre de telle autre manière.  Souvent l’on suppose que ce sont simplement les circonstances dans lesquelles on est placé qui font penser et agir de telle ou telle manière ;  et cela fait dire : « Il pense tout simplement ainsi parce qu’il est dans telle situation ».  Ce n’est pas toujours le cas.  Des personnes se trouvant dans la même situation peuvent penser et donc agir de façon très différente.

Celui qui connaît le sentiment par lequel telle pensée est venue, le sentiment qui a provoqué l’expression de telle idée, l’apparition de telle action, celui-là a tout compris.  S’il a passé par l’expérience de cela en lui-même, il a tout compris.  S’il sait créer ou réfréner en lui-même un sentiment, il fera de sa vie ce qu’il voudra.  S’il peut connaître le sentiment d’un autre, il saura aussi à quoi l’on peut s’attendre de la part de cet autre, et cette compréhension l’aidera à mener à bien ce dont il est responsable dans la vie. 

Le chemin de l’équilibre

Pour atteindre à la sagesse, il n’est pas nécessaire d’être clairvoyant, de voir la manifestation des pensées sur le plan intérieur.  Il y a des êtres déséquilibrés qui voient toutes sortes de choses et qui ont seulement déséquilibrés.  Parmi ceux que l’on considère comme ayant perdu la faculté de raisonner logiquement, il y en a beaucoup dont l’équilibre a été rompu, mais qui ont raison quand ils disent qu’ils voient quelque chose que tout un chacun ne voit pas.  Ce n’est pas là qu’est leur déséquilibre.  Il s’agit seulement d’un déséquilibre entre le monde extérieur et le monde intérieur.  Ceux qui font attention au monde intérieur et pas assez au monde extérieur, tout comme ceux qui voient l’extérieur et sont inconscients du monde intérieur, prouvent qu’ils se sont égarés.

Le but du mystique est de garder toujours son équilibre dans les expériences qu’il fait au moment où il arrive à se rendre compte de ce qui existe dans les profondeurs de la vie ;  s’il reste en même temps bien conscient de la vie extérieure, il a la vraie sagesse.

Quand le mystique voit ou entend dans le monde intérieur, il sait ce qui va se produire à la surface.  Cependant, pour devenir sage, il faut qu’il possède non seulement la faculté de voir ou d’entendre, mais aussi la faculté de discerner, sinon il sera disposé à s’égarer, à perdre son chemin.  Et même s’il comprend tout cela et ne comprend pas la vie à la surface, il restera un être imparfait.  Cela se traduira par des erreurs, des maladresses.

Compréhension et compétence

Ce monde extérieur a ses mécanismes par lesquels les choses se produisent ;  et nous-mêmes devons aussi, pour arriver à tel ou tel résultat, passer par tels arrangements et telles démarches.  Donc pour avoir un bon équilibre, il faut savoir construire le mécanisme extérieur de la vie.  Il ne suffit pas de dire : « Je sens, je perçois telle chose, je pense donc qu’elle va s’accomplir ».  Il faut agir dans ce monde-ci, si l’on veut être un être humain complet, il faut construire les mécanismes du chemin qui mène au but, avoir les yeux ouverts à la vie intérieure et à la vie extérieure.  C’est cette compréhension et en même temps cette compétence qui donnent la parfaite sagesse.


Suresnes, mardi 16 janvier 1934