
Nous savons très peu de choses sur la poésie égyptienne ; et ce que l’on peut en retracer provient du caractère des anciens Égyptiens, chez qui l’expression mystique et musicale de l’âme revêtait un caractère symbolique. La poésie hébraïque est elle aussi peu connue, mais elle a trouvé son apogée dans la poésie arabe. Les poèmes arabes étaient les plus connus du monde asiatique, car considérés comme les plus inspirés et les plus beaux. De plus, les Arabes étaient un peuple métaphysique et philosophique, et leur poésie prenait une tournure philosophique, tout en restant lyrique et romantique.
La poésie a atteint son apogée en Perse. Les Perses étaient naturellement doués d’inspiration poétique, et leur langue se prêtait à l’expression de leur âme sous forme poétique. Lorsque Firdousi a écrit l’histoire de la Perse, il l’a écrite entièrement en vers. . Cela témoigne de leur inspiration et d’un langage qui se fond avec la poésie.
Les soufis
Les soufis, en particulier depuis l’époque de Farid-ud-Din Attar, ont transmis le message de Dieu et ont interprété la religion pour le peuple persan sous la forme de poésie. La merveilleuse œuvre de Jelal-ud-Din Rumi, le « Masnavi e Manavi« , et la poésie de son maître, Shams Tabriz, montrent toutes que l’esprit de la poésie s’incarnait en Perse à cette époque où Hafiz est né, où Sa’di a écrit « Le Jardin des roses » et « Le Jardin des parfums », dans lesquels il a enseigné l’éthique de la première à la dernière leçon. Les grands poètes se sont succédé, surtout à cette époque ; puis cela a cessé.
Ce qui a donné naissance à une poésie subtile, profonde et symbolique, c’est la répression exercée par le pouvoir persan, car aucune pensée libre n’était autorisée à s’exprimer. Et les grands philosophes, qui ressentaient profondément l’inspiration et éprouvaient le besoin d’interpréter le secret de la vie sous forme de mots, cherchaient un moyen de s’exprimer ; et finalement, ils ont trouvé le moyen. Leur méthode consistait à exprimer des idées philosophiques sous forme de vers ; c’est ainsi qu’un nouvel art vit le jour.
C’était comme de la peinture. Toute poésie était une certaine représentation de la vie ; et dans toute poésie, on trouvait des lumières et des ombres variées, et différentes images de la vie humaine composaient cette image unique, formant ce tableau aux multiples couleurs (courbes). C’est pourquoi la poésie persane s’est toujours imposée comme un art exclusif, unique, merveilleux et magnifique. Et elle conserve encore aujourd’hui ce caractère, bien que cette inspiration semble avoir disparu depuis longtemps.
Le prakrit
La vague venue de Perse a atteint l’Inde, et c’est sous l’influence de cette vague poétique que la poésie indienne a changé de visage. Le peuple hindou, qui s’était toujours montré fermé, distant et attaché aux traditions, n’a dans un premier temps pas adopté la forme persane. C’est pourquoi il existait en Inde deux aspects de la poésie. L’un était la poésie prakrit (également appelée hindi), une langue apparue après la disparition du sanskrit. La langue prakrit a vu le jour en Inde grâce aux pouvoirs des yogis et à l’inspiration spirituelle. Ils ont exprimé de merveilleuses idées dans la poésie prakrit. Ils suivaient les mêmes métriques qu’en sanskrit. Et ils utilisaient des mots sanskrits, et pourtant la langue était le prakrit.
Une nouvelle forme rythmique a été adoptée par les poètes prakrits, et cette forme consistait non pas à se focaliser sur les voyelles des mots et des lettres, mais à fixer les mots et les idées en suivant les battements du rythme, de sorte que, sans être liés à la notion de syllabes, ils étaient tout à fait libres de s’exprimer tant qu’ils pouvaient suivre le tempo dans leur esprit. Par exemple, une ligne se terminait en deux, trois, quatre ou cinq mesures ; peu importait l’enchaînement des mots ; cela donna une nouvelle forme à la poésie indienne.
Les Shigrakawis
Il existait des poètes que l’on appelait « Shigrakawi« , ce qui signifie que leur don pour la poésie était si grand qu’ils pouvaient converser en vers. Il existe une anecdote amusante à propos de deux grands poètes hindoustani qui avaient pour habitude de s’exprimer en vers : notamment, lorsque deux poètes se rencontraient, toute leur conversation, du début à la fin, se déroulait en vers.
Un grand poète vint dans le village où vivait un autre grand poète ; l’un était maigre et l’autre gros. Le gros demanda donc au maigre, en vers – lui faisant remarquer qu’il était bien maigre –, s’il allait bien. Celui-ci répondit : « Le temple destiné à accueillir Dieu n’a pas besoin de chair ; il faut même être reconnaissant qu’il y ait des os. » Mais l’autre était grand lui aussi ; seulement, il était gros. Il dit donc : « Mais tu as l’air en pleine forme. » Et il ajouta : « Quand je n’avais pas trouvé ma bien-aimée, j’étais mince moi aussi ; mais dès que ma bien-aimée est venue à moi, je suis devenu gros. »
La langue hindoustani
Puis la langue hindoustani est née après le prakrit, et avec la naissance de cette langue, ils ont trouvé un moyen formidable d’exprimer leur âme, car la langue hindoustani était composée de nombreuses langues, ce qui leur offrait un champ d’expression immense. Il y avait peut-être dix mots pour désigner le soleil, et peut-être vingt pour la lune ; et il existait une multitude d’expressions différentes pour exprimer n’importe quelle idée. Cela rendait la poésie à la fois facile et en même temps extrêmement difficile : facile pour les plus doués, et difficile pour ceux qui voulaient écrire de la poésie de manière mécanique, car le choix des mots n’est pas chose aisée. Lorsqu’il y a une grande variété d’objets dans un magasin, on ne parvient pas à faire un choix ; or, pour choisir ses mots, il faut une inspiration supplémentaire.
La poésie persane a été enrichie dans ses idées par les soufis, et cette même influence soufie fit évoluer la poésie hindoustani. On ne peut citer aucun des grands poètes hindoustani qui n’ait été soufi. Et leur succès était sans limite : tout le pays était en extase devant leurs poèmes. Ce phénomène prit une telle ampleur que, dans les conversations, tout homme lettré citait un vers d’un grand poète. Et cette coutume existe encore aujourd’hui : tout homme instruit, lorsqu’il converse avec un autre homme lettré, cite toujours, au cours d’une brève conversation, cinq ou six vers de grands poètes. De cette manière, les paroles des poètes viennent étayer son argumentation.
Les Grecs et les Latins
Si l’on se tourne vers l’autre côté du monde, on constate que les Grecs de l’Antiquité excellaient autant dans la poésie que dans les arts. Toute race qui atteint un niveau de conscience supérieur témoigne toujours de son développement à travers l’art, la musique et la poésie. La poésie grecque se révélera donc toujours être une source d’inspiration pour les poètes et les amateurs de sagesse, à travers les âges.
La poésie latine, quant à elle, comprenait également une dimension mystique. Et malgré le long intervalle qui les séparait, Dante a ravivé la flamme de cette inspiration qui était visible dans l’Antiquité. Il est tout à fait remarquable de constater que, d’un côté, en Perse, il devait y avoir eu une telle vague d’inspiration poétique, et que, de l’autre, il devait y avoir Dante qui a fait renaitre l’art de la poésie.
Le théâtre
Et à mesure que nous avançons, nous découvrons le théâtre, cet art dramatique si abouti à l’époque de Shakespeare. Dans son œuvre, on constate que la flamme brillait çà et là, malgré l’obscurité qui se manifestait comme une brèche entre les mots. On peut ressentir dans les mots de Shakespeare la voix ancienne des poètes et des prophètes. C’est comme s’il y avait un poids dans chaque mot de Shakespeare. Cela pèse vraiment lourd. On dirait qu’il y a autre chose derrière. Et plus on y réfléchit, plus on se rend compte qu’il s’agit d’une sorte de voile, que derrière, on verra autre chose. De plus, il y a une telle dignité dans l’œuvre de Shakespeare.
La poésie moderne
Et quand on en vient à la poésie moderne, il y a les symbolistes et les expressionnistes. Cependant, il semble qu’il faudra encore beaucoup de temps avant que les âmes aient atteint le véritable symbole, pour pouvoir être qualifiées de symbolistes. Certains se disent expressionnistes, et cela semble être le nouvel art ; tout comme en peinture, on voit des expressionnistes s’efforcer de montrer quelque chose qu’ils ne peuvent pas encore montrer.
Il ne fait aucun doute qu’à notre époque, on accorde une grande importance au rythme. Mais parallèlement, nombreux sont ceux qui souhaitent s’en libérer. Ces deux tendances sont légitimes, à condition d’être utilisées à bon escient. Si le rythme peut entraver la pensée et les idées et les freiner, il est tout aussi bien de se libérer de cette servitude. Mais il ne faut pas oublier pour autant que le rythme naît de la danse de l’âme. Lorsque l’âme se met à danser, chaque mot, chaque expression d’une personne devient rythmique. Le rythme ne doit donc pas être oublié, car il inspire d’autres âmes à danser elles aussi.
La beauté de l’art poétique
C’est à cause du matérialisme d’aujourd’hui, mais aussi à cause du mercantilisme de notre époque, que les poètes deviennent de plus en plus denses. Je fus un jour très surpris. Un ami m’avait présenté un poète très célèbre, juste après que j’eus donné une conférence. Et ce poète m’a demandé : « Est-il vraiment vrai qu’il faut de l’inspiration pour écrire de la poésie ? », car il ne croyait pas à l’inspiration, lui qui était pourtant un homme célèbre. Je suis allé voir un autre poète, qui s’était fait un grand nom. Ni l’expression de son visage, ni ses gestes, ni ses paroles, ni ses pensées ne laissaient transparaître quoi que ce soit d’un poète.
Pourquoi ? Parce qu’une personne est célèbre, parce qu’elle a connu un succès éphémère, elle a atteint le plus bas niveau de mentalité, et c’est précisément ce qui fait d’elle un grand homme. Ce sont les journaux qui ont fait de lui un grand homme, pas la poésie. Il n’en a pas conscience.
Dans une telle situation, ce qui se passe en réalité, c’est que ceux qui ont vraiment du talent et méritent d’être félicités ne sont pas remarqués. Et on connaît bien ceux qui savent s’adresser à la mentalité la plus courante et remporter ainsi le succès. Mais cela durera-t-il ? Non, un changement s’impose. Ce changement ne pourra se produire que lorsque les lecteurs de poésie changeront. Il semble que ce soit l’éducation générale qui occulte la beauté de l’art poétique ; car l’éducation générale est dispensée à des fins commerciales, afin qu’une personne soit la mieux à même de défendre ses propres intérêts dans ses luttes matérielles. Comment pourrait-elle apprécier la poésie ?
L’esprit poétique
Ce n’est pas seulement en Occident ; en Orient, c’est encore pire. Les poètes meurent de faim depuis de très nombreuses années. Les rajas d’aujourd’hui n’ont aucune appréciation de la poésie; et le grand public n’est pas assez développé pour l’apprécier. C’est pourquoi un bon poète doit mourir de faim. Et ceux qui parviennent à toucher le grand public connaissent le succès. Mais leur succès entraîne le déclin de la mentalité de toute la population . Le jour où l’éducation prendra une autre forme et sera dispensée avec un autre idéal, la poésie du monde changera elle aussi. Pour écrire de la poésie, pour apprécier la poésie, l’esprit poétique doit être éveillé. Ce n’est pas que l’humanité ait perdu son inspiration, mais celle-ci n’est pas éveillée.
Aujourd’hui, l’esprit est éveillé aux affaires, pleinement éveillé à cela. Mais lorsqu’il s’agit d’idéaux plus élevés, de principes supérieurs, d’imaginaires magnifiques, de symboles merveilleux, de la profondeur de la pensée et des sentiments, il semble alors que l’humanité ne progresse pas. Et il faut se rappeler que le jour où la poésie deviendra meilleure, plus appréciée, plus instructive et plus éclairante, ce jour-là, nous verrons et sentirons la promesse d’un progrès pour l’humanité.

La mission de la poésie
Questions : Quelle est la véritable mission de la poésie ? La plupart des poètes puisent leur inspiration dans l’apitoiement sur soi-même face aux déceptions de la vie.
Réponse : La mission de la poésie est la même que celle de l’art. La poésie est une image, mais une image vivante, une image qui en dit plus long qu’une peinture sur une toile. Et la mission de la poésie est d’inspirer ; car la poésie naît d’une inspiration. C’est vrai que la poésie naît des déceptions de la vie, mais toute douleur ou souffrance est une préparation, tout comme pour jouer de la musique au violon, il faut l’accorder, et de même, pour exprimer la sagesse, le cœur doit être accordé. Le cœur s’accorde par la souffrance ; lorsque le cœur a traversé suffisamment de douleur, alors la poésie vient. La naissance naturelle de la poésie a lieu le jour où les portes du cœur s’ouvrent. La poésie vient de la qualité du cœur, c’est une expression de la nature de l’amour.
L’inspiration
Questions : Le symbolisme des peuples primitifs est-il né d’un ressenti conscient ou inconscient ?
Réponse : Tout d’abord, le symbolisme naît d’un ressenti inconscient qui surgit intuitivement. Même le symbolisme que l’on a exprimé par des mots ou sous une forme quelconque, ce symbolisme a inspiré l’homme qui l’a exprimé.
Un jour, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt un poème très profond, un poème symbolique écrit par un ami. Et quand j’ai vu cet ami, je lui ai dit : « Quel merveilleux poème ! J’ai été tout simplement impressionné par son symbolisme. Pourrais-tu m’expliquer ce que tu entends par ce vers ? » Le poète m’a regardé et m’a répondu : « Honnêtement, je ne saurais le dire, je ne sais pas. » Il ne le savait pas ; il ne l’avait même pas relu ; cela lui était simplement venu.
Questions : Puis-je vous demander, vous avez parlé de Dante. Son inspiration provient-elle de la même source élevée que celle des poètes soufis et yogis d’Orient ?
Réponse : Que les gens se trouvent en Orient ou en Occident, ils ne viennent ni de l’Orient ni de l’Occident, et ils ne finissent pas par se diriger vers l’Orient ou l’Occident. La source et le but sont les mêmes, et l’inspiration est la même. Et quiconque atteindra la Vérité, réalisera la Vérité, que ce soit en Orient ou en Occident, réalisera la même Vérité. La guidance vient du même Esprit de Guidance.
Le roman
Questions : Pourriez-vous nous donner votre avis sur le roman moderne ?
Réponse : Il est bien imprimé ; il a une belle couverture ; il est très joliment illustré, si c’est là l’avis que je dois donner. Le roman puise sa source dans la même inspiration que la poésie. Et si l’on n’est pas assez désorienté par la vie, il faut lire des romans. Mais je pensais que la vie suffisait amplement à nous désorienter ; et qu’il n’y avait pas besoin de romans. La désorientation suffit amplement.
L’idée est la suivante : qu’il s’agisse d’un poète ou d’un romancier, s’il ne plonge pas profondément dans la connaissance de la vie, il ne peut exprimer cette vérité qui inspire. Et à quoi sert de lire uniquement pour passer le temps ? Le temps de la vie est trop précieux pour être consacré à des choses « inutiles ». La vie est une opportunité, et chaque instant de la vie est une opportunité. Et perdre cette opportunité en lisant quelque chose d’inutile, c’est la plus grande des pertes. Et c’est avec l’évolution de la mentalité générale, avec les progrès de l’éducation, que la poésie se développera, puis que l’art d’écrire des romans se développera également.
Amour harmonie beauté
Questions : Le manque d’appréciation de la poésie idéale trouve-t-il son origine dans la même source que l’absence d’esprit religieux ou mystique ?
Réponse : Il provient d’un manque de beauté. Le manque de beauté est un manque d’harmonie. Et le manque d’harmonie est un manque d’amour. Quand l’une de ces choses manque, les trois manquent. S’il y a de l’amour, il y a de la beauté, il y a de l’harmonie. Si l’amour manque, alors les deux autres choses manquent ; si l’harmonie manque, alors les deux autres choses manquent également. Ces trois choses vont de pair.
L’homme de la rue
Questions : La rime et le rythme ne sont-ils pas indispensables pour toucher le plus profondément les gens ordinaires ?
Réponse : C’est là que réside l’erreur. Pourquoi faudrait-il toucher les gens ordinaires ? Il vaut mieux toucher les meilleurs, ceux qui ont la meilleure mentalité et un esprit élevé. Et laissons les autres en prendre conscience ; ainsi, on peut élever le peuple ordinaire à un niveau élevé au lieu d’essayer de l’atteindre en restant à son niveau. C’est là la politique erronée de notre époque, que les écrivains, les poètes et les musiciens partagent tous la même idée : « Je dois toucher l’homme ordinaire dans la rue ».
À New York, un journaliste est venu me poser des questions pendant une demi-heure ; des questions philosophiques et mystiques. Ses questions m’ont tellement intéressé que je lui ai donné peut-être trois conférences. Mais à la fin, le journaliste a dit : « Comment vais-je pouvoir transmettre tout ce que vous m’avez dit à l’homme de la rue ? » J’ai répondu : « Si vous êtes venu ici pour recueillir ces idées à l’intention de l’homme de la rue, je vous prie de n’en retenir aucune, et de simplement mettre ce qui vous plaît dans votre journal. » Et c’est ce qu’il a fait.
La poésie mystique
Questions : Un poète peut-il écrire de la poésie mystique tout en étant inconscient de son propre mysticisme ?
Réponse : Dans ce cas, son mental devrait être une machine. Oui, un poète sujet au phénomène de l’obsession en est capable. Mais il s’agit alors d’un autre poète ; lui-même n’est que le stylo. Le poète écrit ce que son âme lui dicte, et il écrit en fonction de l’évolution de son âme. Et qu’est-ce que la poésie ? La poésie est l’expression, traduite en mots, de la danse de l’âme.
Questions : N’est-il pas vrai que seuls les poètes de second ordre sont appréciés aujourd’hui ? Pensez à ceux qui ont acquis la renommée, de l’Orient à l’Occident, de Tagore à Keats, et qui ont même su attirer les foules.
Réponse : Combien connaissons-nous de noms de ce genre qui sont tombés dans l’oubli et qui étaient pourtant de véritables bons poètes ? Si vous y réfléchissez, la réponse vous viendra d’elle-même.
Suresnes, 20 août 1926
Publié dans L’art – Hier, aujourd’hui et demain– cahier n°1 – chapitre 9
