
Dans toutes les religions, il est mentionné qu’il y a ce qu’on appelle la grâce divine, mais il est rare que l’explication en soit donnée. La grâce divine, qui est centrale et de la plus haute importance dans la vie, spécialement dans le chemin spirituel, reste obscure. En cet âge, où la science est au premier plan et où la raison et la logique sont les ailes du progrès, une idée comme celle de la grâce divine est abandonnée à l’Eglise. Si quelqu’un demande : « Où se trouve la grâce divine ? », on répondra : « Dans l’Eglise », parce qu’on ne sait pas où elle est.
L’amour, est au-dessus de la loi
A cause de l’intellectualité croissante, les livres sont devenus des moyens d’explications intellectuelles, et celles-ci ont balayé l’idée que les prophètes et les saints ont donnée aux gens, idée qui leur permettait d’espérer et de tendre vers ce qui en valait la peine. Aujourd’hui, de même que les constitutions et les lois de la communauté sont inscrites dans des livres, ainsi en est-il des lois de Dieu. Cela donne aussitôt une image rigide de Dieu comme étant assujetti à la loi ; de Dieu assis sur un trône comme un juge au tribunal dont le travail est d’observer la loi. Ainsi, l’on se fait une image de Dieu comme étant assujetti à Sa propre loi, un Dieu qui doit punir, qui doit agir selon cette loi. Quelle qu’elle soit, religieuse ou pas, il y a une loi à laquelle Dieu doit se soumettre.
Ne pensez surtout pas, que je veuille vous dire, qu’il n’existe rien de tel que la loi, car toute la science et toute la connaissance qui nous vient sont celles de la loi, de la loi cachée et de la loi qui est manifeste. C’est en apprenant cette loi que nous acquérons ce que nous appelons le savoir. La loi gouverne les nations et la loi est donnée dans la religion. Mais la loi est-elle tout ce qui existe, ou y a-t-il quelque chose d’autre ? Il y a l’amour, qui est au-dessus de la loi. Les gens lisent dans la Bible que Dieu est amour, mais ils l’oublient. Ce dont ils se souviennent est la loi.
Le Karma
De plus, dans leur recherche intellectuelle, certains pensent : « Comment Dieu peut-Il punir, et comment peut-Il donner une récompense ? C’est le karma, c’est ce que nous avons fait dans le passé, pour quoi nous devons payer dans cette vie. Si nous souffrons, c’est à cause du karma. Par conséquent, nous nous sommes infligés notre propre punition ».
Mais s’il y a une punition que nous devons accepter sans que nous connaissions notre faute, n’est-ce pas injuste ? Nous ne savons pas ce que nous avons fait dans le passé. Nous voyons seulement la punition, nous ne voyons pas la faute. Même au tribunal de l’homme, il y a un jugement par lequel on dit au criminel la faute à cause de laquelle la punition lui est infligée. Mais quant au karma du passé, qui fait que quand une personne venue ici-bas, par le fait même qu’il lui arrive d’y être, doive se soumettre à une punition parce que c’est la loi du karma, et doit souffrir pour quelque chose qu’elle ne connaît pas, cela paraît une grande injustice, il semble qu’il n’y ait en cela aucune loi.
En outre, d’un point de vue psychologique, quand quelqu’un justifie les misères de la vie en disant : « C’est à cause de mes actions passées que je dois passer par là », il se cramponne à ses misères. L’autre jour, j’ai rencontré quelqu’un qui passait par une maladie, une souffrance. « Je prends tout avec patience – dit-il – sachant que c’est mon karma du passé. Je dois le supporter ». J’ai dit : « Il est toujours bon de souffrir patiemment, mais justifier les misères, les prolonger dans la vie, c’est se désarmer soi-même devant son pire ennemi ».
La nature de l’action
Après tout, l’âme elle-même est bonheur. La raison pour laquelle elle recherche le bonheur est qu’elle se cherche elle-même. Le manque de bonheur vient d’un moi qui n’est pas naturel. Si quelqu’un n’est pas lui-même, il est malheureux. Le bonheur n’est donc pas acquis, il est découvert. Quand quelque chose s’oppose au bonheur, on pense que c’est la loi. On s’accroche à cette misère, jusqu’à la perpétuer toute sa vie. Beaucoup pensent : « C’est la loi. Parce que c’est tombé sur mes épaules, je dois le supporter tout au long de ma vie ». C’est misérable !
Quand nous arrivons à connaître la nature de l’amour, les choses deviennent très différentes. Chez un ami que vous aimez, vous n’observez pas les fautes, vous n’exigez pas beaucoup de lui dans ce qu’il fait, vous négligez toujours les petitesses, vous excusez même ses fautes. Il y a une petite étincelle d’amour qui se manifeste dans l’homme ; quand il est bon et aimant envers quelqu’un, il pardonne tout, il ne juge pas cette personne avec rigueur. Mais s’il est défavorablement disposé, même quand l’autre agira bien, il prétendra que c’est mal. Il aura mille raisons pour dire que c’est mal, mais c’est le manque d’amour. Quand on aime, on ne voit pas le mal. C’est donc le manque d’amour qui fait que tout semble mauvais.
D’ailleurs y a-t-il quelqu’un doué de raison qui étiquetterait les actions comme bonnes ou mauvaises ? C’est le moment et le lieu qui rendent toute action bonne ou mauvaise. Une action faite à un mauvais moment est mauvaise, et la même action faite au bon moment est bonne. Une action qui se passe au mauvais endroit est mauvaise, et la même action au bon endroit est bonne.
La nature de la loi
Et puis, selon quelle loi jugeons-nous ? Il y a la loi de la nation, de la communauté ou de la religion ; mais quelle loi est la loi divine ? Pour voir la loi de Dieu, il doit y avoir Dieu Lui-Même. Elle peut seulement être vue de Celui qui est parfait. Celui qui se place d’un point de vue plus élevé, dont l’horizon est vaste, dont la vision de la vie est profonde, pensez-vous que c’est lui qui juge ? Plus vous deviendrez sage, moins vous jugerez. Cela pour montrer que plus haut vous irez, moindre deviendra la loi, plus augmentera votre amour.
L’amour divin
Nous en venons maintenant à la question de savoir ce qu’on entend par la grâce de Dieu. La grâce de Dieu est l’amour de Dieu, et l’amour de Dieu est la nature même de Dieu, Son propre Être. Si Dieu est quelque chose, Il est amour. Qu’est l’amour ? L’amour est cela qui est au-dessus de la loi. Quelqu’un peut-il dire : « Mes bonnes actions, mes vertus, ma piété ou ma spiritualité m’ont gagné la grâce de Dieu ? » Pensez-vous qu’un peu de louange puisse plaire à Dieu, de telle sorte que Sa grâce tombe sur l’homme ? Que cet homme puisse gagner l’affection de Dieu, ou qu’il puisse être assez pieux pour que sa piété lui apporte la faveur de Dieu ? Qu’est-ce que l’homme en comparaison de Dieu ! C’est comme une goutte dans l’océan.
L’ivrogne et l’homme pieux
Il y a une histoire orientale qui rend cette idée claire. Un jour Moïse passa par une ville en allant vers le Sinaï, lorsqu’il rencontra un homme pieux, qui disait toujours ponctuellement ses prières et observait les lois de Dieu. Il demanda à Moïse : « Comment cela se fait-il que je sois si misérable, alors que je fais tout pour plaire à Dieu ? J’observe mes prières et j’essaie de faire tout ce qui est bien dans ma vie quotidienne » – « Je demanderai à Dieu – dit Moïse ». Plus loin, il rencontra un ivrogne tenant une bouteille d’une main et un verre de l’autre. Il dit : « Moïse, où vas-tu ? » – « A la montagne » – « Demande à Dieu ce qu’Il va faire de moi. Je n’ai jamais fait une bonne action de ma vie, sauf que j’ai bu ».
Moïse alla et rapporta les nouvelles de la montagne. Quand il vit l’homme pieux, il lui dit : « Pour toi, il y a la meilleure place, n’aie crainte »- « Certainement – répondit l’homme – que pouvais-je attendre d’autre ? Toute ma vie, j’ai essayé d’être bon ». A l’autre Moïse dit : « Pour toi, il y a le pire des endroits » -« Vraiment ? » dit-il, et avec sa bouteille et son verre il se mit à danser : « Dieu savait que j’existais ! Un pécheur comme moi, et pourtant Dieu se souvient de moi ! Quelle merveilleuse idée est-ce là ! » Et il sautait, dansait et riait et se livrait à la gaîté.
Le plaisir divin
Puis vint le temps où leurs places furent échangées. Moïse dit : « Dieu promet une chose, et pourtant… » « Oui – dit Dieu – C’est ainsi. Mais cet homme a dit qu’il pouvait Nous plaire, à cause de ses vertus, de ses prières et de ses bontés. Mais qu’est-ce qu’elles valent, comparées à un instant de grâce et de faveur de Dieu ? »
Imaginez, s’il n’y avait pas d’air à respirer, pas d’eau à boire, pas d’espace pour exister en lui, aucun soleil qui brille ! Payons-nous cela ? Pour la bonne santé, la joie et la paix, payons-nous ? Imaginez nos actions du matin au soir, et en même temps, directement ou indirectement, l’aide, la protection et cette influence qui donne la vie venant de la source et du but de toutes choses. Pouvons-nous payer cela ? Et en ce cas, que pouvons-nous payer ?
Ainsi, concernant l’autre homme, Dieu dit : « Il fut content, et c’est ce qui Nous plut. Ce n’est pas ce qu’il a fait, c’est son plaisir, sa gratitude, sa reconnaissance qui Nous a plu. Nous ne faisons pas de loi pour Nous. A un moment, Nous pouvons être satisfait, et parfois, Nous ne le sommes pas. Personne ne peut comprendre ».
Si notre plaisir est si subtil, si délicat, si difficile à comprendre, imaginez ce qui plaît à Dieu et ce qui Lui déplaît !
La grâce divine
S’il y a une chose comme la bonne santé, comme l’exaltation, comme l’évolution spirituelle, s’il y a une chose comme l’éclosion de l’âme, comme l’ouverture du cœur, comme l’approfondissement de la conscience, s’il y a quelque chose comme l’éclaircissement de la vision, comme la compréhension de la vie, cela vient sous une seule forme et c’est la grâce divine.
San Francisco, 21 février 1926
Publié dans le cahier n°2 de L’unité des idéaux spirituels deuxième partie – chapitre 8
