Le mysticisme soufi

En premier lieu, on se demandera : « Qu’est-ce que le cœur ? Où est le cœur ? » Et on a l’habitude de dire que le cœur est dans la poitrine. Oui, cela est vrai. Il y a un centre nerveux, dans la poitrine de l’homme, qui a tant à faire avec les sentiments, que le cœur, ce centre qui est très sensible à nos sentiments, est figuré comme étant dans la poitrine.
Quand quelqu’un ressent une grande joie, c’est dans ce centre qu’il sent que quelque chose s’est allégé, et par l’allégement de ce centre, tout l’individu semble allégé. L’individu sent comme s’il volait, il y a une grande joie dans sa vie. Et au contraire, si la dépression ou le désespoir sont arrivés dans sa vie, cela possède un effet sur ce centre. Il sent que sa gorge est nouée et que sa respiration est alourdie par un poids. Cela veut également dire que c’est ce centre qui ressent.
Mais ce n’est pas seulement cela qui constitue le cœur. C’est comme si un miroir était placé devant le cœur, focalisé sur le cœur, de sorte que chaque chose, chaque sentiment sont reflétés dans ce miroir, dans l’être physique de l’homme. De même que l’homme est ignorant de son âme, il ne sait pas non plus où se trouve son cœur, ni où se trouve le centre dans lequel ses sentiments sont réfléchis.
La profondeur de l’esprit est ce que nous appelons le cœur
C’est un fait connu des scientifiques aussi bien que des mystiques que c’est le cœur qui est le commencement de la formation d’un enfant. Mais si l’on arrive à la conception mystique l’on verra que c’est dans le cœur, qui est le commencement de la forme, que se trouve aussi le commencement de l’esprit qui fait de l’homme un individu. La profondeur de l’esprit est, en réalité, ce que nous appelons le cœur. Par cela, nous pouvons comprendre qu’il y a une entité, que nous pouvons appeler « cœur », qui est la plus grande profondeur de l’être de l’homme. Si nous en savons quelque chose, c’est d’abord par l’impression que nous recevons de ce centre nerveux qui est dans la poitrine de l’homme. Et ainsi l’homme l’appelle le cœur.
En ce jour, les gens donnent moins d’importance au sentiment, ils se fient davantage à l’intellect. Ceci pour la raison que, quand ils rencontrent deux sortes de personnes, l’intellectuelle et la sentimentale, ils trouvent dans l’intellectuelle un plus grand équilibre que dans la sentimentale. C’est vrai sans doute, mais s’il y a un manque d’équilibre, c’est parce qu’il y a un pouvoir plus grand que l’intellect, et c’est le sentiment.
Le dévouement, qui vient du cœur
La terre est fertile, mais n’est pas si vivante ni si puissante que l’eau. L’intellect est créatif, cependant moins puissant que le cœur et le sentiment. En réalité, s’il n’associe pas à son intellect une dimension sentimentale, l’être intellectuel se montrera finalement également mal équilibré. N’y a-t-il pas bien des gens dont leurs proches disent : « J’ai de l’affection pour lui, je l’aime, je l’admire, mais son cœur est fermé » ? Celui qui ferme son cœur n’aime pas pleinement les autres et ne permet pas non plus aux autres de l’aimer pleinement. En outre, l’être qui n’est qu’intellectuel, avec le temps devient sceptique, méfiant, incroyant, destructeur, car il n’y a pas dans son cœur de pouvoir pour faire équilibre.
Le Soufi considère que le dévouement, qui vient du cœur, est la meilleure chose à cultiver pour la réalisation spirituelle. Cela peut sembler très différent de ce que beaucoup pensent, mais celui qui ferme son cœur à l’homme, ferme son cœur à Dieu.
Jésus-Christ n’a pas dit : « Dieu est intellect », il a dit :
« Dieu est amour ».
Par conséquent, s’il y a quelque part un endroit où l’on puisse trouver Dieu, ce n’est pas dans une église sur la terre, ni en haut dans le Ciel, mais c’est dans le cœur de l’homme. La meilleure place, où vous êtes sûr de trouver Dieu, est dans le cœur aimant d’un homme bon.
La bonté est l’être même de l’homme
On peut dire que grâce à la raison, l’homme agira selon un certain code de moralité. Mais cela ne rend pas quelqu’un bon. Si les gens sont bons et vertueux grâce à la raison, ils sont rendus bons artificiellement. Tous les prisonniers en prison peuvent se conduire bien. Mais si l’on peut trouver quelque part la bonté et la vertu naturelles, on peut les trouver dans la fontaine du cœur d’où jaillit l’amour. C’est une vertu jaillissante et chaque goutte en est une vertu vivante.
Cela prouve que la bonté n’est pas faite par l’homme, c’est son être même. Et s’il manque de bonté, ce n’est pas par manque d’éducation, ni que ce soit l’éducation qui manque le plus souvent. C’est parce qu’il ne s’est pas encore trouvé lui-même. La bonté est naturelle ; pour un individu normal, il est naturel d’être bon. Personne n’a besoin d’enseignement pour vivre une vie bonne et vertueuse. Si l’amour est la torche sur son chemin, il lui montre ce que l’équité signifie, ce qu’est la parole d’honneur, la charité du cœur, la droiture. Ne voyons-nous pas quelquefois un jeune homme de tendances tapageuses, qui trouve une jeune fille qu’il commence à aimer et s’il l’aime vraiment, commence à se conduire différemment dans sa vie ? Il s’adoucit, car il doit se maîtriser pour l’amour d’elle ; il abandonne des choses, qu’il n’aurait jamais abandonnées auparavant.
Ouvrir les portes du cœur
De la même manière, là où l’amour existe, le pardon n’est pas une chose difficile. Quand un enfant vient voir sa mère, même s’il l’a mille fois offensée, et lui demande pardon, cela ne prend pas un moment au cœur de la mère pour pardonner. Le pardon y attendait pour se manifester. On ne peut pas s’empêcher d’être bon lorsque le sentiment existe. Quelqu’un dont le sentiment va vers autrui, fait résonner une note de sympathie en chaque personne, parce qu’il trouve le point de contact en chaque âme qu’il rencontre, parce qu’il a l’amour.
Il y a des gens qui disent : « Mais étant donné que les gens ne sont pas fiables, n’est-ce pas manquer de sagesse, que de se livrer à chacun dans un mouvement d’affection aussi ouvert ? » Mais je dirais que si quelqu’un est bon et affectueux, cette bonté devrait se manifester envers chacun. Les portes du cœur ne devraient pas être fermées.
Jésus-Christ a dit :
« Aime ton ami »,
et il alla aussi loin que de dire : « Aime ton ennemi ». C’est ce même chemin que prend le Soufi. Dans la charité de son cœur envers son prochain, il considère qu’il y a l’amour de Dieu, et en montrant de l’amour envers tout le monde, il considère que c’est donner de l’amour à Dieu.
Le soufi et le yogi
En cela, la méthode du Soufi et celle du Yogi diffèrent. Le Yogi ne manque pas de bonté. Il dit : « Je vous aime tous, mais il vaut mieux que je me tienne éloigné de vous, car vos âmes sont toujours à tâtonner dans le noir et mon âme est dans la lumière. Avec votre amitié je ternirais mon âme. Ainsi, vaut-il mieux que je m’éloigne et que je vous aime de loin, d’une certaine distance ». Le Soufi dit : « C’est une épreuve, mais on doit la tenter. Je prendrai mes tâches quotidiennes comme elles viennent ».
Bien qu’il sache quelle petite importance ont les choses du monde, et ne donne pas beaucoup de valeur à ces choses, il est attentif à ses devoirs envers ceux qui l’aiment, qui ont de l’affection pour lui, dépendent de lui, qui le suivent. Envers ceux qui ne l’aiment pas, qui le méprisent, il essaie de trouver la meilleure façon de tous les rencontrer. Il vit dans le monde et pourtant il n’est pas du monde. De cette manière, le Soufi considère qu’aimer l’être humain est le principe majeur dans l’accomplissement du but de sa vie.
Patience et endurance
Ceux qui aiment leurs ennemis et pourtant manquent de patience nous renvoient l’image de leur vie qui ressemble à une lanterne qui brûle, mais avec peu d’huile. Elle ne peut pas durer, et la flamme finit par s’éteindre. L’huile dans l’amour est la patience. En dehors de celle-ci, quelle est l’huile dans le chemin de l’amour ? Du commencement à la fin c’est le désintéressement ; du commencement à la fin c’est le sacrifice de soi. Celui qui dit : « Donne et prend ! », ne connaît pas l’amour, il connaît les affaires. Si l’on dit : « J’ai une fois aimé profondément mais j’ai été déçu », c’est comme de dire : « J’ai creusé la terre, mais quand la boue est apparue j’ai été déçu ». C’est vrai que la boue est venue, mais avec de la patience on aurait un jour atteint l’eau.
C’est seulement la patience qui peut supporter ; c’est seulement l’endurance qui rend grand. La seule voie vers la grandeur est l’endurance. C’est l’endurance qui donne de la valeur aux choses et de la grandeur aux hommes. L’or d’imitation peut être aussi beau que l’or véritable, le diamant d’imitation aussi brillant que le vrai diamant. La différence est que l’un échoue au test d’endurance et l’autre le passe. Mais on ne doit pas comparer l’homme aux objets. L’homme a quelque chose de divin en lui, et il peut le prouver par son endurance dans le chemin de l’amour.
L’amour mène à son idéal
Maintenant vient la question : que devrions-nous aimer, comment devrions-nous aimer ? Quel que soit ce que l’on aime, que ce soit le devoir, des êtres humains, l’art, les amis, un idéal, son prochain, on a certainement ouvert la porte par laquelle passer pour atteindre cet amour qui est Dieu. Le commencement de l’amour est une excuse ; il mène à cet idéal de l’amour qui est Dieu seul. Il y en a beaucoup qui disent : « Je peux aimer Dieu, mais non pas les êtres humains ». Ce serait la même chose que si nous disions à Dieu : « Je vous aime, mais je n’aime pas votre image ». Peut-on détester les créatures humaines, en lesquelles on peut trouver l’image de Dieu et cependant prétendre à l’amour de Dieu ? Si l’on n’est pas tolérant, pas prêt au sacrifice, peut-on prétendre à l’amour du Seigneur ?
La première chose à enseigner est la largeur du cœur et l’éveil du cœur au sentiment. S’il y a un signe de sainteté, ce n’est pas le pouvoir des paroles, ni une haute situation, soit spirituelle soit intellectuelle, ce n’est pas le magnétisme, qui peuvent prouver cet esprit de sainteté qui seulement s’exprime dans l’amour pour toutes les créatures. C’est le jaillissement continuel de l’amour de cette fontaine divine située dans le cœur de l’homme. Une fois que cette fontaine est ouverte, elle purifie le cœur, elle rend le cœur transparent pour voir le monde extérieur et intérieur. Le cœur devient le véhicule, pour que l’âme voie tout, au-dedans et au-dehors. L’homme ne communique pas seulement avec une autre personne, mais aussi avec Dieu.
9 janvier 1924
Publié dans Mysticisme – La manière de réaliser la vérité – Cahier n°2 – chapitre 3
