La morale de la solidarité

S’il y a une morale qui nous pèse aujourd’hui, c’est cette morale qui provient du sentiment de solidarité, nécessitée et imposée par les masses. Elle parait entrer en lutte avec la morale courante, car celle-ci nous porte plutôt à envisager notre devoir envers notre prochain immédiat et amène les luttes que nous voyons dans le monde. .

Mais l’humanité aujourd’hui ne se meut-elle pas en masse et par masses ? Grâce au sentiment qu’il y a maintenant des masses, on a aujourd’hui pris conscience du fait que l’humanité est un seul corps, que tous ses membres sont reliés les uns aux autres. Seulement on n’a pris conscience que du côté matériel de ce fait et ce n’en est que la conscience extérieure. On arrive très vite d’un pays à un autre, mais il faut très longtemps pour aller de l’esprit de sa race, de sa nation, à l’esprit d’une autre race, d’une autre nation. En quelques jours, on peut être dans un pays très lointain, mais il faut des années pour arriver à la véritable compréhension de ce pays.

Uniformité et unité

Il y a plus d’uniformité que d’unité dans le monde. On y est plus généralement associé, qu’on ne se sent solidaire. Il y a maintenant plus d’uniformité qu’autrefois. Cela se manifeste de bien des façons et même dans la manière de se faire la guerre. Chacun tue de la même façon, chacun soigne ses malades de la même façon. Partout on voit l’uniformité, mais où est l’unité ?

Une action sur un point du globe a sa répercussion, produit des effets sociaux partout. Pourtant, on se sent si peu solidaire les uns des autres, qu’on est prêt à provoquer un mouvement de destruction n’importe où, à n’importe quel moment. Et pourtant, il existe une tendance à développer partout les œuvres sociales. Nous sommes tous solidaires, pour le bien comme pour le mal, pour le progrès comme pour la régression. On n’avance pas sans agir sur les autres, on ne nuit pas, on ne s’abaisse pas sans entraîner les autres dans notre chute.

La morale de la solidarité

Si l’on voulait développer cette morale de la solidarité, il faudrait comprendre ce qu’elle implique. Être solidaire, c’est d’abord être juste. C’est laisser au prochain ses droits, sa liberté d’action, le champ d’action qui lui est propre, ne pas lui nuire. Son bien est notre bien.

Quand ils prospèrent au point de vue morale, au point de vue matériel, sa prospérité augmente la nôtre. S’il est dans la misère, forcément nous en souffrons, que sa misère soit matérielle ou morale. Cette morale porte aussi à faire reconnaître le mérite des autres, à ne pas les décrier, à ne pas les abaisser, ne pas parler contre eux, à leur permettre le libre déploiement de leur individualité. Si on a l’esprit de solidarité, on se dit : « Je pense, je fais ce que je veux, pourquoi cet autre ne le ferait-il pas aussi. C’est le condamner que d’avoir le désir de le subordonner à nous, il a son champ d’action, ces modes d’action propres, pourquoi ne les aurait-il pas ? »

Cette morale donne aussi la tendance à subordonner le rôle qu’on joue soi-même, à celui des autres, à voir la réussite de l’objet, l’atteinte du but qu’on se propose collectivement. On pourrait la comparer à la discipline d’une équipe de football, où, si chacun voulait avoir la balle, l’équipe n’aurait pas d’ensemble. Chacun doit y être à sa place. Si chacun veut la balle sans égard pour les autres, le jeu n’aurait aucun sens. C’est la même chose dans la vie collective.

Ne pas juger

Aussi, étant solidaires, nous apprendrons à ne pas juger les autres trop vite, à ne pas les blâmer sans savoir qu’elle a été leur action, leur mobile, leurs sentiments, mais au contraire, à tacher de voir selon leur point de vue. Si ce sentiment de solidarité se développe dans le monde, c’est la fin de cet âge terrible de convoitise, où chacun est opposé aux autres, non pas tant individuellement que collectivement, non pas tant par sa volonté que par les forces qui agissent dans la masse et l’entrainent. Personne ne peut sortir de cet état de choses. Il n’y a que la solidarité qui puisse être un baume à cette plaie, apporter la guérison à ce mal.

Les courants de masses

Dans les temps passés, il y avait beaucoup plus d’opposition individuelle entre les êtres. Chacun était beaucoup plus concentré sur sa personne ou sa famille ou sur ceux qui formaient le groupe dont il était entouré. Aujourd’hui, il y a beaucoup moins de rivalités, d’envies personnelles, quoiqu’on ne puisse nier qu’elles existent. Par contre, il y a des courants qui entraînent les masses là où personne ne voudrait aller.

Il y a des gens qui voudraient un messie grâce auquel tous les maux de l’humanité disparaîtraient. Certains pensent que si on pouvait remonter le courant du temps et entendre à nouveau la voix du Christ, les cœurs seraient si touchés que la guérison surviendrait. Mais la voix du Christ n’a pas amené sur terre un changement visible aux hommes de son temps. Ses miracles, sous leur aspect extérieur, ne se reproduisent pas. Il est donc vain de les attendre.

S’il se produit un changement, c’est dans le cœur de l’homme. Ce changement est des plus nécessaire pour changer le courant, pour ne pas être emporté par un courant qui va vers ce qu’on ne désire pas. Un courant, qui fait aller ou personne ne voudrait aller. Ainsi est la guerre, un courant collectif qui entraîne où personne ne voudrait aller.

Guerre et paix

Certains disent que la paix est surtout une question de désir, mais que pour avoir la paix, il faut préparer la guerre. Si on prépare à dîner, ce n’est pas pour jeûner une journée entière, si on prépare des lits, ce n’est pas pour veiller, si on a des salles de bal, de musique où on invite deux cents personnes, ce n’est pas pour que chacun reste à dormir chez lui. Ce qu’on prépare, on l’aura, surtout ce qu’on aura préparé par la pensée, par le sentiment. La concentration sur un objet créé cet objet. Une imagination maintenue sur un état de choses, créé cet état de choses. En préparant la guerre, on sauvegarde ses intérêts. Être sans défense, n’est désirable pour personne sur cette terre.

Si un être est sans défense, il est annihilé, il n’existe plus. Pour un être spirituel, cela signifie tourner le dos au monde, ne plus exister. C’est une étape des plus avancées, qui était celle du grand mystique persan Shams Tabriz[1] lorsque, revenant de l’Asie, écorché vif [2], souffrant de ses plaies, voyant des vers qui se repaissaient de sa chair et qui repus, tombaient, les ramassait, les replaçait sur ses plaies disant : « Chacun doit trouver sa nourriture. » Il faut être préparé en ceci, qui est l’annihilation. Mais ce ne peut pas être pour la généralité.

La lutte de la vie

Pour vivre, il faut se défendre, et ce n’est pas seulement dans les attaques par les armes, il n’y a pas que dans la guerre qu’il faille se défendre, mais aussi dans la conversation. Chaque parole mauvaise est une arme portée contre vous, il faut savoir s’aider, se défendre. Celui qui ne sait pas se défendre est incomplet. Si on veut que le monde sache qu’on est capable de se défendre, on préparera un résultat important en préparant la guerre. Ce n’est pas par la prière qu’on l’obtiendrait, mais par la force. Et ce n’est pas seulement quand on veut délibérément nous nuire que nous avons à combattre. Quand on passe un examen, c’est aussi une bataille, il faut être armé pour cette bataille.

Mais, peut-être un cœur sensible pense-il que c’est dur de batailler. Ne vaudrait-il pas mieux ne rien désirer ? C’est une voie, mais si on la suit, il faut la suivre jusqu’au bout et elle implique de grands sacrifices. Faut-il, par laisser-aller, par mollesse, ne rien désirer ? La vie vaut-elle la peine de lutter ? Il faut continuer jusqu’au bout. La vie permettra-t-elle que vous soyez toujours dans un fauteuil ? D’autres viendront qui diront : « Vous avez un fauteuil et je n’ai qu’une chaise, qu’un tabouret, mettez-vous par terre ». Ou vous lutterez, ou vous pourrez vous asseoir par terre, et alors on dira : « Tu es par terre et chacun travaille, debout fais comme les autres ! » Et n’ayant pas voulu travailler, ayant préféré ne rien désirer, vous devrez travailler pour les autres, pour une chose que vous n’auriez pas voulu faire. C’est un chemin très dur.

Les responsabilités

Pour en revenir à la solidarité, nous voyons qu’aujourd’hui accompagnant ce sentiment de solidarité, se développe la tendance à l’uniformité. Cette tendance elle-même fait que l’on donne toute responsabilité à la collectivité et que l’on amoindrit les responsabilités de l’individu. L’individu est à peine responsable du choix du métier qu’il veut faire. Il n’a pas le droit d’exercer son métier de la manière qu’il juge la meilleure, ni d’élever ses enfants de la façon qui lui parait préférable. Tout cela, la collectivité le lui impose. L’état équilibré serait celui qui donnerait à chacun une grande latitude dans le choix personnel.

Reconnaitre la supériorité

Pour cela, il y a deux choses à développer : d’abord le respect de la supériorité, je ne dis pas la subordination, je ne dis pas que les uns soient destinés à être supérieurs et les autres subordonnés, mais qu’il faudrait reconnaître la valeur de la supériorité, cette valeur qui disparaît dans l’uniformité, au point que peu d’êtres pensent[3], et cela enlève toute la beauté de la vie.

Reconnaître une supériorité ne veut pas dire, que telle personne a un don et qu’on en est privé, qu’elle est dans la lumière et qu’on est dans l’ombre, mais bien qu’on voit une chose belle vers laquelle on peut aller, dont on n’est pas exclu. C’est cela la véritable reconnaissance de la supériorité. Il est beau d’admirer une supériorité. La contempler fait que nous en approchons. Nous l’assimilons peu à peu que nous le voulions ou non, comme la contemplation du contraire produit également son effet. Celui qui dira que tous les hommes sont plus ou moins égaux, ne reconnaîtra pas la supériorité chez les autres, il méconnaîtra aussi ce qui est beau, supérieur en lui-même et il fera s’abaisser sa propre nature à un niveau pour lequel elle n’est pas faite.

L’absence de jugement

La seconde attitude à développer pour amener une plus grande liberté individuelle est l’attitude d’esprit qui ne juge pas. L’attitude de juger fait sentir et dire : « Tu dois agir comme je trouve bien que tu le fasses. Tu n’as pas le droit d’agir de cette façon que je ne comprends pas, fais comme je le désire. Et à l’avenir tu ne feras pas ainsi. Sinon ce sera pour toi la prison ou l’amende ». Cela parait exagéré, mais l’est-ce tellement ? On ne peut juger les autres. On n’a pas leur nature, leur manière d’envisager la vie. Et plus un être est évolué, plus il accorde aux autres le droit d’agir selon ce qui leur semble bien à eux et à leur point de vue.

Le sentiment de solidarité

Rien au monde ne fait souffrir un être autant, que de sentir qu’il est un étranger, qu’il y a une barrière entre les autres et lui, qu’il n’y a pas de lien, pas de courant qui vienne des autres à lui. Quand la solidarité nait et se développe dans un être, il sent qu’il est lié à tous. Le moindre changement en lui, a un effet sur les autres. Son état change, il est heureux après avoir été triste, tous les autres en sentent les effets. Il a établi la paix dans son cœur et il voit que les autres en ont une tranquillité. Ce qui le touche, touche les autres. De cette façon, il vit beaucoup plus intensément. Ce sentiment de solidarité peut même se développer jusqu’à devenir une morale qui régit toute notre vie.

C’est ce sentiment qui unira l’humanité, qui fera que les êtres ne seront pas des machines, mais une seule fraternité unie dans la paternité de Dieu.


[1] Mystique Persan du XIIème siècle, fameux pour avoir été le maître spirituel de Jelal ud din Roumi

[2] Sur l’ordre des autorités religieuses en place

[3] Autrement dit, la valeur d’un être réside dans la qualité de sa pensée. Cette valeur n’étant pas reconnue, le meilleur stimulant pour ceux qui ne pensent pas encore par eux-mêmes s’évanouit. D’où l’apparition des slogans et des mots d’ordre comme succédanés à la pensée. Dégradation bien actuelle. (Note du transcripteur)


Suresnes, 10 mai 1933