Les cinq aspects de la religion

Dès que le mot « religion » est prononcé, l’auditeur songe ou bien à un ecclésiastique, ou bien à son église, ou à la forme du culte auquel il a coutume d’assister, ou aux écritures qu’il a l’habitude de lire. On dirait que la vie a été coupée de la religion, que la religion a été mise d’un côté et la vie de l’autre côté.
Nous avons séparé la religion de la vie. Et de cette façon l’humanité est incapable aujourd’hui d’utiliser la religion ou d’en tirer le meilleur profit. Si l’on comprenait le véritable sens de la religion, on ne diviserait pas les systèmes religieux. On penserait qu’il a existé, qu’il existe et qu’il n’existera qu’une seule et même religion. On penserait aussi que tous les différents noms, donnés à tant de religions différentes, sont les noms d’une seule religion.
Si je devais donner une définition du mot « religion », je dirais que la religion se rapporte à cinq choses différentes : le foyer, la communauté, l’idéal, Dieu et l’église.
Le foyer
Si le foyer n’est pas transformé en église, si le domicile n’est pas considéré comme aussi sacré que l’église, si les pièces où l’on se tient, où l’on écrit et où l’on pense ne sont pas regardées comme un sanctuaire pour la méditation et la prière, alors on n’a pas compris la signification du mot « foyer ».
Louer un appartement ou une maison, et y vivre avec un peu de musique ou de poésie, est-ce créer un foyer ? Mais, même cela ne se trouve plus de nos jours. Aujourd’hui, on ne désire plus un foyer. Tout le monde, la plupart des gens désirent vivre dans des restaurants ou des hôtels. Ils s’imaginent que cela occasionne moins d’embarras, que cela économise tant de dépenses et d’ennuis dans la vie ; que cela donne le temps de penser à beaucoup d’autres choses et que cela nous soulage de nos soucis.
Or, c’est une idée fausse. En premier lieu, la nourriture préparée pour le plus grand nombre, pour des centaines ou des milliers de personnes n’est pas la même que celle que l’on prépare pour une famille. Le goût est différent, l’influence en est différente, et l’effet est également différent. Me croirez-vous si je vous dis que même de nos jours, en Orient, les adeptes des questions occultes préparent leurs aliments eux-mêmes, de leurs propres mains, qu’ils voient l’importance du magnétisme et l’influence de la nourriture ; que la nourriture peut-être le plus grand fléau et la pire source de maladies.
Un lieu religieux
En outre, celui qui a l’habitude de dormir tantôt dans un hôtel et tantôt dans un autre ne sait pas ce que c’est que de conserver sa propre atmosphère. La pièce où l’on dort, où l’on a suscité sa propre atmosphère devient un lieu religieux . Vous avez fait une prière et vous vous êtes reposé. Mais toute la nuit la prière se répète dans la pièce, l’atmosphère prie pour vous et cela vous procure une tranquillité, c’est une harmonie.
L’homme qui vit chez lui peut naturellement se préoccuper non seulement de la propreté des lieux, mais aussi de la pureté de son atmosphère. Les anciens inscrivaient toujours des symboles à caractère religieux devant leur porte. Chaque matin, après le nettoyage de la maison, il y avait des signes sur l’escalier, à proximité de la porte. Et en sortant les habitants voyaient ces signes qui leur rappelaient leurs idéaux religieux. D’autres encore brûlaient de l’encens dans chaque pièce, les uns deux fois, d’autres trois fois, voire cinq fois avec la pensée que l’habitation serait purifiée de toutes les atmosphères et influences indésirables. On chassait l’atmosphère de ceux qui étaient passé et y avaient vécu, chaque jour on créait une nouvelle atmosphère dans la maison.
L’atmosphère
Je vous raconterai une expérience amusante que j’ai vécue à Colombo. Je séjournais dans une pension et je m’y sentais mal à l’aise, agité. En conséquence, je fis des recherches et je trouvai une tresse de cheveux dans une armoire. J’appelai la maîtresse de pension et lui expliquais mon malaise dans cette chambre, en lui demandant qui avait demeuré là auparavant. « Ah ! répondit-elle, ne m’en parlez pas ; cela me fait mourir ; nous nous sommes disputés tant qu’elle demeurait ici. » Or, l’atmosphère de cette personne y demeurait encore. J’ai dit à la dame : « Et vous m’avez donné une telle chambre ! » Elle répondit : « Je pensais que vous étiez un homme adonné à la prière ! ».
La vie de famille
D’autre part, lorsque vous êtes malade ou dans vos moments de détresse, les gens qui demeurent avec vous peuvent davantage vous aider que d’autres, qu’il s’agisse d’infirmières, de médecins ou de n’importe qui d’autre.
C’est pour ces différentes raisons qu’en Orient on a toujours apprécié la vie de famille. Je ne dis pas qu’il n’y ait jamais eu de disputes, ni de querelles au sein de la famille. C’était la même chose qu’aujourd’hui. Mais en même temps, cette tendance à se rendre utile, à se rendre service mutuellement, constituait une sorte de petite fraternité dans le foyer. Il se peut que les gens ne puissent vivre selon leurs idéal comme ils l’auraient voulu, néanmoins c’est aussi un principe que de s’efforcer de le faire.
La vie d’affaires
Lorsque les gens sont divisés, il n’existe plus de sympathie entre eux. Plus ils sont séparés, plus ils sont éloignés les uns des autres, moins ils ressentent de sympathie, car celle-ci grandit quand les gens sont ensemble. Autrefois, on considérait que cela faisait partie de la religion, que tous ceux qui demeuraient ensemble eussent de l’estime, de la considération les uns pour les autres, et que la sympathie mutuelle grandît entre eux, non seulement parce qu’ils vivaient ensemble, mais aussi parce que la providence avait fait en sorte qu’ils soient ensemble.
Or, lorsque cet idéal régnait dans une maison, la même tendance s’appliquait aux voisins. Prenez une maison locative où vit une centaine de personnes ou peut-être trois ou quatre familles. L’une des familles ne sort pas. Les membres d’une autre famille, demeurant à côté, ont tendance à tourner le dos, afin de ne pas suivre le même chemin que l’autre. C’est ainsi que nous avons détruit ce que l’on appelait vie de famille ou vie domestique. Et nous en avons fait une vie d’affaires. C’est pourquoi très souvent les gens qui vivent en chambre, dans un appartement ou dans un hôtel, ne se sentent pas chez eux quand ils rentrent, parce que l’atmosphère n’a pas été créée.
La communauté
Considérons maintenant ce que l’on appelle la « communauté ». La communauté d’aujourd’hui n’est pas fondée sur l’attitude d’apporter du bonheur à l’autre. Mais elle est surtout organisée par l’intérêt commun pour une certaine profession ou un certain travail. Les gens font partie de la même communauté parce qu’ils travaillent tous dans une mine, ou parce qu’ils sont tous facteurs, ou chauffeurs, ou bien ouvriers. Et la plupart du temps, cette communauté a été constituée non pas par amour réciproque, mais surtout pour combattre un autre groupe. Elle n’existe que dans ce but. Si ses intérêts sont menacés, elle prépare une riposte, et plus la riposte est forte, mieux cela vaut. Si la communauté a été fondée sur un idéal religieux, les membres s’entraideront spirituellement s’il y a de l’amitié et de la sympathie.
Au lieu de cela, l’idée est de savoir comment nous pouvons devenir forts en tant que communauté afin de défendre nos droits et de rechercher notre intérêt. À certaines époques, des communautés se constituaient avec un idéal religieux, avec un idéal spirituel. Elles étaient comme une famille, où chaque membre était lié à tous les autres dans l’idéal de Dieu, dans la pensée d’un idéal spirituel, dans la notion du service mutuel, et de l’utilité à autrui.
Le besoin d’une communauté religieuse
Il y a quelques jours, j’ai entendu parler d’un nouveau système communautaire. Quelqu’un exposait un plan de réforme. Il ne devait plus y avoir une cuisine dans chaque foyer, car cela entraîne une grosse perte de temps et de place. Chaque rue devait n’avoir qu’une seule cuisine, qui servirait à cent, deux cents ou cinq cents foyers. Et que dans cette cuisine tous les aliments seraient préparés et servis. Si l’on en arrive à cela, même le choix de la nourriture disparaît, le caractère sacré des aliments disparaît et l’atmosphère du foyer disparaît. Les gens vivent déjà, mécaniquement dans des maisons différentes. Mais alors le domicile ne serait qu’une sorte d’abri contre la chaleur et le froid. Et rien ne permet de reconnaître en lui la signification d’un foyer.
C’est ainsi que sont constitués les partis politiques, qui sont une autre forme de communauté. Il s’agit de communauté de travailleurs d’une part, et d’hommes politiques de l’autre. Une communauté constituée non pas parce que les hommes s’aiment les uns les autres, mais parce qu’il y a une certaine règle qu’ils doivent adopter. C’est pourquoi, ils s’assemblent pendant une huitaine de jours afin d’adopter telle ou telle loi. Il y a aussi une autre communauté qui se réunit pour décider d’augmenter les prix des denrées. À part cela, vous ne voyez aucune communauté qui collabore dans un but de progrès spirituel et d’aide à l’humanité. C’est de telles communautés dont nous avons besoin. Et c’est ce genre de communauté seulement que l’on peut appeler une communauté religieuse.
L’idéal
Venons-en maintenant à considérer la question de l’idéal.
L’idéal est quelque chose qui nous manque aujourd’hui. Tout le fonctionnement de l’humanité aujourd’hui montre que l’idéal est entièrement manquant, que ce soit dans l’éducation, dans les affaires, dans l’industrie, dans la politique. Et s’il n’y a pas d’idéal, il n’y a pas d’évolution possible car c’est par l’idéal que l’humanité évolue. En l’absence d’idéal, il n’y a pas d’autre façon d’évoluer. C’est la religion qui a enseigné l’idéal à toutes les époques.
L’idéal de Dieu
Venons-en maintenant à l’idéal de Dieu. À mesure que ses connaissances intellectuelles augmentent, une personne commence par se demander si quelque chose comme Dieu existe. Puis elle pense que s’il y a un Dieu, comment peut-il y avoir de l’injustice. S’il y avait un Dieu parfait, pourquoi devrait-il y avoir de l’imperfection ? Pourquoi, s’il y avait un Dieu de bonté, y aurait-il tant de misère dans le monde ? Pourquoi, s’il y avait un Dieu de puissance, y aurait-il tant de laideur ?
Et la réponse est que c’est Dieu qui est nécessaire, ce qui nous manque, c’est Dieu. S’il n’y avait rien qui nous manquât, alors il n’y aurait pas de Dieu. Parce qu’il y a une limitation, il y a quelque part une perfection et la perfection nous manque. Or il n’y a que limitation et ce qui nous manque, c’est Dieu. Et lorsque nous considérons la question de cette manière, nous commençons à comprendre l’idéal de Dieu et sa nécessité pour l’humanité.
Dieu abstrait
Il existe une tendance à ne pas croire, ou à refuser de croire en un Dieu personnel. Mais pour ceux qui ne veulent pas croire en un Dieu personnel, Dieu est abstrait. Et que signifie abstrait ? Cela signifie : « rien », et rien signifie abstrait. Soit on l’appelle : « rien », soit on l’appelle abstrait.
J’ai entendu parler de centaines et de milliers de personnes qui, après avoir étudié la philosophie du Vedanta, de la Nouvelle Pensée, de la Pensée Avancée ont exprimé leur réflexion de la manière suivante : soit il n’y a pas de Dieu, soit ils pensent qu’il y a un Dieu, mais qu’il s’agit d’un Dieu abstrait.
Alors pourquoi l’appeler Dieu ? Appelez-le « espace », ce qui ne veut rien dire. Et d’ailleurs, quelle est la dévotion de l’homme qui a un Dieu abstrait dans son cœur ? Tout d’abord, il ne peut pas avoir un Dieu abstrait dans son cœur. Peut-être dans sa tête, mais même sa tête ne peut contenir un Dieu abstrait. Le Dieu abstrait est bien plus grand que sa tête. À quoi bon croire en un Dieu qui n’est rien ? C’est à cela qu’ils arrivent après avoir étudié les philosophies. Et si l’on connaissait le mystère de l’idéal de Dieu, on résoudrait cette question.
Dieu personnel
Tout d’abord, nous devons savoir qu’en priant Dieu, en louant Dieu, nous n’élevons pas Dieu plus haut qu’il n’est. En louant Dieu, nous ne lui faisons pas plaisir. Parce que Dieu est parfait, notre louange est imparfaite. Peu importe combien nous louons Dieu, nous ne pouvons pas utiliser les mots appropriés. Tout au plus pouvons-nous dire : le Roi de l’Univers, mais c’est un bien petit mot pour nommer Dieu. Nous disons « Le Miséricordieux », mais l’homme peut pardonner. Tous les mots que nous utilisons pour désigner Dieu sont inappropriés et ne font que limiter Dieu. Par conséquent, s’il est nécessaire de louer Dieu, c’est pour nous-mêmes et non pour Dieu. C’est la première chose.
La meilleure chose à faire serait de conserver l’être de Dieu à part et, pour notre propre bénéfice, de créer un Dieu que nous pouvons comprendre. Nous ne pouvons le faire qu’en essayant de nous efforcer de rendre Dieu aussi grand, aussi bon, aussi merveilleux que possible, autant que nous pouvons le concevoir. Et nous ne pouvons pas le faire si nous n’avons pas fait de Dieu un être personnel.
Dieu parfait
Si une personne souhaite devenir parfaite grâce à la connaissance divine et si elle commence à dire : « Je suis Dieu, parce qu’en moi se trouve Dieu », elle rend Dieu plus petit qu’elle-même parce qu’elle pense à quelque chose de petit, sa propre notion est petite. C’est pourquoi de nombreuses personnes s’égarent en adoptant la manière intellectuelle et philosophique de comprendre Dieu, parce qu’elles Le recouvrent de leur petit moi. La meilleure chose à faire est d’oublier notre petit moi et de voir la perfection de Dieu, car ce qui se tient devant Dieu est notre être limité. Si nous écartons notre être limité de nos yeux et que nous regardons le Dieu parfait sans nous interposer, alors nous aurons la vision de Dieu.
L’église
Passons maintenant à l’église. Il est sans aucun doute nécessaire que les personnes ayant les mêmes idéaux spirituels se rencontrent et accomplissent ensemble leurs adorations spirituelles, leurs services ou leurs cultes, car cela procure une plus grande force et apporte une plus grande bénédiction. Plus les gens sont unis dans une même pensée, plus ils adoptent la même forme pour leur développement spirituel, plus ils seront aidés. Parce que la prière d’une personne en aide une autre, la dévotion d’une personne en aide une autre. En effet, vous avez pu constater que les guerres sont causées de la même manière, les personnes s’entraident naturellement. Ceux qui sont enclins à recevoir des bénédictions spirituelles peuvent tirer profit de leur union dans un culte.
L’Adoration universelle de l’ordre soufi a été inaugurée dans ce but : permettre à des personnes de différentes confessions et religions de se réunir et d’offrir leur adoration sous une seule forme. La nécessité de cette Adoration universelle est plus grande que l’on ne peut l’imaginer, pour la raison qu’elle facilite les choses aux personnes de toutes les religions.
D’ailleurs, si nous pensons aux vœux des prophètes qui ont apporté les différentes religions, nous arriverons à cette même idée que leur souhait était qu’il y ait une forme de culte à laquelle toutes les différentes communautés et nations participeraient. C’est dans cette Adoration universelle que leur vœu est en train de se réaliser. Cela débute actuellement dans le monde. Mais d’ici peu, cela deviendra le mode d’adoration, la manière d’adorer et cela deviendra la source d’une évolution supérieure de l’humanité.
Unir Orient et Occident
En premier lieu, il est absolument nécessaire que l’Orient et l’Occident soient unis pour l’évolution de l’humanité tout entière. Si l’Orient est laissé en arrière ou si l’Occident reste en arrière, ils resteront tous les deux en arrière dans leur évolution spirituelle. L’Orient et l’Occident doivent se donner la main en vue de leur évolution spirituelle. Cela ne peut se faire que si toutes les différentes religions, ou du moins les adeptes des différentes religions, se réunissent pour célébrer ensemble. Et rappelez-vous, le jour où l’Adoration universelle commencera en Orient, vous verrez que des centaines, des milliers et des millions de personnes l’apprécieront et l’adopteront. Elle se répandra largement parce que c’est le besoin pressant pour le monde entier et pour l’humanité. Et nous sommes disposés à l’établir, à l’inaugurer et à la présenter à l’humanité. Nous devrions être reconnaissants de ce privilège.
Suresnes, 15 août 1926
Publié dans La reconstruction du monde – Le problème d’aujourd’hui – cahier n°1 – chapitre 6
