
Au moment présent, on parle beaucoup de religion et de l’Idéal de Dieu, et cependant l’incroyance des gens, telle qu’elle est aujourd’hui, n’a jamais encore existé dans l’histoire du monde. Le monde est devenu chaque jour de plus en plus matériel, et le matérialisme sans cesse croissant a emmené l’homme loin de l’Idéal de Dieu. La civilisation moderne ne s’est pas libérée de l’église, mais s’est débarrassée de l’idéal religieux. Parmi plusieurs nations civilisées du monde occidental, l’idéal religieux a été effacé de l’éducation des enfants. Et on a fait plus encore : l’Idéal de Dieu a été déraciné dans la conscience des gens.
Il y a un degré incomparablement moindre de croyants en l’Idéal de Dieu qu’il y en avait cinquante ans auparavant, et à mesure que le matérialisme se développe, il s’amenuise chaque année. Souvent des mères m’ont dit que, n’ayant pas elles-mêmes de croyance particulière, elles n’ont pas élevé leur enfant dans un idéal religieux, pensant que s’il y est enclin, il se mettra à penser lui-même dans cette direction. Mais il y en a beaucoup qui, ayant grandi avec cette inclination, mais n’ayant reçu aucune fondation pour un idéal spirituel, trouvent très difficile de comprendre cet idéal une fois qu’ils ont grandi.
Le mot « Dieu »
J’ai rencontré bien des gens considérés comme très intelligents parmi les hommes, qui demandaient : « S’il y a quelque chose, j’aimerais en savoir un peu ». Ils ont peur de dire : « S’il y a un Dieu ». Et beaucoup d’entre eux qui ont quelque croyance, au lieu de dire « Dieu », disent : « Les dieux », ce qui signifie que si l’on veut, on peut prendre cela comme une plaisanterie. D’autres pensent que cela fait un peu bête de dire « Dieu », de sorte qu’ils disent : « les forces supérieures ». Ils préfèrent employer tous les mots possibles, pour cacher cet idéal élevé qui a été prêché par tous les grands prophètes, voyants et sauveurs de l’humanité – ceci uniquement parce que parmi une certaine classe intellectuelle, l’Idéal de Dieu n’est pas accepté. Aujourd’hui, cela a augmenté à tel point que les gens ne veulent rien avoir à faire avec l’Idéal de Dieu.
Pendant mon voyage en Europe, j’ai rencontré un homme qui m’a dit : « J’ai assisté à la série de causeries que vous avez donnée et j’ai été très intéressé par tout ce que vous avez dit. Je suivrai volontiers votre direction sur le chemin, mais à une seule condition de votre part. Je ne veux pas croire en Dieu. Tout ce que vous aurez à m’enseigner, la respiration, la concentration, la méditation, j’accepterai tout, mais à cette seule condition ».
Il y en a beaucoup qui considèrent aujourd’hui le mot « Dieu », comme de l’hypocrisie. Ils pensent : « S’il y a quelqu’un qui est Dieu, je le saurai le jour où j’en aurai la preuve. Aujourd’hui, je n’en ai rien à faire ».
L’unité de l’humanité
A présent les nations se tiennent à part l’une de l’autre, les races l’une contre l’autre, dans les nations il y a différentes parties, différents dénominations, qui se dressent les unes contre les autres. C’est parce qu’on croit en ces différentes parties, en ces différentes nations. Ce en quoi l’on ne croit pas est en Dieu, et pourtant c’est de cette croyance que dépend l’unité du genre humain. Toutes les autres choses divisent, mais c’est cette seule chose qui unit.
A toutes les époques de l’histoire du monde, il y a eu une conception de Dieu, d’une déité, faite par l’homme. Cette conception a pris différentes formes. Certains ont adhéré au culte du soleil, d’autres ont adoré la sublimité de la nature, la rivière qui court, le soleil levant, la lune croissante, les hautes montagnes, des arbres et des animaux sacrés. D’autres ont donné obédience aux esprits des morts, aux martyrs. Certains eurent de la dévotion pour des héros, pour des êtres saints, et certains ont cru en plusieurs dieux. De cette manière, les religions du monde sont restées différentes les unes des autres.
Ceux qui ont donné des préceptes et qui ont guidé l’homme sur sa route, ont tâché d’enseigner le seul Idéal de Dieu dans un domaine ou dans un autre dans l’unique but de convenir à des gens différents, à leur mentalité. C’est de cette manière que les religions sont devenues différentes. Si l’on manifeste maintenant quelque intérêt dans l’étude des religions comparées, l’intérêt consiste à voir en quoi elles diffèrent. On ne s’intéresse pas à voir par où elles s’unissent. A l’Université, on enseigne aux étudiants à ne pas étudier les autres religions en y portant un intérêt personnel. L’étude doit être dépourvue d’intérêt, neutre.
L’esprit de sympathie
Mais si une personne est neutre avec ses amis, elle ne pourra jamais les connaître. C’est l’ouverture du cœur, l’intérêt et la sympathie qui nous unissent les uns aux autres, et il y a une joie en cela. Si vous lisez les livres des autres religions avec sympathie, pour voir où elles se rencontrent, où vous êtes vous-mêmes en accord avec elles, alors vous y trouverez une joie et vous pourrez mieux comprendre ce qu’elles veulent dire. Mais si vous voulez tenir à part le sujet que vous étudiez et la race dont est venue cette religion, tout cela séparé et loin de vous, alors il est inutile de l’étudier.
Le jour où j’ai commencé à lire la Bible, ma dévotion pour ce livre a été aussi grande que pour les livres de mon pays. Quand j’ai lu la Gîtâ, le livre de Krishna, j’ai eu la même dévotion pour ces Ecritures. C’est cela qui donne la juste idée des enseignements. Même en dehors des livres religieux, à travers d’autres livres nous pouvons établir un contact avec l’auteur, lorsque nous lisons dans un esprit de sympathie. La lumière de l’auteur brille dans notre cœur, nous lisons ce livre dans une lumière tout à fait différente.
La tendance d’aujourd’hui est à la critique, elle est de lire pour trouver des erreurs. Il est dit dans les enseignements du Prophète, que l’homme est né croyant. Mais qu’à mesure qu’il grandit il devient incroyant. Comme c’est vrai que par nature nous avons une tendance à croire ! Mais à mesure que nous avançons dans la vie, nous perdons confiance en toute chose. La fausseté de la vie nous frappe si souvent que nous perdons confiance, et à un point tel que nous ne pouvons pas nous faire confiance à nous-mêmes.
Un Dieu personnel et un Dieu abstrait
Ceux qui réfléchissent profondément à l’Idéal de Dieu émettent deux idées. L’une est que c’est un Dieu personnel qui est le Créateur, le Juge et le Roi de l’univers entier ; que Sa volonté est faite et que tout ce qui est sur la terre et dans les Cieux lui appartient. Et puis il y a l’autre idée : que Dieu est tout et que tout est Dieu, que Dieu est abstrait, que « je suis Dieu et tu es Dieu et nous sommes tous Dieu ».
Aujourd’hui, il y a une telle confusion entre ces deux idées que les gens ne savent pas eux-mêmes quelle idée ils ont. Beaucoup s’opposent à la première idée, celle d’un Dieu personnel, et sont prêts à dire : « Si vous croyez en un Dieu personnel, je me sépare de vous, car je ne peux pas supporter cette idée. Si vous dites que Dieu est l’Absolu, alors je peux l’admettre ». Et puis il y en a d’autres à qui cela plaît de dire : « Je suis Dieu ». Cela leur donne l’impression du pouvoir, chaque jour un peu plus. Mais c’est une insolence envers l’Idéal de Dieu. Même de dire : « Je suis sage » est une grande insolence de la part de l’homme, sujet à la naissance et à la mort, sujet à la croissance et à la chute, qui doit éprouver la limitation à chaque pas qu’il fait dans la vie.
Le Seul Être
Quant à l’idée d’un Dieu personnel, il y a des millions de gens dans le monde qui continuent à croire en Lui. Il se peut que beaucoup d’entre eux n’aillent pas plus loin qu’ils sont déjà. Ils ont cette croyance qui leur apporte de la consolation, si leur détresse n’est pas trop grande. Ils continuent à y croire et sans doute s’en vont de ce monde dans la même croyance, sans avoir touché la vérité que l’on doit gagner grâce à l’idéal de Dieu.
Pour en venir maintenant à la métaphysique, pour contempler quelque idéal que ce soit, que nous n’avons pas vu ou qui n’est pas visible, il nous faut seulement nous en former une conception. Nous ne pouvons y penser d’autre manière que de celle que nous avons faite.
Par exemple, si un artiste veut peindre l’image d’une fée, il ne pourra pas y penser autrement que sous forme humaine. Il ajoutera deux ailes, mais elle ressemblera à un être humain. Il ne peut la voir autrement que sous sa propre forme à lui. Autrement il ne pourra pas rendre intelligible l’idée d’une fée. S’il veut dessiner l’image d’un ange, il ne pourra pas y penser sous la forme d’un cheval ou d’une vache, car il pense à un ange comme étant plus élevé, plus beau que toutes les créatures terrestres, et la créature la plus élevée et la plus belle qu’il ait vue est l’homme. Il fera l’expression de l’ange aussi belle que possible, mais sous la forme humaine. Pour avoir l’idée d’un ange, il doit construire une forme, il ne peut pas la penser comme abstraite, il la pense comme celle d’une personne.
Le chemin de l’unité
Comment peut-on croire en Dieu et en même temps penser à Dieu comme étant abstrait ? Ce qu’on connaît de l’abstrait signifie « rien », par conséquent, celui qui pense à Dieu comme étant abstrait peut aussi bien ne pas penser à Lui. Au lieu de dire Dieu, il peut aussi bien dire abstrait.
Il est naturel, il n’y a rien là qui puisse surprendre, que chaque personne qui croit en Dieu ait sa propre conception, sa propre idée de Dieu. On ne peut pas enseigner aux autres sa façon particulière de croire, on ne peut pas expliquer à un autre la manière dont on conçoit l’idée de Dieu, chacun pensant à Dieu à sa propre manière. Ceux qui croient à l’idéal religieux, négligeant ou ignorant ce fait, commettent souvent de graves erreurs quand ils essaient d’imposer leur croyance à un autre.
Aussitôt que nous comprenons que chacun a sa conception de Dieu, nous commençons à admettre l’idée de plusieurs dieux, car il peut y avoir autant de dieux qu’il y a de têtes, chacun pensant à Dieu à sa manière. Néanmoins, à l’arrière-plan il y a Un Seul Dieu. Ceux qui arrivent à l’idée du Dieu-Un tolèrent toutes les idées, cependant ils comprennent qu’il n’y a pas plusieurs dieux, mais un seul Dieu.
La synthèse de la Vie Totale
D’autres disent : « nous sommes des parties de Dieu ». Mais si nous coupons un individu en morceaux, les bras et les jambes, ce n’est pas un individu, ce sont des parties. Dieu ne serait pas le Dieu-Un, s’Il était en parties. Dieu est Tout-Pénétrant. Comment percevrait-on de division ? Il n’y a aucun endroit sans Dieu. Par conséquent, Le diviser est une conception erronée de Dieu. Comme l’a dit un philosophe :
Expliquer Dieu est détrôner Dieu.
L’âge présent est l’âge de l’analyse. On ne sait pas que l’on ne peut analyser que les choses qui peuvent être analysées, et que ce qui ne peut pas être analysé est la synthèse de la Vie Totale.
Personne, qui soit doué de réflexion et de sagesse, ne peut dire qu’il soit faux d’affirmer : « Je suis Dieu ». Cependant c’est la plus grande erreur pour un homme mortel de proférer ces mots, avant qu’il n’ait atteint la conscience qui donne une compréhension plus élevée et plus grande, une plus vaste vision de la vie. Même alors, le plus sage est de garder les lèvres closes, car c’est lui ou c’est Dieu. N’importe qui ne peut pas devenir inconscient de lui-même ou s’élever au-dessus de la limitation d’être un individu, et même alors il n’est pas autorisé à prétendre à la divinité. S’il le fait, il commet une grande erreur, il se dupe lui-même et égare les autres.
La clé de la vérité
Venons-en maintenant à l’idée mystique de l’Idéal de Dieu : pour un mystique, l’Idéal de Dieu est la clé de la vérité, ou un marchepied vers le but ultime. C’est quelque chose que vous devez d’abord concevoir, dont vous devez vous faire une conception. Il est dit :
« Si vous n’avez pas de Dieu, faites-en un ».
C’est le premier pas. Une fois que vous aurez fait un Dieu, alors rendez Dieu vivant, rendez le Dieu que vous avez fait, vivant. Comment Le rend-on vivant ? En faisant mourir son propre moi ; tel est le mystère du mystique. Dans le Coran il est dit :
« Meurs avant la mort. »
La philosophie de tous les grands maîtres et voyants, le mystère des paroles des prophètes désignent toujours cette unique vérité : ôter l’écran du faux moi pour voir la réalité. Le procédé pour l’ôter est l’Idéal de Dieu.
Mourir avant la mort
Une petite histoire explique cela. Il y avait une artiste qui exécuta une statue. C’était la seule œuvre d’art qu’elle eût faite de toute sa vie ; elle était sans cesse occupée à la parfaire. Regardant cette statue, elle en fut inspirée et remplie d’amour pour elle. A mesure qu’elle la faisait plus belle, elle en était de plus en plus impressionnée, de sorte qu’un jour elle fut transportée par la grande beauté de cette œuvre d’art, elle fut presque en extase. Elle implora la statue, lui disant : « Parle-moi, je ne puis croire que tu puisses être une statue. Tu m’es plus chère que tous les êtres de la terre. Parle-moi ».
La réponse vint : « Oui, je te parlerai, si seulement tu prends cette coupe de poison de ma main ». Elle répondit : « Oui. Une parole de toi vaut plus que ma vie. Je préfère entendre une seule fois ta voix, même si c’est au sacrifice de ma vie ». Puis, elle but la coupe de poison et tomba morte dans les bras de cet être qui était devenu vivant. La statue l’éleva alors dans ses bras et la ramena à la vie, disant : « Eveille-toi ! Tu es passée par la mort, mais tu n’es pas morte. Le sacrifice que tu as fait ne t’a pas volé ta vie. Il t’a seulement élevée au-dessus de la mort. Maintenant tu vis de ma vie. C’est ton amour qui t’a donné la vie après la mort, une vie à vivre pour toujours ».[1]
Le mystère de la religion
Tel est le mystère de la religion, tel est le secret du véritable adorateur de Dieu. Tout adorateur de Dieu est l’artiste qui fait Dieu. Mais ne faire que la statue n’est pas suffisant. La statue veut que le faux moi meure, et après la mort du faux moi elle devient vivante. Dieu devient une réalité. Il est dit :
« Rendez Dieu réel et Dieu vous rendra vrai ».
[1] A ce sujet, Inayat Khan a écrit une pièce de théâtre appelée »Una ».
Pasadena, Californie, 14 mars 1926
Publié dans L’unité des idéaux spirituels deuxième partie – La connaissance de l’Etre Divin – cahier n°2 – chapitre 2
