
Toujours au long de sa vie, un homme ressent la nostalgie d’une vie idéale. Quelquefois, il pense que les hommes du passé avaient une vie idéale, et quelquefois il pense que le temps créera une vie idéale que pourront mener les êtres qui vivront d’ici quelques milliers d’années.
Si l’on regarde autour de soi, dans la nature, l’on pourra se dire que tous les êtres semblent y mieux réaliser une vie idéale que ne le fait l’homme. Tout dans la vie du papillon, tend, à travers toutes les phases de son existence, à le transformer de l’état de chenille à l’état final de papillon. Il se prépare à cette vraie éclosion de sa vie, à ce point culminant de son existence où il deviendra un papillon parfait. L’abeille s’affaire à trouver sa destinée, à faire sa ruche, à faire son miel ; et l’on sent, au contact de ces êtres qu’ils sont heureux, qu’ils remplissent le but de leur vie, qu’ils ont trouvé ce qu’ils voulaient trouver.
Or, bien rarement l’on sent en présence d’un être humain qu’il a vraiment trouvé dans ce monde la vie qu’il voudrait mener, le chemin qu’il voudrait suivre, le développement qu’il souhaite avoir, l’activité qu’il désire déployer.
Parfois, cela se trouve. Il y a des êtres qui, à la fin de leur vie, qu’ils vivent très vieux ou non ; disent : « J’ai connu la vie, j’en ai pleinement joui, j’ai fait ou j’ai tâché de faire ce qui me semblait le mieux, ce qui semblait répondre le mieux à tout ce qui est en moi ». La vie de ces êtres là est comme une radieuse journée d’été.
Chercher sa voie
Mais combien y en a-t-il pour qui il semble que leur ciel intérieur soit toujours couvert de nuages et qui souhaitent autre chose : davantage de lumière, davantage de joie, une autre atmosphère. Et ils se disent : « Si seulement la vie était différente de ce qu’elle est, je sentirais que tout ce qui est en moi trouve son expression, que tout ce qui est en moi peut s’exprimer et s’exprime de la façon que je sens être la plus belle pour moi ». Il arrive donc que l’homme mène une vie entièrement différente de celle que ses goûts et ses aptitudes aurait pu lui faire mener.
Ainsi, dans la vie, il y a ceux qui ont désiré ce qu’ils ont finalement trouvé, qui ont pu chercher ce que vraiment ils désiraient et qui ont trouvé dans cette voie qu’ils suivent, dans cette occupation qui est la leur, l’expression de leur nature intime, de leur talent, de toutes leurs facultés. Et puis, il y a ceux qui semblent avoir cherché et n’avoir pas trouvé, n’avoir pas su dans les moments décisifs de quel côté se tourner, dans quelle voie s’engager.
Entendre la voix intérieure
Certes l’homme est contraint par la situation dans laquelle il se trouve parfois de prendre telle voie, d’aller dans telle direction. Mais le plus souvent, s’il ne réalise pas dans sa vie son idéal, c’est qu’il ne l’a pas connu ou qu’il l’a reconnu trop tard. Tel être découvre un peu tard dans la vie que tout ce qu’il désire c’est la mer, la marine, c’est le contact avec l’océan, c’est cette liberté, ce grand air, ce sentiment d’aller toujours de l’avant. Et quelquefois il est trop tard, cet être est entré dans une autre voie. Un autre découvrira très tard qu’il ne peut pas être très content dans la voie où il est entré, qu’il avait du talent et qu’il aurait souhaité développer ce talent ; mais il aurait fallu commencer plus tôt.
Et pendant tout ce temps, la voix intérieure parlait, le désir de cette chose était dans le cœur de l’être, mais il n’était pas capable de l’écouter.
C’est cela qui fait la différence, du moins une des raisons principales qui font la différence entre la vie heureuse ou même idéale que nous sentons dans un arbre, et la vie humaine. Si nous restons tranquillement assis près d’un arbre, nous sentons qu’il est content d’être un arbre, qu’il vit, qu’il déploie sa beauté, qu’il manifeste ce qui est en lui à l’état latent et qu’il est heureux de le faire. Si nous voyons des écureuils qui courent déci-delà, qui se poursuivent les uns les autres, qui jouent, qui s’amusent ou restent immobiles quelquefois longtemps, nous sentons, à les voir ainsi, qu’ils sont heureux, qu’ils ont trouvé leur vraie destinée.
Les obstacles de la vie
Mais l’homme a tant de choses devant lui, tant d’objets vers lesquels se tourner, qu’il devient perplexe. Cependant, ce n’est pas la multiplicité de ces objets qui le rend perplexe, c’est l’activité excessive de son esprit qui ne lui donne pas la possibilité de poser son esprit, de laisser vibrer son cœur quand ce cœur sent en lui l’attirance vers telle chose, quand il perçoit en lui telle ou telle qualité qui demande à se manifester. Et c’est ainsi qu’une grande partie des êtres humains devient perplexe par excès d’activité et ne va pas dans le sens où elle voudrait aller. La grande complication de notre vie très souvent nous empêche de réaliser ce que nous souhaiterions réaliser. Il faut souvent un grand courage pour surmonter tous les obstacles que la vie place sur notre chemin.
Mais celui qui vraiment a écouté le plus profond de lui-même se fraiera un chemin. Même si les obstacles matériels et les différentes contraintes que la vie lui imposent sont tels qu’il doive s’y soumettre (car il y a de telles destinées), il peut cependant arriver à cette vie. Il la façonne intérieurement en quelque sorte, elle existe, elle l’entoure, elle a créé quelque chose, quelque chose qui l’accompagne comme un rêve dans sa vie ; quelque chose qui au moment où les rêves se réaliseront – parce que, à ce moment, ils seront notre seule vie – au moment où ces empêchements et ces êtres matériels disparaîtront, cette vie idéale qu’il a construite sera sienne ; il rêvera toujours, mais avec une vie plus intense que celle des rêves qu’il avait ici.
Ecouter sa nature
Il y a aussi ceux qui disent : « Je voudrais aimer telle chose, je devrais suivre telle ligne, je devrais avancer dans telle direction, mais je n’en ai pas envie. Je n’aime pas beaucoup cette chose, mais je suis sûr que je devrais l’aimer ». Or l’on peut toujours être sûr que dès que l’on dit : « Je devrais », l’on ne doit pas. Quand on doit, on se dit : « Je dois ». Quand on se dit : « Je devrais aimer la musique classique et la préférer à une autre, mais ce que j’aime, c’est la musique de danse », pourquoi devrait-on aimer ce que les autres aiment et disent supérieur ? Si la tendance de quelqu’un le porte vers la musique de danse pourquoi n’en jouirait-il pas ? Il se privera peut-être ainsi de la possibilité d’exprimer ce qui est en lui.
Ou si quelqu’un dit : « Je devrais aimer la lecture, les lectures sérieuses, évidemment je le devrais, mais je n’ai pas la patience de lire, j’aime être actif et toute activité me plaît mieux que ces livres sérieux que je devrais aimer ». Et pourquoi devrait-il les aimer ? Parce que d’autres personnes disent que c’est une chose très intéressante dans laquelle elles peuvent s’absorber pendant des heures ? S’il est né pour être actif, mieux vaut pour lui être acrobate et s’exercer toute la journée à des acrobaties, plutôt que de s’enfermer dans une bibliothèque à lire ce qui ne l’intéresse pas. Mieux vaut danser sur une corde que de lire sans goût dans une bibliothèque parce que les autres préfèrent cela.
Un idéal personnel
Mais quand on dit : « Je dois », c’est l’impulsion qui vient du cœur et on le fait volontiers. Ce qui revient à dire que ce qui est l’idéal d’une personne n’est pas et ne pourra pas être l’idéal d’une autre.
Et très souvent ce qui arrive c’est qu’on souhaite et qu’on tâche de créer, de façonner sur la terre ou de préparer au ciel cette vie qui n’est idéale peut-être que pour un seul être et non pas pour tous. Ce que je veux dire par là c’est que généralement ou bien l’on essaie de créer des conditions qui sont censées amener une vie idéale pour tous sur la terre – et cela ne plaît pas à tout le monde parce qu’il est impossible que dix personnes aiment les mêmes choses, la même vie – ou bien, comme l’ont fait souvent les gens religieux, on indique tel ou tel genre de vie, telle manière de vivre ou telle vie future comme étant la meilleure, la vie idéale.
Mais la vie idéale du papillon n’est pas celle du chat ; celle du chat n’est pas idéale pour le chameau. Chaque être tend à se faire lui-même son idéal et tâche d’arranger sa vie pour accomplir quelque chose qu’il aime, qui lui semble beau ; et quelle que soit la voie où l’on s’est engagé pour suivre son idéal, elle mènera à quelque chose de beau, parce que tout ce que l’on aime, tout ce que l’on sent comme étant beau l’est réellement.
S’élever au-dessus des tracas de la vie
Dans les complications de la vie moderne, il y a beaucoup d’êtres à qui semble idéale une vie très simple, très naturelle, loin de toutes les complications de la vie actuelle. Peut-être cette vie pourrait-elle les contenter, mais il est très difficile à l’homme de changer ses habitudes et l’on verra que la plupart de ces personnes ne souhaitent pas un changement radical mais plutôt davantage de repos intérieur, moins de soucis. Cela, ils ne le trouveront pas en changeant leur façon de vivre, mais plutôt en cultivant la tranquillité d’esprit, en s’habituant à davantage de calme et en cherchant à s’élever au-dessus des tracas de la vie.
Ceux qui ont réellement compris la vie n’ont jamais préconisé une seule manière de vivre. Et même, plus ils avancent dans leur connaissance de la vie, plus ils renoncent à dire que telle ou telle manière de vivre est plus élevée, est supérieure à une autre. Mais ceux qui ont eu au plus haut point un idéal dans leur vie, qui se sont fait un idéal qu’ils cherchaient à réaliser eux-mêmes et qui souhaitaient la même chose pour les autres, ont eu quelquefois une vie qui semblait tout le contraire de l’idéal ; ils souhaitaient la tranquillité, ils trouvaient une lutte perpétuelle ; ils souhaitaient manifester la bonté et ils furent mal compris ; ils souhaitaient une vie très belle, ils furent accablés par tout ce qui est le contraire.
L’idéal se réalise dans le cœur
C’est qu’un idéal qui n’est pas l’idéal apparent de tout le monde, mais qui est pourtant au fond de chaque cœur et de chaque âme, peut être si difficile à réaliser qu’il comporte une lutte perpétuelle. Et cependant, cet idéal se réalise pour celui qui l’a en lui et qui constamment, cherche à le réaliser. Cet idéal se réalise dans son âme, dans son cœur, et pour les autres, c’est un idéal qu’il leur laisse, qu’il leur a montré, qu’il les aide à réaliser. Telle a été la vie de tous les grands réformateurs, de tous les esprits créateurs dans tous les domaines que ce soit. Souvent ils ne furent pas compris de leurs contemporains, mais ils ont créé quelque chose, ils ont laissé comme une lumière qui a éclairé les autres. Ils ont montré, ils ont tracé une voie que d’autres ont pu suivre.
Pour vivre une vie idéale, il suffit d’écouter entièrement ce que dit notre cœur, d’accepter tout ce qu’il souhaite, de rejeter tout ce qu’il ne souhaite pas. Mais la difficulté de notre vie, c’est qu’il est très difficile de savoir, dans les différentes situations où elle nous place, ce que vraiment l’on souhaite, ce que vraiment l’on désire, parce que ces situations différentes de la vie, ces expériences diverses nous troublent et provoquent en nous l’émotion. De sorte que, dans le mouvement continuel de ces émotions et de ce trouble nous ne sentons pas ce qu’il y a de plus profond, ce qui est au-dessous de ces vagues qui se meuvent constamment. Il faut que ces tourmentes s’apaisent, que ces émotions soient passées pour que ce qu’il y a de plus intime puisse se faire entendre, puisse se faire sentir.
Reconnaitre son aspiration
Quelquefois, l’on reconnaît après bien des années ce que vraiment l’on désirait à tel moment, peut-être trente ans auparavant. On se rend alors compte : « Oui, je désirais cette chose, mais telle circonstance, telle émotion, tel mouvement m’ont sur le moment rendu confus, et je n’ai pas reconnu la chose que je désirais ». Mais si l’on peut arriver à une tranquillité intérieure, à une clarté suffisante, l’on pourra percevoir ce que l’on désire. Et personne ne s’est jamais trompé qui a fait ce que réellement il désirait.
Mais personne ne peut non plus dire à un autre : « Voilà ce qui est idéal pour vous, voilà la voie dans laquelle vous devez vous engager ». C’est impossible ; il n’y a que notre cœur qui puisse dire : « Je désire telle chose ». Et si tous disaient que ce n’est pas désirable, que nous ne devons pas l’obtenir, si notre cœur dit : « Oui, c’est la chose qu’il me faut », nous devons le suivre. Des êtres très doués ont souvent étonné leur famille, leur entourage, par la persistance avec laquelle, pendant des années, ils suivaient un désir qu’ils avaient, une voie qu’ils s’étaient tracée ; et à la fin, oui, c’est bien ce qui répondait à ce que demandait la nature, car ils ont pu créer quelque chose, construire une vie qui vraiment valait d’être vécue.
Ecouter le cœur
C’est la confiance en nous-même, c’est le fait d’être sûr que notre cœur est un vrai guide, d’être sûr que notre cœur, éclairé par la lumière de notre âme est le seul guide que nous pouvons avoir dans la vie, qui nous aidera à écouter ce cœur, à reconnaître ce qu’il dit constamment et ce qu’il ne cesse jamais de dire pendant des années, peut-être pendant toute notre vie. Si nous l’avons écouté, nous serons toujours satisfaits en pensant : « Bien des circonstances étaient contre moi et j’ai eu beaucoup de difficultés, mais ce que je sentais être le vrai pour moi, la chose la plus désirable, je l’ai suivi, je l’ai atteint, ou au moins j’ai essayé de l’atteindre ».
Ce qui se passe est que généralement, au cours de notre existence, nous sommes tellement tiraillés que nous perdons la tranquillité que nous avions au début de notre vie. Car le tout petit enfant est tranquille ; certes par moments il est agité, mais il est beaucoup plus tranquille, et plus souvent tranquille que ne le sont les grandes personnes. La vie nous use et nous tire dans diverses directions ; il est très difficile de rester tranquille, de se recueillir, de voir au-dedans de soi-même au milieu des agitations continuelles de la vie et de l’activité qu’elle nous impose.
Immobiliser l’esprit
Le moyen de trouver cette tranquillité, le meilleur moyen, est le contrôle de l’esprit qui est toujours si actif. Il faut régler son rythme, contrôler ses mouvements, pouvoir penser aux choses auxquelles on veut penser, ne pas penser aux choses auxquelles on ne veut pas penser, contrôler aussi ses impulsions, ses émotions, ne pas admettre celles dont on ne veut pas, et au contraire laisser vivre et s’intensifier tous les sentiments que l’on désire avoir. Et avec ce contrôle, cette concentration, réaliser aussi le silence, la tranquillité, le repos absolu de l’esprit et du cœur, cette tranquillité fait de l’être de l’homme quelque chose de vivant et en même temps immobile ; c’est comme une eau immobile dont la surface devient claire et unie.
Se connaitre soi-même
Si nous avons cette tranquillité intérieure notre âme se retrouvera elle-même, pour ainsi dire, elle se reconnaîtra elle-même. C’est quand nous sommes dans un état de tranquillité que nous devenons capables de reconnaître et de voir tout ce qui se reflète dans notre conscience, que ce reflet vienne de la profondeur de notre propre cœur ou du dehors. Ainsi, nous nous connaissons nous-mêmes, nous sentons ce qui est réellement profond et ce qui n’est qu’une agitation passagère ; et c’est cela qui nous aide à reconnaître ce que nous aimons constamment, ce que nous admirons, ce que nous désirons et ce qui nous aidera à faire de notre vie une vie idéale.
Paris, Salle Pleyel, vendredi 25 septembre 1936
