La vision profonde – 2

On peut comparer la vision pénétrante à un télescope. De loin vous pouvez embrasser un vaste horizon devant vous et quand vous êtes près des choses vous avez un horizon limité. En ayant un champ plus petit les choses sont plus claires, parce que vous voyez les choses en détail. Quand il y a un horizon plus vaste, les choses ne sont pas vues en détail, mais on a une vue générale.
On peut considérer la même loi pour la vision pénétrante. Quand vous regardez une personne, vous avez un aperçu de son caractère, et quand vous regardez une assemblée, vous avez une impression de l’assemblée. Et de même qu’il y a une vue longue et une vue courte, de même il y a des gens chez lesquels l’une ou l’autre de ces qualités est développée. Une personne pourra voir profondément dans le caractère de l’homme et une autre recevra un sentiment général. Ceux qui ont un sentiment général n’ont qu’à visiter un pays, une ville, et ils pourront sentir les vibrations de l’endroit tout entier. L’équilibre peut être atteint en développant ces deux aspects : l’examen approfondi des personnes et des objets et une idée générale des choses.
C’est l’âme qui voit
Le cœur est le télescope de l’âme, et les yeux sont le télescope du cœur. Comme à travers des lunettes, ce sont les yeux qui voient et non pas les lunettes, ainsi, en voyant à travers le cœur et à travers les yeux, ce qui voit c’est l’âme. Les yeux n’ont aucun pouvoir de voir, les yeux ont la possibilité d’aider l’âme à voir. Dès que l’âme est partie, les yeux ne voient plus. Ainsi même le cœur est un télescope qui vous aide à percevoir et à concevoir tout ce qu’on cherche. Mais le cœur ne voit pas, c’est l’âme qui voit.
Le contrôle de la vue
La faculté de voir a besoin d’une direction. Par exemple, pour regarder à droite ou à gauche ou devant ou derrière, vous devez diriger les yeux, et cette direction est le travail de la volonté. Dans les vingt-quatre heures du jour et de la nuit, il y a peut-être quatre ou cinq minutes où nous regardons sous la direction de la volonté, mais tout le reste du temps nous voyons automatiquement. En d’autres termes, nos yeux sont ouverts, notre cœur est sujet à tout ce qu’on peut voir, et nous attrapons sans le savoir les choses diverses qui attirent nos yeux et notre mental.
Tout ce que nous voyons pendant le jour et la nuit n’est pas ce que nous avons l’intention de voir, mais ce que nous sommes forcés de voir par la vie autour de nous. C’est pourquoi les penseurs et les sages en Orient mettaient leur manteau sur la tête. Ils ne voyaient rien ni personne afin de contrôler la vue. Le Soufis de l’ancien temps gardaient la tête couverte pendant des années et des années, et ainsi faisant développaient de tels pouvoirs qu’un seul de leurs regards pénétrait rocs et montagnes. C’est seulement le contrôle de la vue. Les yogis de tous les âges n’ont pas seulement travaillé avec leur mental, mais même avec leurs yeux pour atteindre à la stabilité du regard. Ils pouvaient diriger leur vision sur tout ce qu’ils désiraient examiner, qu’ils voulaient pénétrer.
Tout se manifeste dans les yeux
Les yeux, par conséquent, sont les représentants de l’âme à la surface et disent à une personne davantage que les mots ne peuvent dire, et pour celui qui peut lire ils sont les signes du plan d’évolution d’un individu. Il n’a pas besoin de parler avec vous, ses yeux vous racontent s’il est content ou non, d’accord ou en désaccord, s’il est favorablement disposé ou défavorablement disposé. L’amour et l’aversion, l’orgueil et la modestie, tout peut se voir dans les yeux. Et jusqu’à la sagesse et à l’ignorance, tout se manifeste dans les yeux. Celui qui peut dépister la condition et le caractère dans les yeux communique certainement avec l’âme de l’autre personne.
Le roi du silence
Il n’y a pas si longtemps il y avait à Hyderabad un mourîd, un élève, un élève plutôt intellectuel, et il aimait parler. Le maître s’intéressait à ses questions intelligentes et ainsi l’encourageait à parler, alors que c’est la coutume en Orient qu’un élève tienne sa langue devant son maître. Un jour le maître était en condition d’extase et l’élève voulait comme d’habitude argumenter et discuter, ce qui n’était pas agréable au maître à ce moment-là. Il dit : « khamosh ! », ce qui en persan signifie : « silence ! ».
L’élève se tut. Il rentra chez lui et resta silencieux. Une semaine plus tard il était encore silencieux. Et ensuite personne ne l’entendit plus parler, personne à la maison, ni au-dehors ; nulle part il ne parla plus. Les années passèrent et il resta silencieux. Et puis, il vint un temps où son silence commença à parler tout haut. Sa pensée silencieuse se manifestait et son vœu silencieux s’accomplissait. Son regard silencieux guérissait, son regard silencieux inspirait. Son silence était devenu vivant. Les mots qu’il avait prononcés l’avaient tout le temps gardé comme mort. A partir du moment où ses lèvres furent closes le silence en lui commença à vivre. Sa présence était vivante. A Hyderabad les gens l’appelaient Sheikh Khamosh, le roi du silence ou le roi silencieux.
Changer la direction du regard
Par cela, je veux dire que tout un chacun a des yeux, mais pour rendre les yeux vivants cela demande longtemps. Car les yeux voient jusqu’à une certaine distance et pas plus loin. C’est le cœur connecté aux yeux qui peut voir plus loin, et si l’âme voit à travers tous les deux elle voit encore plus loin.
Maintenant vient la question : comment garder les yeux focalisés ? Si vous voulez regarder la lune, il vous faut regarder le ciel au lieu de regarder par terre, et si vous voulez regarder le ciel il faut changer la direction du regard. C’est là où beaucoup font erreur. Aujourd’hui, aux Etats-Unis où un grand nombre d’étudiants est fermement déterminé à trouver la vérité, beaucoup se trompent en ce qui concerne ce point : pour voir ce qui est visible au-dedans, ils veulent regarder dehors. C’est une tendance naturelle. Comme on regarde au-dehors pour tout ce qu’on désire, on cherche naturellement la réalisation intérieure au-dehors.
Comment pouvons-nous regarder à l’intérieur et que verrons-nous ? En premier lieu, pour une personne matérielle, « à l’intérieur » signifie le corps, au-dedans du corps. En réalité, à l’intérieur veut dire non seulement au-dedans mais aussi en dehors du corps. Ceci peut se voir par la lumière qui se trouve dans une ampoule électrique. La lumière est dans l’ampoule et elle est aussi en dehors de l’ampoule. Ainsi est l’âme, elle est au-dedans et aussi au-dehors. Elle n’est pas confinée à la partie intérieure du corps. En d’autres termes, le cœur est plus vaste que le corps et l’âme est encore plus vaste. Pourtant l’âme est « logée » dans le cœur, et le cœur est logé dans le corps.
Le maître du mental
C’est un des plus grands phénomènes et il est très difficile à expliquer en paroles. Il y a des centres intuitifs et pour voir dans les centres intuitifs l’on doit tourner les yeux en arrière, tourner les yeux en-dedans. Alors ces mêmes yeux qui peuvent voir au-dehors sont capables de voir en-dedans. Mais c’est seulement une phase de la vision. Dans l’autre phase de la vision intérieure les yeux ne peuvent pas voir, c’est le cœur qui voit. Quand vous pouvez voir de cette façon, la douleur, le plaisir, la joie et le chagrin de toute personne devant vous se manifestent dans votre propre cœur, vous les voyez avec évidence. Vous les voyez même plus clairement que vos yeux ne peuvent voir. Mais c’est le langage du cœur, les yeux ne le connaissent pas.
D’ailleurs, dès que le cœur commence à vivre, un autre monde d’expérience s’ouvre. Car ce dont on fait généralement l’expérience dans la vie courante c’est tout ce que les sens peuvent percevoir et rien au-delà de cela. Mais quand une personne commence à ressentir et à éprouver les sentiments subtils du cœur, elle vit dans un autre monde, tout en marchant sur la même terre et en vivant sous le même soleil. C’est aussi naturel que cela peut l’être pour l’homme de vivre dans son cœur au lieu de vivre seulement sur la terre. Les gens en Orient appellent cela saheb-e-dil, ce qui veut dire : « Maître-du-mental ».Et puis, si l’on va encore plus à l’intérieur, on commence à vivre dans l’âme. L’inspiration, l’intuition, la vision, la révélation sont naturels à cette personne. L’âme commence à prendre conscience de son propre domaine.
C’est ce même royaume dont il est parlé dans les Evangiles :
« Cherchez d’abord le Royaume de Dieu ».
La vision de l’âme
C’est l’âme qui commence à voir. En cherchant plus loin, ce qui rend quelqu’un capable d’atteindre ce stade, c’est la voie de la méditation sous la direction du maître adéquat.
La première chose à faire est d’acquérir le contrôle du regard. La seconde chose est d’acquérir le contrôle des sentiments, et la troisième chose est d’acquérir le contrôle de la conscience. Si l’on atteint ces trois choses, alors on commence à regarder au-dedans. Regarder au-dedans aide tellement une personne à regarder au-dehors, que le même pouvoir avec lequel le cœur et les yeux sont chargés commence à se manifester au-dehors. C’est une influence qui guérit et qui calme, qui élève et qui console. La vision d’une telle personne devient pénétrante. Non seulement les êtres humains mais même les objets révèlent à cette personne leur nature, leur caractère et leur secret.
Comme l’a dit Sa’di :
« Chaque feuille d’arbre
devient une page du livre sacré
dès que ta vision devient claire
et que tes yeux peuvent lire ».
San Francisco, 23 février 1926
Compte rendu de Kismet Stam, transcrit par elle-même, transcription comparée à la sténographie par Anneke Strijbos.
Proposé plus tard, probablement par Murshida Martin sous le titre de « Insight, the Realization of the Higher Self »
Publié dans Psychologie – l’aire du mental – L’expansion de conscience – cahier n°3 – chapitre 11
