L’art de la peinture

L’art de la peinture est aussi ancien que l’humanité. Il a existé à toutes les époques, mais pas sous la même forme qu’aujourd’hui.

L’art chinois

Il fut un temps où les Tibétains et les Chinois possédaient les plus belles peintures. Dans ces peintures, le motif principal était de donner forme à une pensée abstraite, et c’est pourquoi, très souvent, en particulier dans les peintures chinoises, on trouve des formes dont on ne sait pas ce qu’elles représentent. Elles étaient censées être la personnification du pouvoir, de la compassion, de la joie, de la tristesse ou d’autre chose. Ils ont créé un nouvel animal à partir de la joie ou de la tristesse. L’imagerie de l’artiste chinois est allée jusqu’à créer une nouvelle forme de créature afin de représenter une certaine idée.

La plus belle partie de l’art chinois a toujours été ses lignes. Plus on étudie l’art chinois, plus on admire la finesse des lignes. Le plus grand artiste chinois pouvait, en seulement cinq traits, donner l’impression du ciel. Il s’agit d’un art merveilleux, un art suggestif. Et quel effet magnifique cela produit : quelque chose de beau, juste quelques traits fins, dessinés avec inspiration et intelligence, suggèrent une certaine forme, l’artiste a touché le détail.

L’art tibétain

Les Tibétains avaient le même art qu’en Chine, mais moins développé. La raison en est qu’en Chine, il y avait un empire, il y avait le luxe, l’appréciation de l’art, il y avait un idéal plus élevé. Au Tibet, il n’y avait que la pensée religieuse. Et à toutes les époques et dans tous les pays, si la pensée religieuse est le seul thème central, cela entrave le progrès de l’art.

Néanmoins, l’art tibétain a toujours eu la même profondeur que le caractère des Tibétains. Si vous prenez n’importe quelle image tibétaine, vous y trouverez toujours une magie cachée. De plus, l’utilisation que font les Tibétains de la couleur est une magie en soi. Il ne s’agit pas seulement la fantaisie de l’artiste, c’est une tentative de l’artiste d’exprimer le mystère de l’objet par la couleur. Aussi primitives soient-elles, vous trouverez toujours dans les peintures anciennes du Tibet que la couleur ou la forme exprime toujours un certain mystère de la vie.

L’art égyptien

L’art égyptien antique nous est étranger. Il s’est développé à sa manière et, conformément à son caractère propre, il a atteint des sommets. Plus psychologiques et plus mystiques, les peuples de cette époque n’accordaient sans aucun doute pas autant d’importance aux détails et aux choses terrestres que nous le faisons aujourd’hui. Néanmoins, les couleurs des objets égyptiens antiques sont tout simplement exquises. La couleur revêtait une grande importance pour les peuples anciens. Ils choisissaient leurs couleurs pour qu’elles deviennent un moyen d’expression de la nature et du caractère de l’image. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il ne fait aucun doute que leur art ne peut être comparé à l’idée que nous nous faisons de l’art aujourd’hui. Si nous les comparons, leur art nous paraîtra naturellement primitif. En d’autres termes, pour apprécier l’art des peuples anciens, nous devons adopter leur point de vue.

L’art indien

Les Indiens n’ont pas développé l’art de la peinture de la même manière que les Chinois ou les anciens Égyptiens. Ils étaient davantage attirés par l’autre aspect de l’art, à savoir la musique et la poésie. Néanmoins, on trouve d’anciennes peintures indiennes où les couleurs expriment les cinq éléments. Tout ce que ces images expriment, chaque idée et chaque couleur, a un rapport avec les cinq éléments ; et les couleurs  1  de ces cinq éléments sont utilisées pour créer des images expressives. Le jaune représente l’élément terre, le vert l’élément eau, le rouge l’élément feu, le bleu l’élément air et le gris l’élément éther.

L’art persan

L’art persan était plus développé en termes de finesse et de beauté que l’art indien. Et lorsque l’art persan fut introduit en Inde, il s’enrichit de couleurs. Les portraits des empereurs moghols et de leurs familles, parfois peints sur ivoire 2 , montrent à quel point les artistes accordaient une importance particulière à chaque petit détail ; même sur les plus petits tableaux, vous verrez que chaque détail est reproduit. Aujourd’hui, un artiste ne jugerait jamais nécessaire de consacrer autant de temps et d’efforts aux plus petits détails, aux paupières, aux sourcils ou aux oreilles.

Cette combinaison d’art persan et indien a donné naissance à un art merveilleux. Les images sont d’une extrême finesse, les couleurs sont délicates et les artistes ont accordé une grande attention aux lignes. Il semble y avoir une volonté d’atteindre la perfection à travers la délicatesse. À cette époque, les peintures étaient un luxe, et leurs tableaux sont luxueux.

L’art occidental

Dans le monde occidental, la grande amélioration qui a été apportée est l’introduction de la notion d’ombre et de lumière, qui avait été négligée par les artistes de l’Antiquité. Cela a insufflé une nouvelle vie au monde de l’art et rendu celui-ci plus naturel.

Il semble qu’il y avait un secret de la couleur entre les mains des artistes occidentaux, dont on trouve des exemples dans les fresques italiennes. Mais aujourd’hui, cet art de la couleur semble avoir disparu. Aujourd’hui, les couleurs utilisées par les artistes ne sont ni durables ni très belles. Elles sont parfois saisissantes, et il arrive parfois qu’un artiste ait l’idée de bien nuancer les couleurs. Mais en même temps, il semble que la vie de la couleur ait disparu. La couleur n’a pas de vie, la couleur ne vit pas.  3

L’art moderne

En ce qui concerne l’art moderne, on pourrait dire qu’il offre aux artistes débutants une formidable opportunité de se compter parmi les grands. Quiconque souhaite peindre quelque chose n’a qu’à dire que son art est cubiste, impressionniste ou autre, et une tribune s’ouvre à lui. Il lui suffit de lui donner un nom, un nouveau nom, pour pouvoir exposer son œuvre. Sinon, l’exposition n’aurait pas accepté de lui consacrer autant d’espace.

Le cubisme

Venons-en à la psychologie de ce qu’ils appellent le « cubisme ». Celui-ci découle d’une sorte d’impression que donne la lumière. La lumière frappe des lignes droites et des angles. Toutes les différentes images sont des plans en angles, car la lumière frappe les yeux de cette manière. Inconsciemment, l’artiste pense que le monde entier est ainsi, que tout est en angles, et il pense qu’il peut tout peindre en angles. Mais peindre un portrait sous forme d’angles est tout simplement effrayant : la tête carrée, les joues carrées, le menton carré, les épaules carrées, toute la silhouette de la personne carrée et sous forme d’angles. Il est vrai qu’il y a des angles, mais il n’est pas vrai que tout est angle.

Et qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que lorsqu’une personne adopte une idée, elle pense que c’est la seule idée qui existe et qu’il n’y en a pas d’autre. Elle ne pense pas que cette idée fait partie d’autres idées et que de nombreuses idées prises ensemble forment un tout ; mais elle prend une partie d’une idée et dit que c’est la seule idée qui existe. Il n’y a pas de beauté, il n’y a qu’une idée. Mais l’art signifie la beauté, l’art ne signifie pas seulement une idée. C’est une sorte de persistance de la part de l’artiste à rester fidèle à son principe et à ne pas s’en écarter. C’est de l’entêtement, de l’obstination. On le voit dans les objets qu’il peint. Cela signifie : « Maintenant, Dieu, tu as rendu les gens beaux, je veux les rendre laids. »

L’impressionnisme

D’autres artistes veulent dire que la couleur fait la forme. Mais cela aussi n’est pas naturel. Quelle que soit la beauté de la couleur, l’image ne peut être d’une beauté parfaite. Car c’est encore une fois l’entêtement, l’obstination de l’artiste qui veut vous impressionner en vous montrant quelque chose qui vous frappera. Il ne fait aucun doute que la couleur vous frappera, mais l’art n’est pas seulement là pour frapper, l’art est là pour donner une belle impression, pour élever votre âme, pour vous inspirer, pas pour vous frapper. Le but de l’art n’est pas de porter un coup à une personne ; le but de l’art est d’élever une personne. Il doit y avoir de la finesse, de l’harmonie et de la délicatesse.

Ce n’est pas la couleur qui est la plus importante, c’est la forme qui est plus importante. La couleur est un ajout à la forme. Ce n’est pas la couleur qui fait la forme, c’est la forme qui fait ressortir la couleur. Il ne fait aucun doute que voir un seul côté d’une couleur touche l’émotionnel, mais c’est autre chose, c’est très matériel. Ce n’est pas la mission de l’art de ramener une personne sur terre.

Le monde de l’art aujourd’hui

Qu’est-ce que cela montre ? Cela montre que le monde de l’art est aujourd’hui en pleine confusion. Les âmes des artistes veulent apporter quelque chose de nouveau au monde, mais en même temps, les artistes recherchent cette nouveauté qui ne sera jamais trouvée. C’est comme chercher la lune sur terre. Ils sont impatients, ils s’efforcent, ils sont sincères, mais en même temps, ils cherchent dans la mauvaise direction. S’ils travaillaient de la même manière pendant cent ans, on peut être sûr que chaque pas en avant les ferait reculer.

Ont-ils tort dans leur idée ? Non, ils n’ont pas tort, leur idée est limitée ; ils sont limités. Ils se limitent eux-mêmes dans leur idée. Ils se sont accrochés à une idée ; c’est une très bonne idée, mais en même temps, ils se sont figés dans leur idée ; ils n’iront pas plus loin parce que c’est leur idée. Que les gens l’aiment ou ne l’aiment pas, cela n’a pas d’importance.

D’ailleurs, l’art est plein de charme, mais en même temps très trompeur. Si un artiste a un esprit fort et est convaincu de son art, et qu’il se contente de tracer quelques lignes et de peindre quelques couleurs, puis qu’il invite les gens à regarder son œuvre en disant : « Regardez comme c’est magnifique ! », Les uns diront : « C’est fort ! ». D’autres diront : « Il y a quelque chose de très mystérieux là-dedans, je le sens ! » et une autre personne dira : « C’est futuriste, c’est quelque chose que les gens comprendront dans le futur ». Toutes ces personnes diront que c’est un grand artiste. Elles diront : « Comme c’est merveilleux, comme c’est mystérieux ! C’est un nouvel art ! ».

La mission de l’art

Mais où ce nouvel art nous mène-t-il ? Quelle est la mission de l’art ? La mission de l’art est-elle de nous tromper, de semer la confusion ? S’il n’y a pas de beauté, s’il n’y a pas d’harmonie, pas de sentiment profond, alors qu’est-ce que c’est ? Si cela ne fait que frapper notre émotion, notre passion, si cela ne fait que frapper nos yeux, alors cela n’a rien à voir avec l’art. Il viendra sans doute un moment où l’artiste moderne sera effrayé par ses propres tableaux et prendra conscience qu’il doit trouver autre chose.

Ce n’est pas cette idée que nous devons suivre ; le plus grand exemple que nous pouvons suivre est devant nous nuit et jour, et c’est l’œuvre de Dieu. Qu’y a-t-il de mieux à imiter que la création de Dieu elle-même ? Et l’artiste qui gardera à l’esprit qu’il doit imiter la création de Dieu est celui qui produira des choses merveilleuses.

Cela signifie que si la création de Dieu semble aller vers le nord et que l’artiste va vers le sud, il pense créer de nouvelles choses. Mais elles ne sont pas nouvelles, elles sont fausses, elles ne sont pas justes. Supposons qu’une autre vague de musiciens arrive et dise : « Nous n’allons pas prendre les sept notes telles qu’elles sont, mais nous allons créer d’autres notes. » Peut-être auront-ils des adeptes. Certains diront : « Oui, c’est quelque chose de tout à fait nouveau. » Pourtant, ce ne sera pas beau, ce ne sera pas exaltant, cela n’aidera pas l’humanité.

La mission de l’artiste

La mission de l’artiste dans le monde est grande. L’artiste ne peut être comparé à n’importe quel être humain, car il est l’instrument de Dieu. Sa mission dans la vie est de créer quelque chose qui inspirera les gens, qui élèvera l’humanité. Son œuvre est une éducation pour le monde.

Il semble que la tendance générale de l’esprit de l’artiste soit de devenir fantaisiste. Cela est sans doute naturel. Mais il serait bon de se rappeler le principe selon lequel la nature est parfaite en soi, et que le mieux qu’un artiste puisse faire est de se rapprocher autant que possible de la nature. Plus l’art est grand, plus il est naturel. Le meilleur art est le plus simple.

Le symbolisme est une chose différente, il exprime une idée complexe. Il donne à réfléchir, mais ce n’est pas la difformité qui peut vous amener à une pensée plus élevée.

Sans aucun doute, la recherche constante de nouveauté finira tôt ou tard par porter ses fruits et élever l’art à un niveau supérieur. Il en résultera quelque chose de nouveau qui constituera peut-être un pas en avant dans l’évolution. Mais cela ne se produira pas de sitôt. L’évolution prend parfois le mauvais chemin, parfois le bon. Mais elle finit toujours par atteindre sa destination. L’artiste peut choisir une meilleure voie pour parvenir plus rapidement à ce résultat, à condition de garder ses pensées dans le domaine spirituel.

La symbolique du dragon

Question : Quelle est la symbolique du dragon chinois ?

Réponse : Le dragon chinois représente le pouvoir, mais aussi la conception du tout-puissant. Parfois, le dragon chinois est aussi un symbole d’unité. En effet, il possède une queue de poisson, des ailes d’oiseau, des dents de lion, un visage d’animal et des yeux d’homme. Cela montre que tous les aspects des êtres vivants ne font qu’un, qu’ils forment un seul être, et que cet être est l’unité de toute la manifestation. Le dragon chinois nous enseigne ainsi une leçon d’unité.

En Inde, on avait coutume de placer la gueule du dragon à l’extrémité de l’instrument sacré appelé vina. La raison en était que lorsqu’une personne jouait de la musique et que les gens l’écoutaient, ils ne devaient pas penser que c’était l’artiste qui jouait, mais seulement la vina. Ils devaient plutôt penser que la musique provenait de tous les sons, qu’il s’agissait de la musique de l’univers, afin qu’ils puissent avoir une conception de l’unité de l’Être tout entier. Cette musique n’était pas un simple passe-temps, mais une source d’élévation.

L’art japonais

Question : Que pensez-vous des peintures japonaises ?

Réponse : Je pense que le Japon a suivi la Chine. Les Japonais sont un peuple artistique et ils s’efforcent de produire des objets toujours plus raffinés. Ce qui est remarquable dans leur art, c’est leur goût pour la délicatesse et la finesse. Tout ce qui vient de là-bas est délicat et raffiné. Mais même cela ne durera qu’un certain temps. La situation actuelle du Japon, qui montre un intérêt croissant pour les choses du monde, va s’accentuer. Et le peu d’art qui existe actuellement disparaîtra lui aussi. Être artiste est une chose, être cupide en est une autre. Ce sont deux choses différentes.

Le symbole et la nature

Question : Si l’artiste doit suivre la nature, qu’en est-il de l’art antique qui était symbolique et parfois pas du tout naturel ?

Réponse : Lorsque nous regardons les images des deux déesses Saraswathi et Lakshmi, elles ont quatre bras, ce qui n’est pas du tout naturel. Pourtant, il n’y a pas d’angles et aucune tentative n’est faite pour montrer que ce n’est pas naturel. Tout est fait pour montrer qu’avec leurs quatre bras, ce sont des êtres naturels. Mais dans l’art moderne, au contraire, même l’homme à deux bras ne semble pas naturel.

Le désir de l’âme

Question : Les peintures cubistes et autres images de ce genre rendront-elles le peintre plus malheureux et l’empêcheront-elles d’avancer sur son chemin ?

Réponse : Oui. C’est le désir de l’âme d’exprimer quelque chose, et si l’âme n’exprime pas ce qu’elle désire, alors il n’y a pas de satisfaction, il y a toujours une souffrance. Plus une personne travaille, plus elle souffre. Elle souffre parce que son âme veut exprimer quelque chose. C’est pourquoi la vie des artistes est toujours une sorte de souffrance. Parce que leur âme porte en elle un idéal, et que cela a fait d’eux des artistes. Lorsqu’ils ne parviennent pas à le produire devant leurs yeux, leur âme est torturée. Jusqu’à ce qu’ils atteignent le stade où ils peuvent produire à la satisfaction de leur propre esprit, ils feront toujours de mauvaises choses.


  1. En1925, il existait à Calcutta une école d’art qui tentait de produire des œuvres dans le même style que l’art moghol ancien. ↩︎
  2. Ces portraits sont aujourd’hui exposés au Victoria Albert Museum de Londres. ↩︎
  3. Il semble qu’à chaque tentative visant à faire progresser l’art, il y ait un grand besoin de cet aspect tellement négligé de l’art, à savoir la réalisation de fresques,. Le peu qui est fait semble l’être dans l’optique moderne de produire quelque chose de nouveau. Il y a un espoir que l’art de la fresque se développe un jour et acquière une valeur et une portée beaucoup plus grandes, et qu’il occupe une place plus importante dans le monde de l’art. ↩︎

Suresnes, 9 juillet 1926.

Sera Publié dans L’art – Hier, aujourd’hui et demaincahier n°1 – chapitre 4