
Il y a une différence entre individualité et personnalité, tout comme il y a une différence entre la nature et l’art. Aussi près de l’âme de l’homme que soit la nature, l’art est plus près encore de son cœur. S’il n’en était pas ainsi, l’homme aurait préféré vivre dans la forêt, il aurait vagabondé dans la nature et se serait trouvé des plus satisfaits dans les lieux sauvages ; il aurait trouvé le plus grand charme dans ce que la nature vierge peut offrir et dans la beauté que l’on peut voir dans la forêt. Au lieu de quoi l’homme a créé un monde, un monde qu’il a fait pour lui-même et, dans ce monde, il a construit une nature venant de sa propre imagination, une nature qu’il appelle : art. Si c’est de l’art, alors de cet art, il y a beaucoup qui dépend.
L’art est la touche finale apportée à la beauté de la nature
Les gens pourront dire : « N’est-ce pas une imitation de la nature ? » Oui, c’est une imitation de la nature. Et vous pourrez dire encore : « Alors il n’est pas aussi grand que la nature ? ». Mais répondrai-je, la nature et l’art sont faits l’un et l’autre par le même Artiste. La nature est faite directement par cet Artiste et l’art est fait indirectement à travers l’instrument de cet Artiste. L’art est la touche finale de cette beauté qui commence à se manifester dans la nature. Quelqu’un qui n’est pas arrivé à cette conception de l’art ne connaît pas encore la divinité de l’art.
L’art et la personnalité
Maintenant, quant à la question de savoir ce que l’art a à faire avec la personnalité, on répondra que la personnalité est art par elle-même et le plus grand des arts. Un jour, une personne vint me voir et déclara : « Mes parents m’ont élevée tout à fait comme une plante sauvage, poussant naturellement ». Quand j’ai répondu : « C’est une grande pitié », cette personne fut surprise. Mais qu’est-ce que c’est que l’éducation, qu’est la culture, quel est le développement de soi ? C’est uniquement de l’art, c’est uniquement la manière pour l’individualité de culminer en personnalité.
Dans les temps anciens, l’éducation religieuse et la culture humaine sous toutes leurs formes avaient la culture de la personnalité pour thème central. Aujourd’hui, on nous demande d’apprendre les mathématiques, la géographie, l’histoire et les autres matières. Mais on ne nous demande jamais d’apprendre l’art de la personnalité qui est de la plus grande utilité dans la vie.
L’art de la personnalité
Outre la signification spirituelle de cet art, nous voyons dans notre vie quotidienne qu’un commerçant qui est agréable, qui est courtois, dont les manières sont plaisantes, a du succès. S’il manque de manières, s’il est repoussant, il pourra avoir toutes sortes de beaux produits dans son magasin, il n’aura pas de succès. Si un employé dans un bureau, un secrétaire, un assistant, un sous-directeur a une personnalité qui a du charme, s’il a des manières agréables, s’il a une attitude sympathique, il gagnera l’affection de tous. Toutes choses seront plus légères à porter, tout ira mieux. S’il manque de cet art de la personnalité, il pourra avoir toutes les compétences requises, il pourra être quelqu’un de très qualifié, cependant les choses ne se passeront pas bien.
Quelqu’un peut être avocat, avoué, médecin et être extrêmement compétent. Mais si l’art de la personnalité n’est pas développé en lui, il sera désagréable et peu plaisant dans sa propre maison comme dans toutes les démarches de la vie.
L’art de la personnalité est la chose principale à développer, sinon une personne perd beaucoup. Si l’amour de cet art n’a pas été inculqué, ce qui arrive alors est que l’être humain ne devient pas meilleur que la création non évoluée. Un être humain est-il meilleur parce qu’il possède la fortune ou parce qu’il a lu beaucoup de livres ou parce qu’il a beaucoup étudié ? Est-il de ce fait plus grand en tant qu’être humain ? Non. L’homme est plus grand lorsque d’un individu il est devenu une personne.
Distinguer individualité et personnalité
Peu d’entre nous font la distinction entre individualité et personnalité. L’individualité est ce que nous avons amené à notre naissance. Nous sommes nés comme une entité séparée. Par soi-même, cela fait de nous une individualité. Mais la personnalité est quelque chose qui est acquis. Elle n’est pas venue en même temps que nous, c’est quelque chose que nous acquérons. Si un arbre de la forêt poussait de la même façon dans un jardin, le jardinier dirait : « Tu n’es pas le bienvenu ici, tu ne t’harmonises pas avec le reste, ici c’est un jardin, ce n’est pas une forêt ». En outre, cet art de la personnalité n’est pas seulement quelque chose que l’on devrait apprendre afin de devenir agréable pour les autres, l’art de la personnalité remplit le but de la vie.
L’art de la personnalité s’exprime spontanément
Maintenant se pose la question : qu’est donc l’art de la personnalité ?
Est-ce du maniérisme, est-ce arborer différentes mimiques d’expression, ou une politesse spéciale ? Pas du tout. Cela, c’est la fausseté que les gens adoptent, qui les rend dénués de naturel, les fait agir sans naturel. Au lieu de donner une meilleure impression d’eux-mêmes, ils donnent une plus mauvaise impression. L’art de la personnalité s’exprime spontanément. On n’a pas besoin d’agir d’une certaine façon, on n’a pas besoin d’arborer quelque expression que ce soit, c’est l’expression de soi-même qui est l’art de la personnalité.
Exprimer l’art de la personnalité est le signe des grands. Le sachant ou ne le sachant pas, une personne peut développer cette manière en elle-même et il est remarquable de l’observer.
En Inde, j’aimais beaucoup voir les célébrités reconnues de notre pays. Un jour, j’appris qu’un grand lutteur visitait notre ville. Je n’ai jamais approuvé quoi que ce soit qui fasse qu’une personne gagne et que l’autre perde. Mais parce que cet homme était une célébrité, je voulais le voir. On n’attendrait pas grand-chose de la personnalité d’un lutteur. Mais dans cet homme, en dépit de la force musculaire et nerveuse, il y avait une manière si aimable, un regard si sympathique, une attitude si ouverte et une telle sérénité que je pensai : « Même un lutteur, qui fait le travail le plus matériel et le plus physique qui soit, peut montrer que c’est sa personnalité et non pas quelque chose de matériel qui l’a rendu grand ».
Il suffit de le développer
Si nous avons une personnalité – pourrait-on demander – pourquoi devrions-nous la développer ? Même un diamant doit être taillé. Il a la lumière en lui, la transparence, pourtant la taille est nécessaire. Il ne peut pas montrer cette luminosité et cette brillance avant qu’il n’ait été taillé. Et il en est de même pour la personnalité.
L’importance du mouvement
On pourrait encore demander quels sont les divers aspects de la personnalité. Son premier aspect est l’action, le mouvement. Avant qu’une personne ait prononcé un mot, elle a très souvent accompli un mouvement qui a fait impression sur la sensibilité en éveil de celui qui la voit et qui peut se former une opinion de cette personne avant qu’il ne la connaisse, simplement par son mouvement. Par un seul mouvement, une personne montre son état d’esprit, à moins qu’elle n’ait le pouvoir de le contrôler. On peut montrer l’obstination, la faiblesse, la stupidité. Tout peut être détecté quand une personne marche, s’assied ou se tient debout.
Pour ceux qui peuvent percevoir une personne en un clin d’œil, il n’est pas nécessaire d’étudier la physiognomonie. Un mouvement leur montre si une personne est évoluée ou non évoluée. En outre, quand ses mouvements ne sont pas dirigés et que la science du mouvement n’a pas été enseignée, n’a pas été comprise, quelqu’un peut faire de tels mouvements qui feront une impression sur son propre être intérieur et tourneront sa personne entière du côté défavorable. L’éducation a donné très peu d’attention à cela.
L’importance de la parole
Un second aspect de la personnalité appartient au phénomène de la parole. Plus nous comprenons cela, plus nous saurons que pour chaque mot il y a le moment et que pour chaque parole il y a l’endroit. Tout ce que nous disons qui est à sa propre place et qui convient aura un effet favorable. Cela devient fautif quand c’est en un lieu qui n’est pas le sien. Les gens n’y prêtent en général pas attention. Bien souvent ils sont trop directs. Ils ne se soucient pas du moment où il faut parler, de ce qu’il faut dire, ni où il faut prendre la parole.
Un individu qui n’a pas le contrôle de son discours devient une sorte de machine qui fonctionne à jet continu sans aucune volonté derrière elle. Souvenez-vous que ces gens-là non seulement n’attirent pas l’affection l’approbation des autres, mais ils les repoussent. Ils ne peuvent tenir un secret, parce qu’ils sont forcés de le raconter, ils ont l’habitude de parler, ils n’ont pas le contrôle de leur discours.
Le guérisseur et la femme bavarde
Une femme vint un jour trouver un guérisseur : « Pouvez-vous m’aider – demanda-t-elle – je suis dans la détresse ». Le guérisseur lui demanda ce qui n’allait pas et elle lui raconta : « Quand mon mari rentre à la maison, il est dans un tel état qu’il y a toujours des désaccords entre nous. « Oh » – dit le guérisseur – « c’est la chose la plus facile à arranger, je vais seulement vous donner ces tablettes magnétisées, quand votre mari rentrera, vous en mettrez une dans votre bouche et vous la garderez ». Quand le mari rentra, las et fatigué, il était disposé à la guerre habituelle. Mais elle se tint tranquille et ne répondit pas. Il fut grognon pendant un moment et puis il se calma à son tour. Et ainsi le foyer devint plus vivable.
Quand les tablettes furent presque terminées, la femme revint trouver le guérisseur « Donnez-m’en encore un sachet » demanda-t-elle. Mais il répondit : « Madame, apprenez ceci que, ce ne sont pas les tablettes, c’est le fait de rester muette, ce sont les lèvres closes. Quand votre mari est fatigué, il ne se contrôle pas bien et si vous ne l’encouragez pas à la querelle, il ne se querellera pas ».
Apprendre à être réfléchi
L’art de la personnalité n’est pas difficile à apprendre, il consiste à apprendre à être réfléchi. Ceux qui parlent beaucoup disent bien souvent si peu ; d’autres qui parlent peu, disent beaucoup. Cela dépend de la manière dont les choses sont dites. Si nous contrôlons notre discours. Si nous savons comment utiliser un mot. Nous connaissons la chimie de la vie et nous l’utilisons pour le meilleur but. Parfois une personne peut changer une situation par un mot. Et une autre ne peut la changer en maniant cent marteaux. Il y a une manière de frapper avec un marteau pour briser un rocher, et il y a la manière de l’eau. Si le rocher barre la route, l’eau ne le martèlera pas. L’eau l’entourera, courra souplement par-dessus et passera sur le sommet du rocher. Et ainsi les vagues avanceront.
Si une personne est bouleversée, sur dix individus, il y en a neuf qui la bouleverseront davantage et il s’en trouvera rarement un pour la consoler. Cela aussi appartient à l’art de la personnalité, si seulement on le connaît.
Penser de façon sympathique et juste
Un troisième aspect de l’art de la personnalité est la manière de penser de façon sympathique et juste. En pensant juste, tout ce qu’on dit et fait devient naturellement juste parce que la racine de tout discours et de toute action est dans le mental. Ainsi, naturellement en pensant juste, on parle juste et on agit juste ; on ne peut faire autrement. Mais ce qui se passe en général est que l’on n’envisage jamais le fait de penser juste en ce qui nous concerne nous-même. On l’envisage toujours en ce qui concerne les autres. S’il y a quelque chose qui n’est pas juste, c’est toujours chez l’autre.
Et il est très remarquable de constater que celui qui est le plus dans son tort est aussi celui qui voit le plus de torts chez les autres. Vous constaterez que la personne, qui est bourrée de torts, est au courant d’un millier de torts chez un millier de personnes.
De plus, les expériences de l’homme le rendent si pessimiste que si n’importe qui déclare : « J’ai vu telle personne qui est si agréable, aimable et bonne », l’homme commence à douter. Inconsciemment, la première pensée sera : « Cela peut-il être possible ? Non, cela ne peut pas être vrai ; il n’y a rien qui peut être bon en ce monde ». Et aussitôt que quelqu’un dit : « J’ai vu une personne très mauvaise », cela éveille l’intérêt de chacun parce que les gens le croient. Cela montre qu’ils s’attendent à peine à quoi que ce soit de vécu qui soit bon.
L’importance du sentiment
Le quatrième aspect de l’art de la personnalité est le sentiment. Le grand recul de la civilisation moderne est que l’homme aujourd’hui pense que c’est équilibré, que c’est faire preuve de sens pratique de penser avec le cerveau, de raisonner les choses. Mais sentir avec le cœur, il pense que ce n’est pas « pratique », que cela n’a pas de sens commun. Par conséquent, aujourd’hui, est considérée comme normale et équilibrée la personne qui vit dans son cerveau. Et celle dont le cœur est développé est réputée fanatique et n’avoir pas les pieds sur terre.
Imaginez ! Après avoir lu dans la Bible que Dieu est amour, on en vient à réaliser que celui qui a le moins Dieu en lui est le plus pratique. Et celui qui a davantage Dieu en lui n’est bon à rien. Quand il y a une discussion entre les intellectuels, il est bien convenu entre eux de laisser le sentiment de côté et de discuter seulement la chose examinée, « cela garde la raison claire ». Mais cela enlève la beauté de la vie ! L’art de la personnalité est dans le sentiment intime, profond qui dirige chaque pensée, parole et action de l’homme.
Quand Jésus-Christ dit aux pêcheurs :
« Venez et je vous ferai pêcheurs d’hommes »,
Il dit en d’autres termes à ceux qui étaient absorbés dans la tâche d’attraper des poissons sur le rivage : « Je vous apprendrai l’art de la personnalité ». Ce n’est pas, par conséquent, un sujet que je vous expose, c’est un sujet que le Christ a enseigné. C’est l’art de la personnalité que les prophètes ont prouvé par leur propre vie comme étant de la plus grande importance.
La personnalité laisse une impression sur le mental
L’impression que Bouddha a laissé sur des millions de gens en Orient qui gardent son effigie dans les temples et voient l’expression de Dieu en Bouddha, qu’est-ce donc ?
Est-ce à cause des théories et des dogmes et des enseignements qu’il a laissés ? Non, c’est sa personnalité qui fit une si profonde impression sur les gens que pendant des siècles. Ils l’ont tenue pour sacrée. Elle a prouvé qu’elle était plus précieuse que quoi que ce soit au monde. Ce n’est pas un sujet dont on puisse dire qu’il n’est pas meilleur que n’importe quel autre. Bien au contraire, c’est un sujet de la plus haute importance. Il y a des millions de musulmans dont les yeux s’emplissent de larmes en entendant le nom du Prophète. Qu’est-ce qui les touche ? Est-ce l’enseignement que le Prophète a laissé ? Ce qui les touche est la personnalité du Prophète. Sa personnalité a donné la profonde impression qui ne peut jamais être effacée, qui demeure encore.
L’art de la personnalité par conséquent, est une magie. Les pêcheurs parmi lesquels Jésus-Christ avait à marcher étaient incapables de connaître la grandeur du Maître. Et ils n’étaient pas prêts à comprendre le Message qu’il apportait. Cependant ils restaient d’habitude, fascinés en présence du Maître ; ils restaient profondément impressionnes par Sa personnalité. Qu’était-ce qui les impressionnait ? Ce n’était pas le nouvel enseignement qu’ils recevaient, c’était l’exemple qu’Il était à leurs yeux.
Le développement d’un individu en une personne est le but de la vie
Les Soufis de toutes les époques ont considéré l’art de la personnalité comme de la plus haute importance. Le principe Yogi d’ascétisme n’a rien à voir avec l’art de la personnalité, c’est une autre idée. Les sages de toutes les époques qui pensent, que Dieu Lui-Même se manifeste sous la forme de l’homme, qui d’un individu, se développe en une personne, voient dans ce développement l’accomplissement du but de la vie.
Apprendre l’art de la personnalité
Vous pourriez maintenant demander : Comment apprend-on l’art de la personnalité ? De la même façon que l’on apprend l’art de la peinture ou du dessin. D’abord on apprend à tracer une ligne droite, une ligne horizontale, un cercle, une courbe. De la même manière, on apprend dans l’art de la personnalité comment dire une chose et comment ne pas dire une chose. Comment éviter de dire une chose et comment dire une chose sans la dire.
Ensuite, on apprend l’art de la lumière et de l’ombre. Cet art de la lumière et de l’ombre consiste à savoir comment cacher une certaine part dans la conversation et comment amener une autre part au premier plan. Ensuite il y a la couleur. Il y a une grande variété de couleurs. Chaque sentiment, chaque pensée, chaque idée a sa couleur particulière. Et quand une personne sait combien de ces couleurs il y a. Et quand elle compose grâce à elles tout ce qu’elle dit et fait dans la vie, alors cela devient un art : l’art de la personnalité.
Si quelqu’un a amassé des diamants ou s’il a reçu des perles et des rubis, que sont-ils s’il n’a pas développé dans sa personnalité cette qualité précieuse qui rend précieuse une personne ? Qu’est-ce que tout cela ? Tout cela n’est rien.
L’artiste devient art lui-même
Il y a quatre degrés par lesquels on se développe dans l’art de la personnalité. Le premier degré est atteint quand une personne devient réfléchie. Et par suite elle commence à observer ses pensées, à voir ses actions. Le second degré est celui où non seulement elle observe ses pensées et ses actions mais où elle est capable de les contrôler.
Le troisième degré est celui où un flot spontané de sympathie vient de cette personne. Lorsqu’il est naturel que son attitude aille au-devant des autres, que sa personnalité attire et devienne une bénédiction. Et le quatrième degré est un degré où aucun effort n’est nécessaire de la part de l’artiste pour pratiquer l’art de la personnalité. Dans ce degré, l’artiste devient art lui-même et quoi qu’il fasse, cela devient un tableau admirable.
Detroit, 4 février 1926
L’Art d’être – Le privilège d’être humain – recueil posthume de conférences – chapitre 5
Sera publié dans Psychologie – Art de la personnalité – Art d’être – cahier n°6
