
S’il y a une chose à laquelle l’être humain aspire, c’est le bonheur. S’il y a une chose à laquelle chaque être s’attend comme à un bien naturel qui doit lui être donné, c’est encore le bonheur. Et cependant, qui viendrait dire en toute conscience et sincérité : « Je suis heureux » ? On pourra seulement dire : « A tel moment, en telle occasion, j’ai été heureux », ou bien : « quand j’aurai obtenu telle chose, je serai heureux ». D’abord, au moment où l’on est heureux, on ne le sait pas. L’âme, la conscience éprouve un instant de bonheur, mais ne met pas encore de nom sur ce qu’elle éprouve.
Ensuite vient la constatation, le sentiment, que le bonheur est un oiseau vite effarouché. Et si on dit : « Je suis heureux », on craint que ce bonheur ne s’écroule. On sent le bonheur si fragile et cependant si nécessaire à l’homme que la privation de ce bonheur lui paraît injuste.
La recherche du bonheur
En vérité, l’être humain cherche son bonheur et il est prêt à le sacrifier pour rien, pour toute chose qui l’attire, pour toute chose qui l’intéresse. Il y a donc souvent un conflit entre le bonheur que l’on espère et l’intérêt que l’on éprouve pour telle ou telle acquisition, pour telle ou telle expérience. On sacrifie souvent son bonheur à une expérience, qui, pense-t-on, nous apportera peut-être un bonheur. On est toujours prêt à risquer, on est toujours prêt à voir si l’expérience nous donnera le bonheur ou signifiera le sacrifice de notre bonheur.
Tant de choses semblent devoir donner le bonheur à l’homme. Cependant l’homme peut les avoir toutes et ne pas être heureux. Tout comme il peut être privé de ces choses et se sentir heureux. Nous pensons que la santé est nécessaire pour qu’on soit heureux, et aussi une certaine mesure de liberté, de loisirs, de repos, un entourage agréable. Pourtant, en l’absence de tout cela, un être est quelquefois plus heureux qu’entouré de toutes ces choses. Et il ne peut expliquer son bonheur.
Il y a des gens qui passent par des expériences difficiles. Ils disent : « Je suis heureux, pourtant je ne devrais pas l’être et je ne comprends pas de quoi cela vient ». Et quelquefois, tout en ayant la richesse, en ayant même des montagnes d’or et toutes les possessions possibles, le possesseur de ces biens dira : « Rien de tout cela ne me rend malheureux et cependant je ne suis pas heureux ». Et s’il en cherche la raison, il se demandera : « Est-ce l’ennui ? Me manque-t-il quelque chose d’attrayant ? ». Ce n’est pas cela.
La vie naturelle de notre âme
Et quelque fois, un être passe par de grandes souffrances, de grands soucis, est rempli d’anxiété, est tourmenté. « Oui, certainement j’en souffre beaucoup – dira-t-il – mais pourtant, je sens que je suis au-dessus de cela ». Il y a une sorte de bonheur dans cette manière de sentir. Et cela nous montre quelle est la condition du bonheur,. C’est d’être en relation avec son âme, de sentir la vie de son âme.
Dans d’autres cas, il arrive qu’un être humain ne soit pas accablé dans son cœur, mais terriblement occupé du soir au matin et du matin au soir. Celui-là dira : « Je suis tellement occupé que je ne peux dire que mon âme est à moi ». Ce qui montre un autre secret du bonheur. Si on est toujours occupé, l’âme se donne à tous ces objets qui nous occupent. Elle est une lecture, une étude, une préoccupation, une connaissance. Mais elle n’est pas elle-même. Ainsi, à ce moment, on n’est pas heureux.
S’il y a des êtres auxquels nous laissons le droit d’être heureux, ce sont bien les enfants. Bien que nous pensions qu’ils ont leur vie à faire dans le monde, nous souhaitons que maintenant au moins, ils soient heureux. L’enfant est plus heureux que l’adulte pour la simple raison qu’il ne donne pas son âme à des choses qui ne l’intéressent pas. Aussi est-il plus naturel que nous ne le sommes. Tout ce que nous mettons autour de nous de choses artificielles enlève la vie naturelle de notre cœur, de notre âme. Ainsi, nous vivons d’une vie factice, cherchant le bonheur sans arriver à le toucher.
Le bonheur intérieur
Quand on sent qu’au milieu d’une vie de soucis, d’inquiétude, de souffrances, que malgré tout l’on est heureux, qu’on est détaché de ces choses-là, que si l’on est préoccupé par elle on n’en sent pas moins un bonheur intérieur, ce sentiment nous fait connaître que le bonheur est en nous-mêmes. Il est l’état de notre âme. Et non seulement son état, mais son essence. Si l’âme se sent vivre, si elle se sent vibrer, elle est heureuse et nous sommes heureux. Tout ce qui l’empêche de sentir son existence obscurcit cet état naturel de bonheur. Nous sommes mécontents, mal à l’aise, tristes et déprimés.
Mais comment sentir que l’âme vit ? Ce qui nous empêche de le sentir, c’est que nous sentons que notre corps vit, que notre cœur vit, que notre esprit vit. Notre âme en est occupée et ne se sent pas elle-même. Si nous pouvons oublier la vie du corps physique, ne plus en être préoccupés, et même oublier la vie du cœur, l’âme vibrera en elle-même. Ce qu’on appelle exaltation, extase, c’est le moment où l’âme se sent vivre, où elle n’est pas distraite par quelque chose d’extérieur. C’est le moment où l’être est délivrée de son moi extérieur. Le mot même le dit : « ex-stase », moment hors de soi-même, au-dessus de soi-même, moment de bonheur complet.
L’oubli de soi
Ce bonheur vient parfois à un degré plus ou moins fort, avec plus ou moins d’intensité et de plénitude. Par exemple au moment où nous entendons une musique qui nous fait oublier tout le reste, qui nous fait éprouver une grande joie.
On peut également y arriver par l’oubli volontaire de ce qui fait la trame de notre vie habituelle. Pour cela, il faut exercer sa volonté. Il faut pouvoir oublier le corps physique pour un temps et ne pas admettre pendant ce temps que les impressions qu’il reçoit distraient notre attention. A ce moment nous devenons conscients du cœur, de la vie de l’âme. Nous sentons revenir en nous le bonheur qui est la condition naturelle de chaque âme et à laquelle elle aspire à chaque moment de la vie. Ce moment de bonheur emplit toute la journée de son reflet. Et s’il arrive à celui qui connaît ce bonheur d’en être privé, c’est pour lui comme une journée sans soleil. Quand il voit de nouveau briller ce soleil du bonheur intérieur, c’est comme une journée ensoleillée.
Nous n’avons pas besoin de regarder constamment le soleil. Si nous voyons ses rayons, cela suffit à éclairer notre vision. De même nous n’avons pas besoin d’être absorbés dans la vie intérieure. Son reflet a un effet dans la journée qui suit.
Être conscient de son âme
Le seul vrai bonheur est d’être conscient de son âme. C’est un bonheur que rien ne peut égaler. Certaines personnes cherchent des choses extérieures pour elles-mêmes, pour en jouir, pour les posséder, pour les connaître. D’autres qui ont une tournure d’esprit plus profonde et qui s’intéressent aux idées philosophiques diront : « Je me tourne vers ces pensées pour le bonheur que j’en ressens ». Leur inclination profonde leur fait priser davantage leur sentiment que l’objet qui éveille en eux ce sentiment.
Mais s’il peut y avoir une joie et un bonheur indépendants de tel ou tel objet – qu’il soit intérieur ou extérieur – ce bonheur est toujours plus puissant, beaucoup plus grand que celui qui en dépend. L’être qui le possède peut l’éprouver quand il veut, au lieu de dépendre de choses extérieures qu’il ne peut posséder quand il les souhaite. Cet état de bonheur est notre état naturel, il suffit que nous éloignions de nous tout ce qui est extérieur à l’essence de notre vie pour que nous en jouissions à nouveau.
Tout est le produit de l’âme
Cela ne veut pas dire que la vie dans un désert soit préférable à la vie dans le monde. Mais l’état normal d’un être humain est de connaître la vie et d’en faire l’expérience dans toutes ses sphères. Ce n’est pas parce que le soleil existe, qu’il est beau, qu’il est puissant, que nous ne devons pas regarder la terre, la mépriser et tout mépriser dans le cosmos. Certes le soleil est la plus grande puissance, la plus grande beauté. Mais cela ne veut pas dire que nous devions dédaigner les autres choses. Ces choses donnent intérêt, joie, bonheur. Notre vie n’est complète qu’à condition de les connaître et de les expérimenter toutes.
De même le rayonnement de notre âme est ce qu’il y a de plus important pour nous. Mais cela ne veut pas dire que nous devons nous retirer de la vie du monde. Au contraire, notre vie ne sera complète que si nous connaissons la vie dans tous ses aspects et si nous participons à la vie dans tout ce qui nous intéresse.
Mais il ne faut pas oublier que tout est le produit de l’âme. L’âme est l’essence de tout ce qui existe. Elle soutient l’existence de tout ce qui est en dehors d’elle. Si nous en gardons la conscience, c’est par là que notre vie devient complète et par là, heureuse.
Suresnes, dimanche 8 avril 1934
