
S’il y a quelque chose que l’homme cherche c’est le bonheur, et plus il le cherche, plus le bonheur lui échappe ; et quelque fois quand il cesse de le chercher, le bonheur est près de lui, non seulement près de lui, mais en lui. Il a cherché le bonheur loin de lui-même, il a essayé de se faire un bonheur et enfin il découvre que le bonheur est son état naturel, ainsi que celui de son mental. Bien souvent tout ce que l’homme a fait dans l’effort de se fabriquer un bonheur n’a été pour lui qu’un ennui et ne valait pas la peine d’être fait.
La définition du bonheur
Si on veut définir ce qu’est le bonheur c’est très difficile. On pourra dire qu’il consiste dans la satisfaction d’un désir. C’est ainsi qu’Omar Khayyâm en parle dans un vers très connu, où il dit que le paradis est la vision du désir satisfait et l’enfer le reflet d’une âme en feu. Ceci est vrai pour ceux qui cherchent avant tout la satisfaction de leurs désirs et c’est pourquoi le paradis a été dépeint par ceux qui en ont donné la conception comme un lieu où tous les désirs trouvent leur satisfaction où tous les souhaits s’accomplissent.
Ainsi, si l’on dit que le bonheur est un état où l’on ne sent aucun poids sur le cœur, aucune tristesse, aucun remords, on sera prêt de la réalité. Car l’état naturel de l’esprit de l’homme est un état de bonheur, et ce qui lui enlève le bonheur sont des choses accidentelles, fortuites, produites au cours de la vie. Et quand un être rentre dans son essence, il trouve ce bonheur qui est béatitude. Comme le sourire est la marque (l’indice) du bonheur, le rire est l’indice (le signe) de la joie ; et comme le sourire est indéfinissable, ainsi en est-il du bonheur. Son rayon s’étend du contentement à la béatitude.
Insaisissable
Il est impossible de définir un sourire, il est même difficile de le représenter dans un tableau, il n’est pas une chose facile à exprimer. Ce n’est pas seulement un certain mouvement des traits du visage, ou un pli des lèvres, mais c’est un rayonnement, quelque chose que tout le visage représente et non une partie. De même le bonheur est un état de l’âme, du cœur, qu’il serait impossible de définir autrement.
Chacun vise le bonheur dans la vie et par différents moyens cherche à l’obtenir ; rares sont ceux qui l’obtiennent. Il se dérobe à celui qui cherche à le capter, il fuit devant celui qui le poursuit, souvent il se brise comme un verre entre les mains lorsqu’on croit le tenir, ou bien ce qui semblait être le bonheur change de couleur, d’aspect, devient déception ; car il faut beaucoup de bonne volonté pour maintenir le bonheur. Si on ne sait pas le garder intact et l’accroître, il ne restera pas tel qu’il était au début. S’il ne rayonne pas, il dépérira. S’il ne s’affermit pas, il dépérira.
Il est dans le pouvoir d’un être humain de se faire un caractère heureux ; et si le caractère n’est pas heureux, c’est le plus souvent que lui-même l’a changé ou qu’il a changé son inclination naturelle.
Voyez le petit enfant. quelques fois il pleure, mais généralement il est heureux, pas d’une joie bruyante, mais heureux tranquillement d’un bonheur qu’on voit sur sa figure quand il dort et quand il ouvre les yeux à son éveil. Car par sa nature l’âme est non seulement heureuse, elle est le bonheur même.
Les impressions
Dans sa nature, le cœur est pur et il reflète le bonheur de l’âme. S’il en est autrement chez un être humain, c’est que l’homme le change lui-même, le plus souvent consciemment mais aveuglément. Souvent on entrave son propre bonheur en laissant des nuages de tristesse, d’abattement, de dépression se former et s’amasser autour du cœur. Quand le cœur est tranquille, quand il n’est pas en mouvement ni occupé par un désir, par une action, ces nuages s’agglomèrent autour de lui et leur masse opaque pèsent sur lui et empêche que le bonheur qu’il contenait rayonne au dehors, tout comme les nuages entourent le soleil et l’empêchent d’envoyer ses rayons sur la terre.
Il est du pouvoir de l’être humain d’empêcher ces nuages de se former, de les disperser. De cette façon le cœur peut rester limpide, le ciel intérieur serein.
On pourrait dire : « Je me sens ou déprimé ou exalté, ces états viennent d’eux-mêmes ». Mais si on s’observe attentivement, on verra qu’on peut empêcher des impressions de se prolonger, de devenir des états du cœur et même on peut leur en défendre l’accès. Alors le bonheur viendra de soi-même, car il est naturel.
Commencer par soi-même
Les cœurs bons et sensibles manifestent bien souvent le désir de rendre heureux les autres. Mais cela n’est pas chose facile. Comment s’y prendre ? Doit-on chercher à assurer à ses personnes une bonne santé, le succès, ou bien essayer de guérir leurs maux ou de leur assurer l’aisance et les plaisirs ?
Le meilleur moyen de rendre les autres heureux, c’est d’être heureux soi-même. Quelles que soient les conditions où on se trouve, on souhaite naturellement voir des êtres heureux autour de soi. Si un homme est heureux lui-même, c’est là son désir. La tristesse, à ce moment, est pour lui une note dissonante ; si lui-même est triste, la tristesse d’autrui, loin de le consoler, ne fait qu’accroître sa tristesse. Se rendre heureux, c’est se maintenir dans son état naturel. Ne pas grossir l’importance des petites contrariétés de la vie, mais les mettre de côté autant qu’on peut. Ainsi l’esprit sera tranquille, le cœur aussi et l’âme aura toute sa sérénité qui produit par elle-même le bonheur.
Le moyen d’être heureux est de voir ce qui arrive contrairement à notre volonté comme venant de la volonté de Dieu. Il faut un certain entraînement de l’esprit et du cœur pour voir la vie ainsi. Si on s’est appliqué à se faire une idée de la beauté de Dieu, de Sa bonté, de Sa grandeur, si on a contemplé cela, l’amour de Dieu prendra naissance dans le cœur et comme celui qui aime un être humain trouve sa joie dans l’accomplissement de la volonté de l’être aimé, de même en est-il de celui qui aime Dieu. Il se résigne à la Volonté du Bien-Aimé sachant que celui-ci a voulu ainsi.
L’attitude du mental
On peut voir dans la vie que ce ne sont pas ceux qui sont qui ont beaucoup souffert qui sont les plus abattus, quelques fois ce sont les plus heureux, et ceux pour qui la vie est aisée ne sont pas toujours les plus heureux, c’est parfois tout le contraire. Tout cela dépend de l’attitude plus que des circonstances extérieures. J’ai connu une femme dont la vie avait été remplie d’événements tragiques constamment depuis l’âge de 4 ans. Cette femme était heureuse, pleine de charme et elle donnait le bonheur aux autres.
Nous pouvons souvent voir des personnes toujours mécontentes et qui ne trouvent pas de bonheur dans leur vie, et qui n’ont cependant jamais connu des malheurs. Tout dépend de l’attitude de l’homme et de sa volonté. Il suffit d’oublier les tracas, les peines, les ennuis de la vie pour trouver le bonheur. Aussi, tout ce qui procure des moments d’oubli est-il très recherché par les êtres humains. Les uns s’adonnent aux boissons fortes, sans autre but que celui-ci, les autres aux diverses drogues qui effacent de leur conscience pour un moment toute conscience des peines et des souffrances. D’autres trouvent l’oubli dans un autre domaine, dans leur propre domaine intérieur. Si nous ne donnons que peu d’importance à ce qui est contraire au bonheur ni à ce qui nous est désagréable en nous-mêmes ou chez les autres, le bonheur viendra de soi-même.
Cultiver le bonheur
On se figure le Ciel, le paradis comme un séjour heureux, mais si on ne s’y est pas préparé sur la terre, on ne le trouvera pas ailleurs. Si nous nous sommes préparés au bonheur ici, nous le trouverons là. Si nous cultivons une disposition heureuse, nous serons heureux ici et plus heureux encore dans la vie à venir. Mais si nous avons teinté notre esprit de gris, de ténèbres, il en sera de même plus tard.
L’état de bonheur ou de mécontentement intérieur se montrent d’abord dans les rêves. Si les rêves sont beaux, le cœur et l’esprit sont en bon ordre. Si dans le rêve on ne voit que vision attristante ou effrayante, c’est qu’on a recueilli constamment les impressions de cette nature c’est qu’on les a couvées dans son cœur. Elles se sont écloses pour nous persécuter dans nos rêves, coulisses de notre monde intérieur.
Certains êtres pensent qu’il n’est pas désirable de rechercher le bonheur. Rien n’est plus naturel, désirable. Si on ne cherche pas le bonheur, que chercher ? Mais si nous le cherchons par des moyens qui nous rendrons malheureux, ce n’est pas la peine. Si nous cherchons ce qui n’est qu’un bonheur éphémère, nous ne pouvons pas le garder, si nous cherchons un bonheur qui peut persister, il durera toujours.
La maîtrise du mental
Non seulement nous pouvons chercher le bonheur, mais nous pouvons le créer. Le soufi cherchera à le faire en contrôlant son esprit, en éloignant de sa conscience tout ce qui est désagréable. Les maîtres soufis sont appelés en Orient Sahib e dil, maitre du sentiment. Ce sont ceux qui ne sont pas les jouets de leurs émotions, sentiments et passions, mais qui les contrôlent et qui maîtrisent leur sentiment. C’est un degré d’évolution très élevé. C’est l’objet de la recherche de tous ceux qui visent la maîtrise du mental et qui auront par là un bonheur complet et durable.
Suresnes, samedi 16 février 1935
