Le but de la vie

Le but intérieur et le but extérieur

L’essentiel dont un chercheur de vérité doit prendre conscience est le but de la vie. Dès qu’une personne commence à se sentir plus sobre devant l’ivresse de la vie, la première question qu’elle se pose est : « Quel est le but de ma vie » ? Chaque âme a son propre but, mais à la fin tous les buts se résument à un seul but, et c’est ce but qui est la recherche du mystique.

Toutes les âmes, à travers le bon ou le mauvais chemin, arriveront tôt ou tard à ce but – but qui doit être atteint, but pour lequel toute la création a été conçue.

La différence entre l’âme qui cherche et l’âme qui travaille aveuglément vers ce but est la même que celle qui existe entre le matériau et l’artisan. Le potier et l’argile sont tous deux à l’œuvre pour produire un vase. Mais c’est la joie et le privilège du potier d’éprouver le bonheur de cette réalisation, non celui de l’argile. Ainsi en est-il des êtres qui s’avancent inconsciemment vers ce but et les âmes qui s’efforcent consciemment de l’atteindre. Les deux se rejoignent pour la même réalisation ; la différence est dans la conscience qu’ils en ont.

Prendre conscience de son but extérieur

Le premier pas dans le chemin spirituel est de prendre conscience de son but extérieur dans la vie. Car il n’est pas donné à tout le monde de comprendre même sa mission extérieure dans l’existence. Et l’être qui ne s’en rend pas compte peut ainsi peut-être passer toute sa vie, et peut-être même jusqu’à la fin, sans y parvenir. Mais celui qui se préoccupe de la connaître la trouvera tôt ou tard. Car il reçoit constamment dans son cœur la réponse à la question.

Comme le dit Sa’di :

Chaque âme est créée pour un certain but, et la lumière de ce but est allumée dans cette âme.

S’il y a une lumière allumée avant même que la personne ne vienne sur la terre, il reste néanmoins à cette personne de découvrir par elle-même le but de sa vie, bien que tout autour d’elle le lui montre du doigt.

L’on pourrait demander : « Le but extérieur pourrait-il conduire au but intérieur de la vie » ? Certainement. Tout ce que fait une personne, que ce soit spirituel ou matériel, n’est qu’une marche pour arriver au but intérieur, si toutefois elle le considère comme tel. Si elle est dans l’erreur, l’erreur lui appartient et est en elle. Elle travaille quand même en vue du but intérieur, du but ultime. Car tout est créé pour travailler selon un plan. Et ainsi chaque individu travaille dans le sens de l’accomplissement de ce plan divin. Le bien et le mal, tout doit se résoudre à la fin en l’accomplissement du but divin. S’il y a une différence, elle concerne cet individu particulier.

La réalisation des cinq désirs

Il y a cinq désirs qui poussent quelqu’un vers l’accomplissement du but intérieur : le désir de vivre, le désir de connaître, le désir de pouvoir, le désir de bonheur et le désir de paix. Ils travaillent consciemment ou inconsciemment au plus profond de chaque être.

Ces cinq désirs qui travaillent au-dedans de chacun le poussent à agir soit en bien soit en mal, pourtant ils concourent tous au but unique qui est la réalisation de l’objet de la création entière.

  • Quand le désir de vivre nous amène au contact de notre vie réelle, d’une vie qui n’est pas sujette à mourir, alors le but de ce désir est accompli.
  • Quand nous avons pu pleinement percevoir la connaissance de notre propre être qui nous ouvre à la connaissance divine et au mystère de toute la manifestation, alors le but de la connaissance est atteint.
  • Quand on est capable de se mettre en communication avec le Pouvoir Tout-Puissant, alors le désir de pouvoir est réalisé.
  • Quand on a pu trouver son bonheur dans son propre cœur, indépendamment de toutes les choses extérieures, notre désir de bonheur a atteint son but.
  • Quand on est à même de s’élever au-dessus de toutes les conditions et influences qui perturbent la paix de notre âme et que l’on a trouvé la paix au milieu de la foule comme loin du monde, alors le désir de paix est satisfait.

Ce n’est pas dans la réalisation de l’un ou de l’autre de ces cinq désirs que se trouve l’accomplissement du but. C’est dans la réalisation de ces cinq désirs qu’un but unique est accompli, le but pour lequel toute âme est née sur terre.

S’éveiller de son sommeil

Question : Si vous savez qu’une certaine chose vous donne paix, bonheur, connaissance et amour, mais qu’elle en privera un autre, que doit-on choisir ? En profiter soi-même ou laisser l’autre personne en bénéficier ?

Réponse : Je répéterai de nouveau ce que j’ai dit : celui qui a trouvé le bonheur dans son propre cœur et qui est arrivé à la connaissance de lui-même, a trouvé la paix dans son être le plus profond. Celui-là n’aura privé de paix ou de bonheur aucun autre. Il est parvenu à la source de la connaissance, à la fontaine où ces choses ne manquent jamais et où la perfection apparaît.

Si l’on est intuitif et mystique les conditions nous disent toujours quel est le but de notre vie. La nature a une telle perfection de sagesse ! On observe que toutes les petites créatures, insectes, germes et vers, ont reçu le sens qu’il fallait pour arranger leurs petits abris, pour se protéger et pour se faire des réserves de nourriture. Aux abeilles qui ont le don de produire du miel, la manière a été apprise. Ainsi, la nature enseigne à chaque âme à chercher son but. Elle a créé chaque âme pour ce but, et elle appelle continuellement l’âme à accomplir ce but. Mais si l’âme n’entend pas cet appel et sommeille, ce n’est pas la faute de la nature qui, elle, appelle sans arrêt. Par conséquent, si j’avais à dire en quelques mots comment l’on peut trouver son propre but, je dirais : en s’éveillant du sommeil.

Réaliser son propre but

Question : Vaut-il mieux accomplir son propre but ou aider les autres dans l’accomplissement de leur but ?

Réponse : Celui qui n’est pas capable de réaliser son propre but, au lieu d’accomplir celui d’un autre peut l’abîmer. Il ferait mieux de chercher d’abord à accomplir son propre but. Quand il voit qu’il peut y arriver, il sentira davantage de sagesse et une plus grande inclination à aider un autre vers son but. Et il pourra aussi progresser en accomplissant le but d’un autre. Sa joie d’aider un autre à accomplir son but sera plus grande que celle de réaliser son propre but.

Comme je l’ai toujours dit, la renonciation forcée n’est pas une vertu. Si une personne n’est pas capable de renonciation, elle fera mieux de ne pas renoncer, parce qu’elle n’est pas prête. La renonciation ne peut être une vertu que si l’on y éprouve une joie. Rien au monde ne peut donner une plus grande joie que la renonciation.

La renonciation

Question : Mais alors, la renonciation devrait être l’ultime but pour tous ?

Réponse : Oui, en effet. Cependant ce n’est pas le commencement, c’est la fin. Si elle est pratiquée comme une vertu au commencement, c’est une erreur. Car peut-on appeler vertu ce qui apporte la souffrance ? La vertu doit apporter le bonheur. Si l’on faisait quelque chose au profit d’un autre pour nous lamenter aussitôt en disant : « Comme je suis malheureux d’avoir été bon pour lui », l’on ferait mieux de ne pas être bon. Très souvent, dans un moment de bonté, l’on fait quelque chose pour un autre, puis en réaction l’on pense : « Pourquoi l’ai-je fait » ! On est alors grand perdant, parce que l’on a perdu deux choses : l’on a perdu et ce que l’on a donné et la vertu qui y était attachée.

Sacrifice, renonciation et soumission 

Question : Est-ce là la différence entre sacrifice et soumission ?

Réponse : C’est vrai ; dans ce cas l’un est faiblesse, l’autre grandeur.

Question : Est-ce que les mots soumission et renonciation sont équivalents ?

Réponse : La soumission, tant qu’elle n’existe que dans l’imagination, vaut bien mieux que dans l’action. Si, dans notre imagination, nous nous soumettons à l’Etre Divin, cela vaut bien mieux. Car toute adoration et toute soumission ne sont dues qu’à un seul être, et c’est Dieu.

Question : Y a-t-il une différence entre sacrifice, renonciation et soumission ?

Réponse : Ils sont tous trois des nuances différentes qui indiquent des sens différents. Le sacrifice est une perte, c’est quelque chose que l’on perd. La renonciation est abandon de quelque chose.

Dans la soumission, il n’est besoin ni d’abandonner ni de perdre, mais de se rendre humble, de céder. Si vous êtes humble, c’est une soumission ; si vous êtes respectueux, c’est une soumission. Par conséquent, se soumettre est une chose qu’un homme sage pratique à tout moment, parce que les conditions ne sont pas toujours comme on les souhaite. Bien souvent viennent des périodes où nous devons nous soumettre parce qu’il n’y a que trois conditions : briser, être brisé ou se soumettre. La soumission est la voie médiane que Jésus Christ a enseignée :

« Si l’on te frappe sur une joue, tends l’autre ».

L’on peut se demander pourquoi il n’a pas enseigné les deux autres conditions. La réponse est que les gens les connaissaient déjà.

Le but de la vie – série de conférences donnée durant l’École d’été, Suresnes, 1924.
La première édition en anglais date de 1927, Londres.

Publié dans Philosophie Le but de la vie – cahier n°7 – chapitre 1