Le cahier des rêves

L’entraînement soufi

Lorsqu’un être dont la vocation est de suivre le chemin du mysticisme prend l’initiation de la main d’un maître, il est courant qu’il commence à avoir des rêves qui ont un sens pour son parcours, immédiat ou futur. Ces rêves montrent rarement les choses en clair. Ils sont très généralement symboliques. Le sens peut lui en sembler obscur, mais ils sont clairs pour son maître, si celui-ci est un vrai maître.

De cela, le cahier où Sharifa écrivait ses rêves constitue une parfaite illustration. Elle commença à l’écrire en 1915, peu après qu’elle eût été initiée.

« Ils sont très clairs – écrit Feizi van der Scheer qui eut en mains ce cahier après le décès de Murshida – et les images sont souvent belles. En outre, ils jettent une lumière sur son caractère. Souvent elle y voyage, parfois par le train, parfois à cheval ou dans une voiture et elle se soucie beaucoup du cheval, qu’on ne le force pas ou qu’il ne soit pas blessé. Elle est souvent portée à aider d’une manière ou d’une autre un enfant, un chat ou un petit animal. Elle s’y préoccupe des autres et souvent voudrait leur montrer ce qu’elle voit. Cette tendance à aider révélée par ses rêves est très remarquable et on la trouve rarement dans ceux d’une personne ordinaire.

Parfois elle part en voyage avec d’autres et puis elle suit son propre chemin ; un chemin qui est souvent escarpé et glissant, mais en le suivant elle voit et fait l’expérience de choses que les autres ne viennent pas voir. En dessous de certains de ces rêves, Murshid inscrit des remarques, qui s’accomplirent sûrement par la suite. Il y a bien trop de rêves pour les rapporter tous, mais j’en rapporte quelques-uns ».

Samedi 4 Septembre – J’ai rêvé que je me promenais autour d’un vaste réservoir. Soudain j’ai vu une très grande otarie. Elle a paru vouloir venir vers moi, mais s’arrêta et se dressa sur sa queue. Je pensai comme c’était bien que dans cette vieille ville les gens des quartiers pauvres aient cette pièce d’eau, et quelque chose d’aussi intéressant à y regarder.

Jeudi 16 Septembre – J’ai rêvé que ma chambre à coucher était une pièce où il y avait des robinets où les gens venaient prendre de l’eau. Le lit était haut de plusieurs yards. Il y avait deux ou trois bois de lit les uns sur les autres. C’était très inconfortable. Il y avait deux hautes fenêtres et beaucoup de lumière, et la pièce était blanche. Un vieux monsieur est venu prendre de l’eau. Je ne l’ai pas laissé entrer. Puis une femme entra directement prendre de l’eau. Elle me parla beaucoup.

Murshid :
Vous serez une fontaine d’inspiration pour vous-même et pour d’autres que vous pourrez choisir.

(Date ?) – J’ai rêvé que ma sœur, qui avait été malade, était assise à côté de moi et prenait une leçon de musique. Elle était vêtue d’une draperie bleu-pâle. Une autre personne se mit à dire qu’avec d’autres, elles apprenaient la musique ésotérique. Elles prétendaient que leur apprentissage était le meilleur de tous. Murshid nous enseignait. Il demanda aux autres personnes si elles souhaitaient continuer de la même façon. Elles répondirent que oui. Mais il nous enseigna une façon différente et j’en fus très contente. Ma sœur commença à se fâcher contre moi, disant qu’elle ne partagerait pas avec moi et ne resterait pas avec moi … Je n’ai rien répondu du tout à ma sœur, mais après un moment je me suis levée et j’ai fait semblant de lui donner une gifle. Elle a eu très peur et s’est sauvée. Très vite elle est revenue et s’est plainte à mon sujet.

Murshid :
vous serez spécialement entraînée dans la musique ésotérique et vous éprouverez une grande opposition et jalousie.

Mardi 19 Octobre 1924 – J’ai rêvé que Murshid était assis près de la fenêtre, à côté d’une rue qui menait à la mer. J’étais assise en face de lui. Il me dit en français : « Ce sujet de l’indifférence est très intéressant. Il est très profond ». J’ai dit : « Il est très profond ». Je ne pouvais pas très bien entendre ce qu’il disait. Je dis : « Aujourd’hui je ne peux pas entendre et je ne peux pas voir très bien ». Et puis je n’ai plus pu voir clairement Murshid, tout est devenu noir, plus lumineux ensuite, et puis tout à fait fait noir, et je suis tombée de ma chaise. Un instant je suis restée suspendue à cette chaise, puis suis tombée au sol et ai roulé deux fois sur moi-même. Je ne pouvais ni voir ni entendre, mais je pouvais sentir que j’étais vivante. Dans cette situation j’ai vu dans un rêve, premièrement un homme agenouillé sur un tapis de prière étalé sur le sol, et en train de prier. Il y avait un chameau à côté de lui, je voyais sa tête (celle de l’homme) contre la pleine lune. En second lieu deux hommes et un garçon préparant de la nourriture dans un récipient, sur une route dans la poussière blanche. Troisièmement une mouette se tenant près de son nid sur un rocher, dans une lumière très brillante. Quatrièmement une voix de femme disant : « Des chaussettes blanches, ils en portaient. Mon grand-père en portait ; comme je les détestais !  » J’ai vu son grand père, un vieil homme maigre, assis sur un lit, habillé de noir et avec des chaussettes blanches. « Quand j’allais à l’école – continua-t-elle – elles n’étaient pas bonnes pour l’école ». Puis je roulai sur moi-même. J’ai tendu la main dans la direction où je pensais que Murshid se trouvait. Je pensai que si Murshid touchait ma main, je pourrais mourir comme par un choc électrique. Je sentais que je respirais fort et que ma bouche bougeait. Je pensai : « Peut-être suis-je évanouie. Il s’agit de très bien se maîtriser. Et je suis très calme ». Je pensai que Murshid ne permettrait pas que quelque chose de très mauvais m’arrive.

Murshid :
Le rêve de Murshid était la plus merveilleuse révélation pour vous. Veuillez en demander demain l’interprétation.

Samedi 31 Juillet – J’ai senti la présence de Murshid pendant la nuit ; et qu’il connaissait mes pensées et mes paroles et ce que je ressentais et ma peine, et tout.

Lundi 2 Août – J’ai pensé que je sentais que Murshid me disait quoi faire à chaque instant, et approuvant ou désapprouvant ce que je faisais et ce que je pensais. J’ai vu le visage de Murshid et entendu sa voix, disant : « c’est bien ».

3 Août – J’ai rêvé que j’attendais dans ma chambre, et que Murshid arrivait. C’était une femme. Il me dit : « Asseyez-vous sur ses genoux » Quand je vins plus près, je fus étonnée de voir comme sa robe noire était noire. J’ai posé ma tête contre son cœur, pendant qu’il me parlait. Je n’entendais pas sa voix, mais comprenais que je pourrai toujours être près de lui et savoir ce qu’il me dit. Cela créa une sécurité et une paix dans tout mon être, comme je n’en avais ressenties auparavant, et qui resta longtemps après, lorsque j’étais réveillée.

Le carnet d’Antoinette Schamhart

Et il y a aussi un petit carnet dans lequel Antoinette Schamhart [1] copia les annotations de Pîr-o-Murshid concernant certains des rêves (qui n’ont pas pu être retrouvés). Voici quelques-unes de ces annotations :

a/ Ayez courage, l’illumination gît dans la souffrance.

c/ Vous êtes liée à Murshid sur tous les plans de l’existence.

g/ Votre illusion s’effondrera devant la réalité de votre âme.

i/ Vous ne pouvez pas dépendre de Murshid pour votre progrès mais vous devez y mettre aussi de vous-même.

j/ Vous irez de l’avant dans votre voyage spirituel sans égard pour ce qui vous entoure ni pour les circonstances.

l/ Tout, les amis et ce qui vous appartient, vous devrez les abandonner avant d’entrer dans le royaume de Dieu.

n/ Cela montre que pour vous le porteur du Message de Dieu est Inayat Khan.

p/ Cela montre que chaque personne mangeait comme les animaux mangent de l’herbe, mais voulait quelque chose de meilleur, que vous avez pris à la boutique de Dieu, qui est : la suave dévotion, l’essence de tout ce qui est bon et beau.

q/ Votre difficulté à progresser et à aider Murshid, et puis votre élévation vers le but idéal.

Nous avons transcrit in extenso plusieurs de ces rêves, avec les remarques de Murshid, car ils servent à illustrer le processus de ce fana-fi-sheikh, de cette absorption progressive des qualités du maître, et même de cette imprégnation de la psyché du disciple par le maître tel qu’elle s’est déroulée chez Murshida Sharifa..

Si l’on ignorait tout des réalités de la vie intérieure, on pourrait appeler cela une aliénation de la personne au profit d’une autre, une domination, ou une abdication de la personnalité, ou même une sorte d’obsession amoureuse (l’élève sur les genoux du maître, posant sa tête sur le cœur de celui-ci). Mais toutes ces interprétations ne s’adresseraient qu’aux apparences et en seraient, en quelque sorte, les victimes. Elles n’en feraient que la caricature. Car on oublie généralement, dans l’interprétation des rêves, le fait que chaque personne se trouve à un niveau d’évolution différent. De sorte que telle image pourra signifier telle chose dans le rêve de l’une, et une chose très différente dans le rêve d’une autre, qui sera d’une évolution différente.

La signification de ces rêves

Il est au contraire possible d’esquisser la signification réelle de ces rêves, parce que nous savons beaucoup plus de choses sur Murshida Sharifa qu’elle n’en savait elle-même au moment où elle rêvait et qu’elle en sut plus tard, comme nous allons le voir plus bas.

Nous n’allons pas faire une interprétation exhaustive de tous ces rêves, ce qui risquerait d’être fastidieux. Contentons-nous de prendre par exemple le rêve du 19 Octobre 1924. « … Murshid était assis près de la fenêtre, à côté d’une rue qui menait à la mer ». Le chemin qui mène à la mer est le voyage spirituel et la mer représente l’infini, l’indépendance en elle-même : en effet, étant en mer, on ne voit pas autre chose dans tout l’horizon que la mer, et d’autre part la mer ne dépend de rien, ne demande rien. Le cycle entier des eaux terrestres et atmosphériques est tributaire de la mer. Mais la mer peut se passer d’eux.

L’infinitude et l’indépendance sont deux caractères qui n’appartiennent qu’à Dieu, et n’appartiennent pas à l’homme, comme par exemple la mansuétude ou la bonté, qui peuvent se refléter en lui. Mais l’homme ne pourra jamais être indépendant de rien, et encore moins infini, étant voué à la limitation de son état humain. « Murshid était assis près de la fenêtre » signifie le maître qui « peut voir à travers la fenêtre », autrement dit qui est conscient de ce que sont la vie intérieure et le sentier mystique.

« Ce sujet de l’indifférence est très intéressant, il est très profond. J’ai dit ‘il est très profond’. Je ne pouvais pas très bien entendre ce qu’il disait »

L’indépendance et l’indifférence

Ah ! comme cela lui devint clair, plus tard, quand elle ‘réalisa’ pour elle-même cette indifférence ! Mais à l’époque elle ne pouvait pas très bien entendre ce qu’il disait.

Voici ce qu’elle expliquera elle-même plus tard, dans The ocean within :

« A mesure qu’une personne avance dans la vie, elle constate qu’il lui vient de plus en plus d’indifférence. Un enfant s’intéresse à tout ; il veut regarder tout ce qui arrive devant lui, toucher tout ce qu’il voit, il pose des questions à propos de chaque chose. Mais quand l’enfant a grandi un peu plus, une certaine indifférence lui vient et il n’a plus d’intérêt pour le jouet qui l’attirait tant. Et puis il arrive une période dans la vie de l’homme où l’indifférence s’accroît, où – ne sachant pas pourquoi – il constate qu’il a perdu intérêt pour ce qui le captivait auparavant.

Cette indifférence est-elle une perte ? Ce n’est pas une perte, c’est un signe de la maturité de l’âme. Elle signifie qu’un être s’élève au-dessus de ce qui portait autrefois sa main à acquérir ;

‘L’indépendance et l’indifférence sont les deux ailes qui permettent à l’âme de voler’

Gayan

L’intérêt a-t-il moins de valeur que l’indifférence ? Les deux ensemble font la vie. Le monde fut créé par l’intérêt, il est résorbé par l’indifférence – a dit Hazrat Inayat. D’abord un certain mouvement, puis intérêt pour ce mouvement, et puis de plus en plus d’activité créant toutes choses et tous les êtres de l’univers. Et puis peu-à-peu l’intérêt cesse, l’emprise se desserre et la vie retourne à son état premier qui est la paix, qui est la dernière étape.

L’intérêt produit la joie, l’indifférence crée la paix, et dans l’alternance de l’intérêt et de l’indifférence, la vie s’écoule.

…Quand un homme mûrit dans son cœur, devient plus vieux dans son âme, son indifférence s’accroît. Dans cette indifférence il n’est pas malheureux, il est tranquille il est en paix. Par contre, quand ce qui semblait beau perd sa beauté aux yeux d’une personne, quand le fruit jusque-là délicieux devient amer dans sa bouche, alors vient l’affliction, la déception. Mais avec l’indifférence arrive un bonheur – pourtant un bonheur que l’on peut à peine distinguer de la tristesse. Dans le langage de l’Orient, on l’appelle ‘Vairâgya .

Celui à qui cette indifférence est venue sent que son cœur vit, qu’il a tout son pouvoir, toute sa vie ; et sa force est préservée, et ne se dépense pas pour n’importe quel objet. Il sent que son cœur s’épanouit comme une rose, qu’il ne s’est pas orné pour plaire ; il s’épanouit, heureux de sa beauté parce que sa nature est beauté. Son âme brille comme un diamant, qui ne brille pas pour éclairer ni pour attirer ; il brille parce que sa nature est lumière. Tel est le parfait état d’indifférence.

L’indifférence peut-elle devenir absolue ? Oui, on fait l’expérience de l’indifférence absolue dans la vie courante, consciemment ou inconsciemment. On en fait l’expérience dans le sommeil profond, on en fait l’expérience dans la méditation. C’est l’état primordial de la vie. Aussitôt qu’il y a mouvement l’intérêt s’éveille et l’indifférence n’est plus absolue ».

Puis viennent les autres parties du rêve, qui sont peut-être de moindre conséquence, mais nous font toucher quelque chose des expériences mystiques et des progrès d’une âme. Nous apprenons que la rêveuse « est tombée de sa chaise, a roulé deux fois sur elle-même. Elle ne pouvait ni voir ni entendre, mais sentait qu’elle était vivante ».

Il y a beaucoup d’expériences, beaucoup de phénomènes dans le chemin spirituel. Ces expériences oniriques – pour une fois à moitié seulement symboliques, l’autre moitié étant un barreau de l’échelle qui va vers le but – ces expériences signifient la sortie du corps matériel – la chaise. La rêveuse – sa conscience – tourne deux fois sur elle-même ; elle se dégage de ce qu’on appelle le corps astral et le corps mental. Dans cette situation elle ne pouvait ni voir ni entendre, mais pouvait sentir qu’elle était vivante. Il n’y avait plus de mental pour voir ni pour entendre, mais la conscience possédait encore une chose : la vie. C’est alors que l’âme devint libre et put voir et entendre par elle-même des choses qui ne concernaient plus sa personne limitée, mais d’autres personnes, ou d’autres créatures. Puis elle roule sur elle-même et rentre, péniblement, dans son corps.

La maîtrise

Cette deuxième partie du rêve montre aussi que Murshida Sharifa n’est pas la victime passive de ce qui lui arrive. Elle se maîtrise et se contrôle et elle tend la main vers son Murshid et elle pense que son Murshid ne permettrait pas que quelque chose de mauvais lui arrive.

Cela entraîne une remarque : il y a certes des gens de nature médiumnique à qui des expériences de ce genre peuvent arriver. Mais alors, même s’il y a contrôle, il n’y a pas protection par le plus grand idéal qui soit : la Vérité. Pour un vrai disciple son maître est quelqu’un qui a touché la Vérité, qui est revêtu de Vérité, mais c’est une compréhension qui est hors de portée, hors même des possibilités de conception de quelqu’un qui n’est pas un vrai disciple. C’est pourquoi les expériences occultes réduites à elles-mêmes – et même de survenue spontanée – sont un terrain d’expérience dangereux pour l’équilibre de la personne, qui peut ne plus pouvoir se contrôler et en devenir le jouet.

La vision du mystique

Ce n’est certes pas par jeu que nous nous permettons ces interprétations. Encore une fois elles apparaissent clairement parce que nous connaissons le résultat qui s’en est suivi dans l’évolution de Murshida Sharifa et que nous pouvons faire le rapprochement, la comparaison. Non, ce n’est pas par jeu, ni par curiosité intellectuelle. C’est bien plutôt parce que les rêves comme les visions d’une mystique sont toujours significatifs de son évolution et de sa destinée, intérieure comme extérieure : ils font partie de son parcours.

En outre, beaucoup des rêves que fait un mystique sont davantage que des rêves, et sont plus signifiants que ceux d’une personne ordinaire : ce sont, comme nous l’avons dit, des expériences dans les plans plus subtils mais aussi réels que le plan terrestre, des plongées dans la vérité profonde de son être dont il ne revient pas les mains vides, mais riche d’un savoir intime et de singulières certitudes.

Note

[1] Antoinette Schamhart – Elève et amie proche de Murshida Sharifa, qu’elle tâcha d’assister comme elle le pouvait dans ses épreuves, notamment par des démarches malheureusement infructueuses auprès du Sheikh-ul-Masheikh.  Elle fut la mère d’Elise Schamhart, co-auteur de ce Mémorial.