
En dehors du silence méditatif, même dans notre vie quotidienne le silence est une chose essentielle. Il y a une énergie qui s’accumule, fonctionnant dans la partie la plus profonde de notre être, et c’est dans le fait de parler que l’on donne issue à cette énergie. On peut mieux appeler cette énergie magnétisme. Elle est inspiration et elle est sagesse. C’est pourquoi, vous trouverez toujours dans la personne la moins bavarde davantage de sagesse que dans celle qui est bavarde. Et en dehors de la sagesse, d’un point de vue physique une personne bavarde perd tout le temps une énergie qui, si elle la conservait, lui permettrait de construire un grand pouvoir vital en elle-même.
Chez quelques personnes, cela devient une passion de parler sans but, sans en avoir de raison, parce qu’elles aiment parler. Si l’on savait ce que dit la Bible concernant la parole :
« D’abord était le Verbe et le Verbe était Dieu ! »
Si seulement l’on savait que c’est la parole qui a été la tradition de l’humanité !
Ceux qui ont l’estime de la parole, ceux qui considèrent que la parole a de la valeur, leur parole devient précieuse. Une parole d’eux vaut des millions, et même des millions valent moins que le prix de leur parole. Les grands maîtres de l’humanité sont venus et ont disparu, et ce qu’ils ont laissé derrière eux, que le monde considère comme plus précieux que toute autre chose, est leur parole.
La parole est céleste
Si nous gardons aujourd’hui quelque chose comme extrêmement sacré, quelle que soit notre religion, c’est la parole qui nous a été donnée, c’est cette parole que nous conservons comme la chose la plus précieuse au monde. Dès que quelqu’un commence à donner de la valeur à sa parole, dès ce moment il commence à penser ce qu’il dit. Une personne grande est celle qui se tient à sa parole. Aussi grand que soit un homme, s’il ne fait pas honneur à sa parole, il ne peut pas réellement être grand.
C’est une telle pitié qu’en ce temps de matérialisme nous perdons l’idée de la chose la plus précieuse que nous ayons et que nous avons reçue du Ciel, car la parole est céleste. Et ce qui est dans la parole est l’âme, l’essence. Quand on use de cette parole sans nécessité, on fait en cela injure à la vie.
Ne voyons-nous pas qu’il y a des personnes qui viennent nous dire par exemple mille paroles et que pas une seule ne nous frappe ? Une autre personne vient à nous et nous dit peut-être un seul mot, mais il pénètre, il fait impression. Ce mot est précieux. Car il y a une parole vivante et une parole morte. Une parole vivante possède la vie, elle opère chimiquement. La parole morte n’a pas de vie, elle est comme un cadavre. Alors que la parole vivante s’en ira flotter dans l’espace, elle atteindra le cœur des hommes et y fera son œuvre. La parole morte tombera de la bouche et sera enterrée dans la poussière.
Le contrôle de la parole est le contrôle du mental.
Très souvent quelqu’un parle à cause de sa faiblesse. Par faiblesse il ne peut pas contrôler son idée, sa pensée. C’est par impuissance qu’il laisse tomber un mot qu’autrement il aurait gardé non-dit. Vous constaterez toujours qu’une personne bavarde, une personne qui en critique une autre est d’un caractère faible. Ce n’est pas qu’elle aime parler, c’est qu’elle ne peut pas s’empêcher de parler. Elle est comme quelqu’un qui mange mais ne peut pas digérer. Quand quelqu’un ne peut pas garder son propre secret, quand quelqu’un ne peut pas garder le secret de son ami, c’est qu’il n’a pas le pouvoir de digérer. Sa conscience se sentira toujours coupable, son cœur agité.
Il y a une autre personne qui fonctionne comme une machine, une machine dont les oreilles entendent et dont la bouche parle et cela continue toute la journée, et continue comme une machine. N’est-ce pas l’expérience de beaucoup d’entre nous que très souvent nous pensions : « Oh, je souhaiterais n’avoir jamais dit cela à telle personne » ? N’est-ce pas l’expérience de beaucoup d’entre nous de penser : « Je n’aurais pas dû parler si durement à telle autre » ? Et n’est-ce pas l’expérience de beaucoup d’entre nous qu’après avoir parlé à quelqu’un nous pensions : « Oh, quelle chose terrible ai-je faite ! J’ai ouvert mon cœur à cette personne. Je ne sais pas ce qu’il en adviendra ». Sa’di, un grand poète Persan a dit dans un de ses poèmes :
Mon intelligent ami, à quoi sert ton repentir une fois que tu as laissé tomber ta parole de tes lèvres ?
Contrôler la parole est plus difficile que contrôler le cheval le plus fougueux. Celui qui contrôle sa parole contrôle son mental.
Différents degrés d’évaluation
Il y a une autre manière de regarder ce sujet. Quand quelqu’un parle à ceux qui ne sont pas encore arrivés à son propre degré d’évaluation des choses, il peut dire des choses de grande sagesse qui se montreront comme des cailloux au lieu d’être des perles. C’est un gaspillage de parole, d’un idéal plus élevé, d’une plus grande vérité, devant une personne qui n’est pas capable de compréhension ni d’appréciation. Vous avez mis entre les mains d’un autre quelque chose qu’il tournera en ridicule, dont il se moquera et à qui cela ne servira à rien. Vous constaterez qu’il eût été plus intelligent, plus sage de ne pas lui avoir dit de telles paroles à ce moment-là, mais de le préparer à entendre ces mots, fût-ce dix ans après.
Et puis, il y aura des moments où vous rencontrerez une personne évoluée pour laquelle vos paroles seront de peu d’importance. C’est comme un enfant parlant à une grande personne, ce qui, à celle-ci, n’apporte rien. Mais en faisant cela vous lui ferez perdre son temps aussi bien que le vôtre. D’ailleurs, beaucoup savent combien de fâcheries entre des relations, entre des amis sont amenées par une conversation inutile. Peut-être que la conversation n’avait aucune importance en elle-même, cependant elle a pu aboutir à une grande disharmonie ou à la séparation.
La beauté et la dignité
Il y a l’histoire amusante d’une femme qui alla consulter un guérisseur, un magnétiseur, et lui demanda de lui donner quelque chose, car elle était en grande détresse. Chaque jour elle était en désaccord avec son mari. Le guérisseur lui dit : « C’est très facile. Je vais vous donner quelques bonbons, vous les garderez dans la bouche en fermant les lèvres. Chaque fois que votre mari rentrera, mettez-en un dans votre bouche ». Le remède se montra très efficace, et après avoir fini les bonbons, la femme revint le remercier et demanda davantage de ces bonbons magnétisés. Il répondit : « Ma chère dame, vous n’avez plus besoin de bonbons. Pensez simplement que vous les avez et fermez la bouche ».
Cet exemple de silence est à apprendre pour nous tous, que nous soyons sages ou non. Pour le sage, le silence est la chose la plus belle, pour l’insensé c’est la seule chose digne à faire.
La voix qui vient constamment du dedans
Nous en venons maintenant à un aspect encore plus profond du silence. Qu’est-ce que le silence ? Le silence est une chose que, consciemment ou inconsciemment, nous cherchons à chaque moment de notre vie. Nous cherchons le silence et nous le fuyons en même temps. Où est-ce qu’on entend la Parole de Dieu ? Dans le silence. Les voyants, les saints, les sages, les prophètes et les maîtres ont entendu cette Voix qui vient du dedans en se rendant silencieux. Je ne veux pas dire par là que du moment que vous faites silence, on vous parlera. Je veux dire que nous entendrons la Voix qui vient constamment à nous une fois que nous serons silencieux.
Une fois que son mental a été rendu tranquille, une personne communique avec tous ceux qu’elle rencontre. Elle n’a pas besoin de beaucoup de mots ; quand les regards se rencontrent, elle comprend. Deux personnes peuvent parler et discuter toute leur vie et ne pas se comprendre. Et deux personnes ayant un mental tranquille se regardent et en un moment il y a communication.
D’où vient la différence entre deux personnes ? Elle vient de leur activité. Et d’où vient l’accord ? Il vient de la tranquillité du mental. C’est le bruit qui empêche d’entendre la voix qui nous parvient d’une certaine distance, et ce sont les eaux troublées d’un bassin qui nous empêchent de voir notre propre image réfléchie dans l’eau. Quand l’eau est calme elle donne une réflexion claire, et quand l’atmosphère est calme, nous entendons cette voix qui vient constamment au cœur de chaque personne. Nous cherchons à être guidés, nous cherchons tous la vérité, nous cherchons le mystère. Le mystère est en nous-mêmes, ce qui peut nous guider est dans notre propre âme.
Se rendre soi-même tranquille
En dehors de cela, bien souvent l’on peut rencontrer une personne dont le contact vous rend agité, nerveux. La raison en est que cette personne n’est pas calme, pas tranquille. Cela montre que l’agitation rend les autres agités. Le calme rend les autres calmes. Il n’est pas facile de rester calme et de conserver sa tranquillité en présence d’une personne agitée, sans repos. L’enseignement du Christ est :
« Ne résistez pas au mal ».
Cela signifie : ne cédez pas à cette condition troublée, n’adhérez pas à la condition troublée d’une autre personne. C’est comme partager un feu qui vous brûlera.
Comment peut-on développer en soi ce pouvoir de résister dans la vie de tous les jours à toutes les influences perturbatrices ? Car notre vie est exposée à cette atmosphère à chaque moment du jour. La réponse est qu’on doit se rendre soi-même tranquille par la concentration.
Le mental est comme un bateau
Vous pourriez demander ce que j’entends par concentration ? Notre mental est comme un bateau, un bateau qui est dans l’eau, sujet à être ballotté par les vagues et sujet à l’influence du vent. Les vagues sont pour ce bateau les émotions et les passions, nos pensées et nos imaginations. Le vent, ce sont les influences extérieures qu’il doit rencontrer. Afin de stabiliser le bateau, nous devons avoir une ancre à jeter à l’eau. L’ancre stabilise le bateau. L’ancre est l’objet sur lequel nous nous concentrons. Si cette ancre est lourde et pesante, elle arrêtera le bateau. Mais si cette ancre est légère, le bateau bougera et ne restera pas tranquille. En effet, il est dans l’eau, et sujet au vent.
Mais grâce à cela nous ne faisons que contrôler le bateau. Se servir du bateau est encore une autre question. Le bateau n’est pas fait pour rester immobile, il est fait pour un but. Le faire rester tranquille c’est en premier le contrôler. Tous ne le savent pas, mais en fin de compte ce bateau est fait pour aller d’un port à un autre.
La boussole du mental
Maintenant faire naviguer le bateau requiert quelques conditions. Ces conditions sont que le bateau ne doit pas être plus fortement chargé que le poids qu’il doit transporter. Ainsi notre cœur ne doit pas être fortement chargé avec les choses auxquelles nous nous attachons, parce qu’alors il n’avancera pas. Le bateau ne doit pas être amarré et enchaîné à ce seul port, car alors il sera retenu et ne pourra pas aller à l’autre port pour lequel il est fait. Le bateau peut rester amarré à un seul port pendant mille ans. Mais alors le bateau ne fait pas son travail. En outre il doit répondre au vent qui l’emmènera à l’autre port, et c’est le sentiment qu’une âme reçoit du côté spirituel de la vie. Sentir ce vent aide à avancer vers ce port auquel tous sont destinés.
Le mental, une fois pleinement concentré, doit devenir une boussole, comme le compas que l’on a dans un bateau, qui pointe toujours du même côté. Quelqu’un qui a des intérêts de mille côtés n’est pas prêt à voyager dans ce bateau. C’est celui qui n’a qu’une chose en tête – toutes les autres étant secondaires – celui-là voyagera de ce port-ci à l’autre port. C’est ce voyage qu’on appelle mysticisme.
La réalisation de la vérité
L’effort du message Soufi est d’offrir l’occasion à ces chercheurs sérieux de la vérité d’aborder le côté plus profond de la vie. Il y a une chose que je veux certainement dire : la vérité n’est jamais enseignée, la vérité est découverte. Je veux aussi dire qu’il ne s’agit pas de faire des prodiges, que ce n’est pas l’amour des phénomènes qui est le signe de ce secret, car c’est dans la recherche de la vérité qu’on trouve Dieu, car c’est en trouvant Dieu que la vérité est réalisée. Mais où peut-on trouver Dieu ? On peut trouver Dieu dans le cœur de l’homme.
Bruxelles, 8 décembre 1924,
Publié dans Psychologie – l’aire du mental – L’expansion de conscience – cahier n°3 – chapitre 8
