Les différentes phases d’évolution de l’être humain

On pense rarement aux différentes phases d’évolution de l’être humain et on en tient encore plus rarement compte. La tendance actuelle veut que l’on fasse un nivellement et que l’on aille vers l’uniformité de tous les êtres. On tend vers un but égal, à un même degré de développement pour tous, et même à les rendre tous pareils si cela est possible. Tous les enfants sont soumis au même régime, à la même éducation parce que l’on a ainsi en vue l’égalité de tous les êtres humains. Cela semble être l’idéal d’aujourd’hui, et pourtant c’est le travestissement d’une réalité : dans la nature, c’est la variété qui existe. Toutes les feuilles d’un arbre s’épanouissent dans l’air, reçoivent la rosée, la pluie, mais il n’y a pas deux feuilles exactement pareilles ; sur un rosier, il n’y a pas deux roses identiques.

Nous lisons dans le Vadan.[1] :

« Tous les hommes sont égaux dans la vérité, non pas en fait ».

31ème boula du Vadan                   

Il y a une variété infinie d’habitudes, et c’est ce qui fait la variété des êtres humains.

Il y a très peu de gens au monde qui savent reconnaître le degré d’évolution des individus. Nous n’y prêtons d’habitude aucune attention. Un être humain est pour nous un être humain, il a deux yeux, deux oreilles etc., mais la différence est énorme entre les êtres. Dans les temps anciens, l’on y prêtait davantage d’attention et certaines civilisations ont même donné une grande valeur à ce sujet. C’est ainsi que les Hindous ont reconnu cinq classes d’êtres humains.

L’être angélique

Il y a d’abord l’être angélique. Il est à un stade très élevé d’évolution. Et il participe à la divinité ; chez lui cette étincelle de l’être divin luit et brille ; chez lui l’apparition de la divinité dans l’homme est la note prépondérante de son degré d’évolution. Si l’on est à côté d’un être angélique, si l’on passe à côté de lui, il nous fait penser à Dieu.

Cette nature rayonne plus ou moins à travers tous les êtres, mais chez un être angélique elle est plus évidente. C’est peut-être la grande différence entre ces êtres très évolués, très parfaits, et les autres, qui fait naître l’idée d’une séparation, qui fait que l’on reconnaît moins la nature divine dans la nature de l’homme ordinaire. Quelqu’un a écrit de Saint Paul :

« Si ce n’était pas un saint, comme on admirerait ce grand homme ! »

Sagesse et habileté

Les plus grands êtres humains touchaient à la perfection. Ils étaient hommes, mais réalisaient Dieu sur la terre. Le développement qu’ils ont atteint est le but réel de l’humanité dans la vie terrestre. Dans ces êtres, on perçoit une grande paix, un rayonnement de beauté, une sagesse profonde, une innocence qui a un effet guérisseur sur les âmes de ceux qui les approchent. Car il n’y a pas de sagesse sans innocence, pas de bonheur sans innocence : l’innocence rend capable de recevoir la sagesse. Un esprit très habile ne sera pas sage pour autant, parce que son regard sera toujours tourné sur les côtés méchants, mesquins de la vie, qui finiront par ternir sa nature. Il pourra aiguiser son intellect, devenir très habile, mais il ne sera pas sage.

Les êtres angéliques paraissent manquer d’habileté mais ils ont une profonde sagesse. Ces êtres semblent être au-dessus de la vie, et cependant quand un rôle, une tâche leur est imposée dans la vie, les met au milieu de la vie, leur vie devient infiniment plus difficile, plus ardue que celle d’un homme de développement ordinaire. Les autres ne voient pas, ne peuvent pas voir au fond de ces êtres-là. Alors, comment ces êtres développés peuvent-ils parler aux autres ? Pourtant ils doivent agir avec eux, parmi eux, patienter, subir le point de vue de ceux qui sont moins développés tout en maintenant ce qu’ils sentent être leur propre point de vue : maîtrise difficile qui demande une vigilance de tous les instants.

Les idéalistes

Puis il y a les idéalistes. Ils voient le monde en beauté ; ils aspirent en esprit vers quelque chose d’infiniment beau, et c’est vers cela qu’ils tendent, c’est cela qui est le but de leur existence. Un véritable idéaliste sait persévérer en face des désagréments, il sait les dépasser. S’il voit que le monde n’est pas tel qu’il voudrait le voir, il dira que cela ne fait rien et il ira de l’avant. Le véritable idéalisme consiste à maintenir intact l’idéal, malgré les choses tristes et imparfaites. Celui qui suit son idéal le réalisera d’une manière ou d’une autre, et sans peut-être qu’il le voie devant ses yeux.

Le conte arabe de Laïla et Majnun représente bien cette idée. Laïla et Majnun s’aimaient depuis leur tendre enfance et leurs parents s’opposaient à leur union. Ils passèrent alors par de grandes difficultés. Majnun partit dans le désert et on ne le vit plus. Laïla, voyageant avec sa famille, le retrouva un jour, presque mourant. Elle dit : « Majnun ! Je suis Laïla ». Mais il ne répondit que : « Je suis Laïla ». Car par la contemplation constante de son idéal, qui était Laïla, il avait fini par devenir cet idéal. Sans doute n’est-ce là qu’un conte, mais il est symbolique d’une grande réalité.

L’artiste

La troisième catégorie est celle de l’artiste. L’artiste est une nature raffinée, sensible, émotive, spirituelle. Il possède une intelligence prononcée. C’est un être qui est très décidé dans ses goûts, aimant une chose, n’en aimant pas une autre, changeant constamment, allant d’une émotion à une autre. Un tel être sera difficile à contenter, choisissant une chose parmi cent autres, rejetant le reste.

La vie dans le monde et la vie du corps

Après cela vient la nature qui jouit de la vie du monde, mais qui prend les choses avec sérieux, l’homme qui tente des expériences, pour qui toute difficulté matérielle et tout succès dans la vie ont un intérêt, qui attache à ses occupations comme à ses distractions une très grande importance. Son occupation, c’est surtout ce qui le concerne personnellement, c’est arranger sa vie comme il lui plaît, et cela l’absorbe pleinement.

La cinquième sorte d’homme ne pense qu’à ce qui concerne son corps. C’est un homme pour qui les appétits physiques sont les plus importants. Il ne s’intéresse qu’à manger, dormir s’amuser et exister.

Le monde évolue. Ces cinq degrés d’évolution sont naturels aux êtres humains. Et depuis sa naissance, chaque être humain est marqué par un de ces degrés d’évolution. Quelqu’un de jeune pourra être déjà très évolué et un être plus âgé n’avoir pas de spiritualité.

Tous les grands êtres spirituels ont annoncé que l’être humain est destiné à passer d’une phase à l’autre. C’est même le but de sa vie. Il n’est nullement forcé de rester à une phase élémentaire. Et il peut y avoir de telles transformations !

L’accomplissement spirituel

Il y a en Inde une anecdote religieuse du cycle de Rama. On dit qu’un grand Sage voyageait à travers les forêts et qu’il y rencontra un voleur, vivant de rapines et de meurtres. Cet homme lui rendit un service, et le Sage vit en lui certaines possibilités ; il lui apprit donc certaines choses et notamment à répéter le nom de Rama, déjà connu comme celui d’un prophète, d’une incarnation divine. Mais cet homme avait si peu de mémoire, si peu le don de se concentrer qu’il lui fut impossible de se rappeler le mot « Rama« . Alors, le Sage lui enseigna le mot « Mara » qui veut dire « tue ». Il le répéta donc, en finissant par « maRamaRama« , qui devint ensuite « RamaRama« etc., tant qu’à la fin son point de vue aussi fut retourné, que lui-même fut changé et qu’au lieu de rester un assassin, il devint un saint.

Les récits orientaux ont souvent ce caractère extrême, d’accomplissement spirituel du plus bas au plus élevé en un moment. Mais c’est pour indiquer qu’il n’y a rien d’impossible, il n’y a que la conscience de l’impossibilité. Un disciple de Pîr-o-Murshid Inayat Khan posa la question : « Est-il vrai que tout soit possible à Dieu, est-il vrai qu’Il puisse faire arriver ce que l’on désire ? » Le maître répondit :

« Tout est possible à Dieu, mais il est impossible de croire que tout est possible ».

Reconnaitre les différentes natures

A quoi peut-on reconnaître ces cinq natures différentes ? A quoi reconnaît-on le degré d’évolution de l’homme ? Beaucoup de choses, mais surtout à l’effet qu’il produit sur nous, au reflet qu’il projette sur notre âme. Pour cela, il faut que tout reflet, toute émotion, toute impression y soit d’abord effacé. En effet, sur une plaque photographique qui est déjà impressionnée, il ne se forme pas d’image. Mais sur une plaque non impressionnée, l’image se forme très nette. De même en est-il de notre cœur. Si notre cœur est pur comme un ciel sans nuages, comme une eau pure, il recevra une impression véridique. On peut aussi la recevoir par intuition, et de même par une observation attentive.

Il est utile de savoir lire certaines choses, les traits de la physionomie, l’attitude, les mouvements du corps. Mais cette science serait inutile sans le développement de l’intuition. Il serait vain de cataloguer les nez, les yeux, tous les traits, si l’on n’a pas d’intuition pour comprendre la nature humaine. Il n’y a rien de plus intéressant que l’étude de la nature humaine, il n’y a rien de plus varié.

Le mécanisme de l’impression

Il y a une autre chose à savoir, c’est que ce que nous observons chez les autres, nous le reproduisons nous-mêmes. On voit cela chez les petits enfants qui reproduisent les gestes et les actes des personnes qui les entourent. On le voit aussi chez les grandes personnes qui finissent par se ressembler lorsqu’elles vivent ensemble. Si nous observons ce qui ne nous plaît pas, nous finissons par le reproduire inconsciemment. On peut le remarquer dans une très petite circonstance, par un mot prononcé d’une certaine façon un peu défectueuse ; il arrivera qu’on le répète, puis que l’on se rattrape : « Ce n’est pas ce que je voulais dire… », s’excusera-ton.

Tout s’imprime sur notre esprit. C’est pourquoi il est intéressant de connaître toutes choses, surtout celles qui concernent l’être humain. S’arrêter aux belles actions, aux belles impressions que nous recevons d’autrui est productif de bonheur. C’est de cette façon que nous les emmagasinerons et que nous les reproduirons sans faire aucun effort pour cela.


[1] Le Gayan, le Vadan et le Nirtan sont des recueils d’aphorismes, de poèmes et de prières composés par Hazrat Inayat Khan.


Suresnes, dimanche 29 avril 1934