Pourquoi gravir chacune de ces trois marches l’une après l’autre

« Il y a trois marches qui mènent le chercheur à l’autel de la divine sagesse : l’une est la philosophie, la suivante est la psychologie et la troisième est le mysticisme. »
D’après le maître soufi Inayat Khan, la philosophie, essentiellement dans son aspect métaphysique, est : « la première marche qui mène à l’autel de la divine sagesse », les deux autres étant la psychologie et le mysticisme. Il faut entendre par psychologie, nous dit-il, la science des lois qui gouvernent le monde mental et par mysticisme le procédé qui conduit la conscience humaine à remonter jusqu’à sa Source originelle, en termes religieux, jusqu’à Dieu, le Créateur de l’univers entier.
La raison de la progression
On pourrait demander pourquoi il est nécessaire de passer par la philosophie, puis par la psychologie ? Pourquoi ne pas prendre d’emblée connaissance du procédé, de la science, du mysticisme ? C’est que Hazrat Inayat Khan avait compris, dès son arrivée en Occident, que le temps n’était plus où l’on pouvait dire : « Venez, je connais la voie et les moyens qui mènent à Dieu, à la Vérité et qui peuvent vous y conduire ». Nous sommes à l’âge de l’exigence intellectuelle, non plus à celle de la candide et simple croyance. Les gens qui réfléchissent auraient haussé les épaules. Seuls seraient venus des êtres curieux ou crédules espérant entendre du sensationnel et assister à des miracles, ou peut-être à l’inverse quelques rares personnes dont la vocation était déjà spirituelle. Il nous faut aujourd’hui des arguments pour nous risquer à croire.
Car nous n’avançons plus en terre inconnue sans avoir des éléments suffisants pour cela, des éléments permettant de penser que la démarche projetée aura quelque chance d’aboutir. Autrement dit, il faut préparer un sol intellectuel solide.
La métaphysique soufie constitue la fondation
Les connaissances de la philosophie et de la métaphysique, telles que les Soufis les ont comprises et pratiquées depuis des siècles, sont donc les bases à partir desquelles nous devons commencer pour comprendre la vérité essentielle que Hazrat Inayat Khan vient nous rappeler. Cette vérité est que nous ne sommes pas les individus mortels, limités, isolés des autres et du cosmos que nous nous croyons, mais des êtres en lesquels a été déposée l’étincelle de la vie divine, glorieuse, immortelle, illimitée et liée à toute autre vie non seulement dans notre monde sublunaire, matériel, objectif, mais dans tous les mondes visibles et invisibles de la plus vaste Création.
Souffler sur cette étincelle est la méthode et l’objet du Soufisme.
La manière de transmettre
Un mot sur le mode d’expression employé par Hazrat Inayat pour ses exposés sur la métaphysique nous paraît nécessaire, car il n’est pas habituel dans les ouvrages de cette nature..
Il parlait sans notes, usant d’un langage familier, exempt de toute expression savante, évitant les termes trop abstraits ; et il employait rarement les termes arabes ou persans du soufisme classique. Pour se faire comprendre, il préférait à cela des images et des exemples tirés de la vie concrète, ou de petits contes symboliques. D’ailleurs lui-même n‘était pas un universitaire, ni même ce que nous appelons un intellectuel. Il était musicien de profession. Et c’est de l’expérience profonde de la musique qu’il avait tiré sa connaissance de la vie et des choses.
Car il avait exploré – et compris – la nature de la musique, son caractère, son origine et sa signification, non seulement pour l’esprit et le cœur humain, mais dans la nature entière. Le bruit du vent dans les branches, de la mer agitée, le choc de deux pierres étaient pour lui un langage parfaitement clair, de même que le son mystérieux que l’on entend dans la méditation profonde, que l’on appelle parfois la musique des sphères, et qui est – dit-on – le ton fondamental de l’Univers entier, comme il est aussi le medium de toute révélation.
L’expérience métaphysique
C’est de là que découlait non seulement sa réflexion, mais surtout sa vision, son expérience métaphysique. Pour les Soufis en effet, la philosophie, et a fortiori la métaphysique, sont de nature expérimentale. Si elles ne découlent pas d’une expérience personnelle, d’une plongée dans ‘l’océan invisible’ de la réalité (selon leur expression), elle n’est qu’acrobatie mentale dans des abstractions, et on ne peut pas faire fond sur elle pour avancer d’un pas très sûr vers la vérité, en d’autres termes : « vers l’autel de la divine sagesse ».
Ce qui précède engage le lecteur à un travail particulier de réflexion, surtout en ce qui concerne certains chapitres. Souvent le sens entier ne s’en éclaire qu’à la deuxième ou troisième lecture. Mais le résultat en vaut la peine : il se passe alors pour ce lecteur un phénomène analogue à celui qui fait voir, grâce à un procédé stéréoscopique, une photographie en relief, alors qu’autrement nous la voyions plate. De même, grâce à la philosophie ainsi conçue et pratiquée, la réalité retrouve pour nous toute sa profondeur, alors que jusque-là, nous n’en voyions que la surface.
« Il n’y a pas de fin à la joie de celui qui a la juste compréhension », a dit Hazrat Inayat Khan. C’est cette joie que nous souhaitons au lecteur de sa Philosophie- Métaphysique.
Suresnes, Octobre 2011
