
L’homme est semblable à la lumière : son âme l’incandescence, son mental la flamme et son corps l’extrémité de la flamme. La chaleur qui émane de la lumière est l’atmosphère de l’homme. La fumée qui s’élève de la lumière, en réalité, n’appartient pas à la lumière, elle appartient au combustible. De même que l’ignorance dans l’homme est incommodante, ainsi la fumée s’élevant de la flamme est une gêne.
Comme les lumières diverses diffèrent dans leur degré de rayonnement, ainsi en est-il des âmes. Pourtant, la substance de tout homme est la même : c’est la lumière. Nous lisons dans d’anciennes Ecritures sacrées que les anges étaient faits de feu. Ce n’est pas de feu qu’ils étaient faits, c’est de lumière. Mais si nous posons la question de savoir si seuls les anges étaient faits de lumière et personne d’autre, on répondra que tous les êtres et chaque être sont créés de lumière.
L’interdépendance de la vie intérieure et de la vie extérieure
La différence entre notre âme et notre corps, que parfois nous considérons comme aussi vaste que celle entre la terre et le ciel, n’est pas si grande. L’âme et le corps sont une seule lumière et par conséquent la partie extérieure de l’homme exprime son être intérieur et l’être intérieur de l’homme est aussi dépendant, de maintes manières, de son être extérieur. « La partie intérieure et la partie extérieure de l’homme » sont des termes utilisés pour notre convenance. En réalité il y a un seul être, il y a une seule lumière.
Si un homme manque de magnétisme, s’il manque d’enthousiasme et de courage, s’il manque de pouvoir de réalisation, tous ces manques dépendent de l’insuffisance de cette radiance qui appartient à son être. La santé du corps, l’équilibre du mental, la pureté de l’âme dépendent tous de la radiance de l’être de l’homme. La santé du corps, par conséquent est spirituelle, l’équilibre du mental est spirituel et de même est la pureté de l’âme. Une bonne atmosphère est un signe de spiritualité. Le pouvoir de la parole, le courage sans peur, l’intrépidité, la confiance en soi aussi sont des signes de spiritualité. La capacité de mener à bien une entreprise et la force d’aller de l’avant en luttant tout au long de sa vie – toutes ces qualités sont les signes de la spiritualité.
Le but de la vie
Le but de la vie d’un individu est de rendre parfaite la lumière qui est en lui, qui est son être même. Quelle que soit la compétence d’un individu, quelles que soient ses ressources, si la lumière qui est en lui n’est pas brillante, il ne peut remplir le but de sa vie.
Dans l’Evangile[1], l’allégorie des dix vierges sages et des dix vierges folles exprime la même idée. Les vierges folles n’ont pas pris soin de l’huile dans leurs lampes et les sages en ont pris soin. Les vierges sages, par conséquent, remplirent les conditions au jour qui était promis, et les folles se repentirent. Dix veut dire un, le zéro signifie rien : une âme sage et une âme insensée. L’âme sage amassa tout le combustible afin de rendre cette lumière plus brillante pour ce jour qui était celui de l’accomplissement de la promesse. L’âme insensée la gaspilla et la trouva manquante au moment où elle était utile.
Quand nous songeons à notre vie dans le monde, à notre lutte matérielle, à notre combat spirituel, de quoi avons-nous besoin ? Nous avons besoin de cette lumière dont l’étincelle est en nous, qui est notre être. Chaque fois que nous en sommes dépourvus, que nous en manquons, cela nous amène l’échec et toute détresse dans la vie. En effet, notre santé, notre équilibre et la clarté de notre vision des choses dépendent tous de la lumière qui est au-dedans.
Un nourriture de tous les plans
Comme toute lumière demande du combustible, ainsi la lumière qui nous appartient, qui est nous-même, a aussi besoin de combustible. Pour la partie physique de notre vie, ce que nous appelons la nourriture est le combustible, mais pour la vie du mental, l’aliment intellectuel est nécessaire. Si l’on nourrit le corps et que le mental ne soit pas alimenté, alors naturellement cette lumière diminue. La nourriture de l’âme est l’idéal divin qui est à la fois amour et lumière. Si l’âme ne reçoit pas cet aliment qui lui est nécessaire, alors l’âme est affamée. Le corps peut être nourri, mais cela n’est pas suffisant. Nous voyons devant nos yeux physiques bien des êtres souffrant de famine, mais si nous voyons avec les yeux spirituels, nous verrions encore plus de famine dans l’humanité.
Qu’acquérons-nous dans le Soufisme ? Nous acquérons dans le Soufisme ce mysticisme qui nous apprend comment rassembler le combustible qui est nécessaire non seulement pour le corps, mais pour le mental et l’âme. Par la concentration, la méditation, par tous les autres procédés de pratiques contemplative, le but accompli par le Soufi est ce but qui est la nostalgie de toute âme.

La juste manière de vivre
Question : Quels sont les moyens, en-dehors de la concentration et de la méditation, pour développer et fortifier cette lumière en soi-même ?
Réponse : Une juste manière de vivre.
Question : Qu’entendez-vous par une juste manière de vivre ? Est-ce ce que tout le monde estime juste ?
Réponse : Si chaque personne avait sa propre manière de vivre juste ce serait l’anarchie. Je considérerais que la vie juste est celle qui est juste pour soi et pour les autres. Sinon, tous ceux qui agissent bien ou qui agissent mal pourraient tous se justifier en pensant qu’ils agissent pour le mieux. La raison est l’esclave de l’homme : elle est toujours prête à venir et à sympathiser avec lui. On demande : « N’ai-je pas bien agi ? », oui « N’ai-je pas mal agi ? », et la raison dit : « Oui, c’est vrai ».
Question : Comment peut-on vivre de façon qu’il y ait l’approbation des autres ?
Réponse : Il est impossible de vivre la vie que l’on considère comme étant la meilleure et que les autres considèrent comme étant la meilleure. Mais on peut faire son possible.
Les trois marches vers le but
Question : On voit des gens dans lesquels l’étincelle divine de lumière est plus ou moins éteinte. Et pourtant ils vivent une vie apparemment vertueuse.
Réponse : Une vie apparemment vertueuse est quelque chose de différent. Une vie juste dans ma conception n’est pas une vie vertueuse. Une vie juste a une signification bien plus profonde. Car ce que j’appelle une vie juste est le premier pas vers ce qu’on peut appeler une vie vraie. Le troisième pas est la vérité elle-même. Par conséquent, les mystiques disent qu’il y a trois marches vers le but : la vie juste, la vie vraie et la vérité.
Une personne qui aime à vivre une vie juste et qui essaye de le faire, même si elle n’est pas contemplative ou méditative ou religieuse, doit sûrement arriver à ce degré élevé, à ce but qui est le but idéal. Car à l’intérieur de l’homme, il y a la vérité et la recherche de l’homme est la vérité. Par conséquent, une vie juste l’aide à réaliser la vérité.
La vie juste
Si j’avais à interpréter les paroles du Christ :
« Etroite est la porte et resserré le chemin »,
Je dirais qu’il y a un chemin dans la vie, un chemin au trajet étroit et sur lequel on marche comme sur une corde. Au cirque, il y a une attraction comme cela et c’est exactement l’image : à chaque pas que l’on fait il y a la crainte de tomber d’un côté ou de l’autre.
Il existe même une meilleure image qui est celle des jongleurs de l’Inde, qui prennent deux légers bambous et tendent une corde entre leurs sommets. Le jongleur se tient debout sur un plateau en cuivre placé sur la corde et sa tâche consiste à aller d’un point à un autre. Et alors qu’il se promène ainsi, ses collègues en bas battent le tambour et chantent des chansons horribles pour essayer de le distraire. Il doit garder sa concentration et assurer son équilibre, en dépit de tous les appels musicaux qu’il entend d’en bas. Telle est l’image de la vie juste.
La chute et l’espoir
Question : Mais une fois qu’on est tombé ?
Réponse : La Vérité est clémente. On ne peut tomber, excepté sur la vérité. Si l’on tombe, on tombera seulement dans les bras de la vérité. Un chercheur de vérité ne connaît pas la perte. Si apparemment il perd quelque chose, ce n’est pas une perte à la fin.
Question : Que signifie tomber dans les bras de la vérité ?
Réponse : Si une chute se produit au cours d’une certaine lutte, on est tombé dans les bras de cette lutte particulière. Si c’est dans le combat de l’amour, alors c’est dans les bras de l’amour que l’on tombe. Si c’est dans la lutte pour la droiture, on tombe dans les bras de la droiture. De même, comme on dit que dans une guerre sainte une personne donne sa vie pour un but sacré. Par conséquent elle est dans les bras de ce but sacré. Ainsi, quand une personne est tombée dans la lutte pour la vérité, elle est tombée dans les bras de la vérité.
D’ailleurs, celui qui espère n’est jamais tombé. Son élévation et sa chute promettent à la fois le succès. L’échec est la perte de l’espérance. Aussi longtemps qu’il y a l’espoir, il n’y a pas d’échec.
Question : Et qu’en est-il de ceux qui n’espèrent plus ?
Réponse : Alors le succès est terminé.
Question : Y a-t-il quelque chose qui puisse les aider ?
Réponse : Un miracle peut faire quelque chose. Rien n’est impossible. Il n’y a rien de plus douloureux que la perte de l’espoir. Une personne sans espoir est une personne morte. Une personne qui est morte avec l’espoir est vivante, mais une personne marchant sur terre sans espérance est comme morte.
La confiance en soi
Question : Comment peut-on revivifier une âme ?
Réponse : En lui infusant sa propre vie, tout juste comme une chandelle allumée peut en allumer une autre qui est éteinte. Quand le feu s’est éteint dans le poêle, on peut en apporter d’autre pour le rallumer. On doit donner de son propre espoir. Par conséquent celui qui donne doit être assez puissant pour le donner.
Question : Quand peut-on se considérer comme assez puissant pour donner ?
Réponse : On peut en juger d’après sa propre confiance en soi, parce que cette vie que l’on donne de sa propre vie à un autre vient de la confiance en soi. Dans la terminologie Soufie, elle est appelée Iman, qui est la chose la plus sacrée dans toute la religion. La confiance en soi est le secret de tous les miracles.
Question : Est-ce que l’amour pour son prochain n’est pas suffisant pour aider ?
Réponse : L’amour est la substance. Par la confiance en soi, on fait la substance. Et par le pouvoir de la confiance en soi on est capable de le transmettre. Par exemple, si l’on voit une personne qui est très malade et que l’on se dise : « Que puis-je faire ? Comment est-ce que je vais pouvoir faire quelque chose ? », alors on ne peut rien faire. Pour la guérison, c’est essentiellement la confiance en soi qui est nécessaire pour se guérir soi-même, comme pour guérir un autre.
Non seulement pour la guérison, mais pour toutes choses, pour les affaires, pour l’industrie, pour tout travail, la confiance en soi est nécessaire.
La transmission
Question : Comment la confiance en soi, dans ses propres affaires peut-elle aider une autre personne ?
Réponse : La confiance en soi donne le pouvoir de mieux mener ses affaires et aussi d’aider les autres. Imaginez qu’un docteur aille voir un patient qui est dans une mauvaise condition et dise : « Oh ! Vous m’avez appelé trop tard, cette personne est allée bien loin. Néanmoins puisque vous m’avez appelé, je vais écrire une ordonnance ». Un autre docteur dira : « Il n’est jamais trop tard, je suis sûr que tout ira bien. Je vais faire de mon mieux et certainement il guérira ». Il pourra faire la même prescription que le premier médecin mais sa prescription aura une bien plus grande valeur. Pourquoi ? Parce qu’en dehors des médicaments, il a donné sa confiance en lui qui vaut un million de fois mieux pour la guérison que sa prescription.
Il en est de même pour toutes choses. Un individu pourra commencer un commerce, une entreprise et quelqu’un peut intervenir et lui enlever toute sa force en disant : « Quel insensé vous êtes d’avoir commencé cela. Avez-vous pensé à ceci, à cela ? ». Alors tout le pouvoir et tout le rayonnement de cet homme peut être perdu en un moment. Et une autre personne pourra dire : « Voilà une noble entreprise. Je suis sûre que vous réussirez, par conséquent mes pensées mes prières sont avec vous, nous ferons tout ce que nous pourrons pour vous aider dans votre entreprise. Nous vous souhaitons le succès ».
La vitalité
Question : Afin d’être tout à fait sûr de sa capacité de donner à un autre, est-ce qu’on ne doit pas avoir énormément de vitalité en soi-même ?
Réponse : La vitalité aussi vient de la confiance en soi. On verra très souvent qu’une personne, qui n’a pas une force et une vitalité extraordinaires, avoir davantage de puissance qu’un Sandow [2].
L’indépendance est le signe de la confiance en soi. C’est la même chose avec une personne qui a beaucoup d’argent pour elle-même et par conséquent peut toujours donner aux autres. Un individu qui a des moyens limités, après un jour de générosité, le lendemain sera ruiné.
[1] La parabole des dix vierges (Matthieu 25:1-13)
[2] Sandoz réputé comme fort au début du siècle.
Paris, 27 novembre 1923
L’Art d’être – Le privilège d’être humain – recueil posthume de conférences – chapitre 6
Sera publié dans Psychologie – Art de la personnalité – Art d’être – cahier n°6 – chapitre 6
