
La poursuite de l’impossible est inhérente à la condition de l’homme. Ce qu’il a, il ne s’en soucie pas, ce qu’il n’a pas, il souhaite l’atteindre. Que cela ait une grande valeur ou une moindre, l’homme attache de la valeur à quelque chose qu’il ne peut pas atteindre, et ce qu’il peut atteindre, aussi grande qu’en soit la valeur, il l’estime moins. Puisque telle est la nature de l’homme, les sages ont appelé l’idéal de la poursuite qu’il ne peut jamais atteindre, Dieu, voulant dire par là la Source, l’Origine.
La Source
Toute chose est naturellement attirée vers sa source : la terre vers la terre, le feu vers le feu, l’air vers l’air. Ce qui existe en l’homme comme un signe de la Source est son âme, et l’âme est attirée vers la Source. Tandis que le corps va à la poursuite de toutes choses qui lui appartiennent et attirent sa nature physique, l’âme est sans cesse à la poursuite de sa propre origine qui est la Source.
Roumi, le grand poète de la Perse le dit dans un couplet magnifique. Il dit que lorsque quelqu’un qui est parti de sa patrie et qui est resté longtemps au loin, s’éveille au milieu des affaires de sa nouvelle vie, une nostalgie le prend. Il soupire après son origine, le foyer qui a été le sien. Ainsi en est-il de la nature humaine. La terre apporte toute chose que demande la nature de l’homme, excepté une seule, et c’est sa Source. L’homme reste donc insatisfait toute sa vie en dépit de tout ce qu’il peut obtenir en réponse à ses désirs. Le plaisir, le confort, le rang, la fortune, s’il les obtenait tous, la nostalgie de son âme lui resterait, car sa nostalgie est pour son foyer, la Source.
Telle est la condition de l’homme sur la terre. Son être le plus intime est ce qu’on peut appeler la Source Elle-Même, et son être extérieur est ce que nous appelons l’homme. Absorbé dans les choses du monde, il perd le sens de son être intérieur, de l’être le plus intime. Il se sent perdu. Ce qu’il sait de lui-même est seulement cette nostalgie et sa recherche. Quelque temps, il peut se satisfaire de ce qu’il a trouvé dans le monde, et puis vient la nostalgie de se trouver lui-même.
L’idéal
Pour répondre à cette aspiration continuelle de l’âme, les sages ont enseigné à l’humanité, l’Idéal de Dieu. Quand nous considérons l’Idéal de Dieu dans le passé et dans le présent, nous voyons une grande différence. Dans le passé, l’homme croyait en Dieu et, si un individu parmi des milliers ne croyait pas en l’Idéal de Dieu, il n’osait pas dire devant les autres qu’il n’y croyait pas.
Aujourd’hui, c’est tout à fait le contraire. L’incroyance est devenue l’orgueil de l’homme moderne. Il pense que cela fait « intelligent » de ne pas croire et que cela fait arriéré de croire, parce que les croyants en Dieu sont des gens simples. Ceux parmi les intellectuels qui sont croyants, ne l’admettront pas, parce que leurs amis intellectuels s’en moqueraient. Peu de gens savent quelle perte c’est pour l’humanité, que celle de cette éducation qui facilitait pour l’homme l’atteinte du but de sa vie, et qui lui a été enlevée.
Mais c’est la tendance. La pente de la pensée moderne prend une certaine direction et on ne peut pas l’empêcher. Elle ira aussi loin qu’elle doit aller et ensuite, ayant atteint son point ultime, elle refluera. Cependant, personne ne peut s’empêcher de croire à une existence qui est au-delà de la compréhension.
Diverses conceptions
Il y a toujours eu diverses conceptions de Dieu, et c’est pour cette raison qu’il y a tant de religions et de sectes, chacune ayant une certaine idée de Dieu. Il y eut des peuples dont la croyance consistait à adorer le soleil. D’autres adoraient le feu ou l’eau ou la terre, certains, des arbres. D’autres considéraient certains animaux comme sacrés ou observaient des oiseaux sacrés. Certains sculptaient des formes et des caractères dans le marbre, la pierre ou le métal, peut-être avec la tête d’un animal, les ailes d’un oiseau, le corps d’un poisson et plusieurs autres formes différentes, qu’ils appelaient leur Dieu particulier.
Comment cela a-t-il pu exister ? Il y eut des communautés, des peuples, qui ne pouvaient pas comprendre intellectuellement l’incompréhensible et qui pourtant étaient prêts à accepter quelque chose qui était à leur portée. Les sages dirent alors : « Voici une belle image de pierre, et c’est un certain Dieu ». Les gens préférèrent cela : un Dieu qui ne bougeait pas, qui ne se sauvait pas. S’ils avaient envie de le voir la nuit, ils pouvaient ouvrir le sanctuaire et se prosterner devant lui. C’était une leçon pour eux.
Certains, qui voulaient chercher Dieu, venaient voir le sage. Le sage leur disait : « Eh bien, allez au temple, mais tournez d’abord cinquante ou cent fois autour. Ensuite, vous pourrez entrer ». L’homme n’attache pas de valeur à ce à quoi il n’a pas travaillé. Ce qui est près de lui, cela, il ne le veut pas.
Zarathoustra a donné un conseil très sage :
« Adorez Dieu et voyez Sa beauté en regardant l’eau de la rivière, le ciel, la nature. »
Un éveil naturel
Quand vous regardez l’immensité de la nature, votre esprit s’aiguise naturellement, votre cœur s’élargit, vous commencez à voir davantage les signes de Dieu qu’au milieu des activités du monde. Quiconque aura quelque expérience de la vie dans la nature, sera d’accord avec cela. Qu’il croie ou non en Dieu, la nature lui parle dans un murmure, elle l’exalte, elle l’élève. Être face-à-face avec la nature, fait qu’on éprouve une expansion du cœur, et qu’un éveil naturel vient pour l’âme.
Et puis une question se pose : si différents maîtres et hommes sages ont donné des idées différentes sur Dieu, cela ne signifie-t-il pas diviser l’Idéal de Dieu, et alors où est l’unité ? Je répondrai qu’autant d’êtres humains il y a, autant il y a de conceptions de Dieu. Il ne peut en être autrement. Sans parler de Dieu, nous autres, êtres individuels, sommes considérés par certains comme des amis, par d’autres comme des ennemis. Certains nous considèrent favorablement et certains avec défaveur, certains nous louent et d’autres nous blâment. Certains nous aiment, d’autres nous détestent. Chaque individu est donc un ami, il est sage ou bête, grand ou petit. Pour chaque personne, chaque autre personne est différente. La mère du voleur ne le considère pas comme un voleur, mais comme son fils très beau qui travaille dur pour la servir et l’aider.
Façonner sa conception
Et qu’est Dieu ? Dieu est une conception, et nous construisons chacun cette conception selon nos capacités, selon ce que nous en avons entendu et ce que nous pensons.
L’un dira : « Je n’ai pas envie d’imaginer Dieu comme un roi ou un empereur autocrate. J’aime à imaginer Dieu comme le Bien-Aimé, Celui Qui Aime et le Seigneur de Compassion ». Un autre dira : « J’aime à imaginer Dieu plein de pouvoir, sans le commandement de qui rien ne peut bouger. », ou bien : « J’aime à imaginer Dieu comme l’Être le plus sage, qui connaît la justice, qui pèse les actions de chacun, comme le Dieu de Justice ». Et un autre dira : « Je regarde Dieu comme la perfection de beauté. Toute la beauté et l’harmonie qui existe est en Dieu ». Un autre encore dira : « Je veux imaginer que Dieu est l’Ami, l’Ami en cas de besoin, dans les ennuis et les difficultés », ou bien : « Je considère Dieu comme le Roi de tous les êtres ».
Chacun imagine Dieu à sa façon, il ne peut pas en être autrement. Comme personne dans le monde n’a une idée identique de son ami, ainsi est-il naturel que chacun ait son idée particulière de Dieu, sa propre conception, qui est son Dieu à ce moment-là. Donc, il n’est nul besoin de s’étonner que les Chinois, les Grecs de l’ancien temps et les Egyptiens aient eu des milliers de dieux. Je dirai que c’est peu. Il devrait y avoir des millions et des centaines de millions de Dieu, car vous ne pouvez pas avoir un Dieu sans vous faire une conception de Dieu. Mais la Source est Unique. Par conséquent, Dieu est unique.
Le besoin de comparer
Il y a eu les missions des prophètes, qui vinrent d’époque en époque, pour donner à l’homme cette conception visant à l’élever jusqu’à l’idée du Dieu incompréhensible, et en même temps pour essayer de lui donner l’idée d’un Dieu Unique. Ils donnèrent à l’humanité la meilleure conception qu’on pouvait donner à cette époque-là. Quand nous lisons le Coran, l’image de Dieu est différente de celle que les Hindous ont dessinée. Une statue de Bouddha en Inde est indienne, en Chine est chinoise, au Japon japonaise. C’est naturel. Quand l’homme peint des anges, il les dessine comme des êtres humains en leur ajoutant seulement des ailes. L’homme ne peut imaginer la Personnalité de Dieu comme étant différente de la personnalité de l’homme. Et il attache son idéal de l’homme parfait à Dieu.
Ces différentes conceptions de Dieu ont souvent provoqué des disputes, formé différentes sectes et chacune a combattu pour son Dieu. C’est aussi la raison qui a rendu nécessaire pour les prophètes d’enseigner à l’humanité l’idée d’Un Seul Dieu. Mais cela leur fut très difficile. L’homme est né avec deux yeux et voit toutes choses en double. Tout ce qu’on voit avec deux yeux a un aspect double, ce qui fait que tout peut être comparé. L’homme ne peut pas concevoir une chose qui n’est pas semblable à une autre. Si vous dites : « J’ai quelque conception philosophique », on vous demandera si c’est quelque chose de comparable à la Pensée Nouvelle, ou à la Théosophie. L’homme veut comparer, voir avec les deux yeux avec lesquels il est né. On ne peut pas montrer ce qui est sans comparaison, de la même façon que l’on montre les choses de ce monde.
L’ami
C’est pourquoi, afin de donner une certaine conception de Dieu, les prophètes dirent : « Pensez à Lui comme le Seigneur, le Maître, ou l’Ami, ou le Bien-Aimé ».
Quand quelqu’un ne peut pas voir la beauté de la conception de Dieu auquel un autre adhère, il commet une grande erreur, car il a lui aussi une conception, peut-être est-elle meilleure, cependant c’est une conception. L’homme a toujours tendance à donner sa conception à un autre, ou à forcer un autre à adopter sa croyance, un autre qui, pense-t-il est un incroyant, ou dont la croyance est fausse. Mais nous n’en savons rien. Parfois, ceux qui semblent ne pas avoir la croyance qu’il faut, peuvent en avoir une meilleure que la nôtre. Peut-être sont-ils plus spirituels que nous-mêmes. Nous ne connaissons pas la profondeur de dévotion des gens pour Dieu.
Nous jugeons les gens d’après leur apparence extérieure, qu’ils soient extérieurement plus religieux, plus orthodoxes, ou bien semblent très éloignés de la religion. Mais il se peut qu’il y ait quelqu’un qui ne donne pas un seul signe extérieur de religion, et qu’il y ait en lui une étincelle de dévotion, un feu perpétuel d’amour de Dieu. Quelqu’un d’autre pourra paraître plein de cérémonie, mais l’extérieur sera peut-être très différent de ce qui est caché en lui. Ceux qui jugent les autres, leur croyance en Dieu, se trompent beaucoup. L’apparence extérieure est un écran, l’on ne sait pas ce qui est caché derrière lui.
La compréhension est la clé de la vérité
Il y a un autre aspect à cette question. Une grande partie de l’humanité dans le monde est réputée croire en Dieu. Nous pouvons nous demander si ceux-là sont tous heureux, s’ils sont sages, s’ils progressent, s’ils sont tous spirituels. Il y a aussi un grand nombre d’incroyants, et si nous demandons s’ils sont tous prospères, heureux, intelligents, s’ils progressent, nous constatons que nous ne pouvons pas établir de règle fixe. Nous ne pouvons pas dire que la croyance en Dieu rende une personne bonne, ou la rende prospère dans le monde, ou évoluée. Et nous ne pouvons pas dire non plus que l’incroyant soit empêché de progresser, d’être prospère, heureux et d’évoluer. Par conséquent, cela nous mène à la question de savoir, comment tirer nous-mêmes profit de l’Idéal de Dieu, et pourquoi l’Idéal de Dieu est réputé être la meilleure manière d’atteindre la vérité.
Si vous êtes sur un escalier et que vous restez planté sur la première marche, vous pouvez être croyant, mais vous ne montez pas. Ainsi y a-t-il beaucoup de croyants qui ont une certaine conception de Dieu, mais ils sont plantés là sans bouger. Il y a des milliers de gens qui cent fois par jour prononcent le nom de Dieu, et sont peut-être extrêmement malheureux. C’est parce qu’ils n’ont pas encore trouvé leur but dans l’Idéal de Dieu. Il ne suffit pas de croire, la croyance est la première marche : la compréhension de Dieu est la clé de la vérité. Dieu est le marchepied vers la réalisation du Soi. Dieu est le pont qui unit la vie extérieure à la vie la plus profonde, qui amène la perfection. C’est grâce à cette compréhension qu’on peut réaliser le secret de l’Idéal de Dieu.
De la limitation à la perfection
En faisant de Dieu une idée abstraite, l’homme perd l’occasion qui lui est donnée, de tirer le bénéfice qu’il aurait à se former une conception de Dieu. Il est certain que ce que l’homme a construit est pour un temps donné, et sujet à la destruction. S’il s’en sert, il arrive à la réalisation. Mais s’il détruit cette conception qui était destinée à lui apporter l’accomplissement de sa vie, il perd quelque chose d’inestimable.
Nous lisons dans l’Evangile :
« Soyez parfaits, comme votre Père au Ciel est parfait. »
Si nous considérons cela, nous voyons que l’homme ne connaît que la partie extérieure de son être, il est le signe de l’imperfection. Mais dans son être le plus profond, l’homme est perfection. Par conséquent, l’homme est habilité à la perfection par la réalisation de son être le plus profond. Cependant, il s’est identifié depuis sa naissance à un être limité.
Comme il ne s’est pas connu autrement que comme un être imparfait, il n’y a aucune possibilité pour lui, même en comprenant qu’il est lui-même Dieu ou la Déité, d’atteindre la perfection, parce que sa première impression est celle de la limitation, de l’imperfection. Quelque situation qu’il ait dans la vie – il peut être roi, il peut avoir l’argent, le pouvoir, la sagesse – pourtant il est limité et ne peut pas penser à lui-même autrement qu’à un être imparfait. Telle est la situation, et le but de sa vie est d’arriver à la perfection.
Fana
Comment peut-il arriver à la perfection ? D’une seule manière, et c’est de se faire d’abord une conception de Dieu, en pensant à Dieu, en contemplant l’idée de Dieu, en essayant de connaître quelque chose de Dieu, en lui attribuant tout ce que l’on trouve ici de beauté, de pouvoir et de justice, jusqu’à cette parfaite conception qu’il trouve en lui-même. De cette manière, l’homme arrivera de plus en plus près de la vérité, et dès qu’il sera arrivé plus près de Dieu, il aura perdu l’idée de son faux moi, qui se tenait entre lui et la perfection. La perte de cette idée est appelée par l’Evangile « sacrifice de soi » et les Soufis l’appellent fana. A travers ce processus il arrive à la réalisation qui est la nostalgie de son âme, et par cette atteinte il accomplit le but de sa vie.
New-York, 17 janvier 1926
Publié dans le cahier n°2 de L’unité des idéaux spirituels deuxième partie – chapitre 1
