L’interdépendance de la vie intérieure et de la vie extérieure – 2

On peut considérer l’interdépendance de la vie intérieure et de la vie extérieure de plusieurs points de vue.

En premier lieu, on peut envisager notre corps physique et la manière dont il exprime tout ce qu’il absorbe sous forme d’aliments, de boissons ou de médicaments. Si une personne a une nourriture grossière ou une nourriture délicate, ou si elle a une nourriture plus pure, cela se manifestera au-dehors. Si elle n’y apporte aucune considération, cela se manifestera tout de même dans son apparence.

Le corps révèle en effet la nature qu’il a héritée de la terre, dont il fait partie. Car la nature de la terre est telle que lorsqu’elle reçoit des graines de fleurs, elle produit des fleurs. Et lorsqu’elle reçoit des graines d’arbre fruitier elle produit des fruits. Et quand elle reçoit des graines vénéneuses elle produit du poison. Toutes sortes de choses sont produites, mais c’est ce qu’a demandé leur production qui est le vrai résultat. Rien de ce que l’on mange et de ce que l’on boit ou de ce que notre être physique absorbe ne sera assimilé de façon si totale que notre corps ne le manifestera pas au-dehors. Ainsi nous pouvons saisir le sens de l’interdépendance de la vie au-dedans et au-dehors en considérant notre corps physique.

Si nous poussons la réflexion plus loin, nous constaterons l’action exercée par le corps sur le mental et celle que le mental exerce sur le corps. On doit d’abord comprendre ceci en se souvenant de quelle façon les substances intoxicantes influent sur le mental et la façon dont une substance purement matérielle et physique, dès qu’elle est absorbée, peut affecter le mental, qui n’est point matériel. En effet, le mental est beaucoup plus grand que le cerveau.

Le travail automatique du mental

Le mot anglais « mind » – mental – dérive du mot sanscrit « manas ». Et c’est aussi de celui-ci que nous vient le mot anglais « man » – homme. Donc, à proprement parler, qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce que son mental ? Selon les paroles de Jésus-Christ, l’homme est ce qu’il pense, l’homme est sa propre pensée, l’homme est son propre mental. Il s’en suit que sa véritable identité n’est pas tellement son corps en lequel l’homme est si porté à se reconnaître. Sa véritable identité est son mental.

Tout ce que l’on absorbe, physiquement sous forme d’aliments ou de substances intoxicantes, n’influe pas seulement sur le corps, mais aussi sur le mental. De plus, ce que le mental absorbe par les sens exerce une influence sur le mental mais aussi sur le corps. Par exemple, tout ce que nous voyons s’imprime sur le mental. On ne peut pas l’empêcher, c’est un processus mécanique et l’impression s’enregistre. Tout ce que l’on entend, sent, goûte ou touche n’exerce pas seulement une influence sur le corps, mais aussi sur le mental. Cela veut dire que le contact de l’homme avec le monde extérieur est tel qu’un continuel échange mécanique se produit sans cesse. A chaque instant de sa vie l’homme absorbe tout ce que ses sens lui permettent de saisir.

L’ouverture aux impressions

C’est pourquoi bien souvent, l’homme qui est à l’affût des défauts d’autrui et dont l’attention se tourne vers le mal, bien qu’il ne soit pas lui-même méchant, assimile pourtant sans le savoir tout ce qui est mauvais. Il s’en suit par exemple que quelqu’un peut subir l’impression d’une personne trompeuse. La conséquence de cette impression sera que, même s’il pose son regard sur un individu sincère, il aura l’impression de la fausseté. C’est de là que provient l’attitude pessimiste. Une fois trompée, une personne se tiendra toujours sur ses gardes. Même devant quelqu’un de sincère, elle s’attendra à de la fausseté, car c’est une impression qu’elle aura nourrie au-dedans d’elle-même. Imaginez un chasseur qui revient de la forêt, blessé par le coup de patte d’un fauve. Une fois rentré chez lui, il craindra même la caresse d’une mère aimante, pensant le fauve revenu.

Lorsque nous tenons compte de la quantité d’impressions agréables et désagréables dont nous sommes nourris du matin au soir sans avoir conscience de leurs conséquences, nous comprenons que de cette façon quelqu’un peut devenir méchant sans en avoir l’intention. Car en fait, personne ne naît méchant, car bien que le corps appartienne à la terre, l’âme appartient à Dieu. Et que l’homme ne reçoit d’en-haut que de la bonté. Prenez l’individu le plus méchant de la terre, si vous pouvez toucher le tréfonds de son être intime, vous n’y trouverez que bonté. Donc, s’il existe une chose telle que le mal ou la méchanceté, c’est uniquement parce que l’homme l’a acquis. Et il l’a acquis non pas volontairement, mais en demeurant ouvert à toutes les impressions. En effet, il est dans la nature que tout être humain soit ouvert aux impressions.

Les superstitions, une affaire d’impressions.

Nul doute que le secret de ce que l’on peut nommer la superstition des présages répandue en Orient et parfois aussi en Occident n’ait sa source dans les impressions. Par exemple, il a existé une croyance suivant laquelle, si vous entendez le son d’une certaine cloche, il y aura un mort dans votre entourage. Ou que si vous rencontrez une certaine personne, cela apportera la bonne chance ou la malchance à votre famille.

Les gens ont souvent partagé ces croyances de façon aveugle. Et ils ont persisté à les accepter pendant des années et des années. Vinrent ensuite des intellectuels qui pensèrent que ces superstitions ne possédaient aucune base et les ont méprisées. Mais en fin de compte, l’étude de la question nous montrerait que ces superstitions reposent uniquement sur une affaire d’impressions. Ce que le mental assimile par la voie des sens exerce son effet non seulement sur le corps, mais aussi sur les affaires humaines.

Le monde extérieur forme le mental et le corps

Les sciences de la physiognomie et de la phrénologie vont jusqu’à affirmer qu’en fonction de ce qu’on a absorbé dans son mental, tout ce que l’on acquiert contribue à façonner les divers muscles du visage et de la tête. Il est écrit dans le Coran que chaque partie de l’être humain témoignera de ses actes. Pour ma part, je dirais qu’il n’est pas nécessaire qu’elles témoignent dans l’au-delà. Mais que ce témoignage a lieu à chaque heure de la journée. Car si l’on étudie la vie, elle nous montrera que le mental et le corps sont formés de ce que nous avons recueilli du monde extérieur. Il y a la parole du Christ :

« Où est ton trésor, là ton cœur sera aussi ».

Tout ce qui a de la valeur à nos yeux, nous le créons en nous-mêmes. On crée en soi tout ce qu’on estime précieux. Nul doute que lorsque quelqu’un admire la beauté, il se nourrira de tout ce qu’il voit de beau. Et ceci, qu’il s’agisse de beauté de forme, de couleur, de ligne, ou encore de beauté dans la manière d’être et dans l’attitude envers la vie. Celle-ci est une beauté plus belle encore.

Amour, Harmonie, Beauté

Dans l’état présent du monde, l’homme méconnaît gravement la beauté de la culture et de la délicatesse. Sans nul doute il s’agit là d’un avertissement du fait que le monde, au lieu de progresser, est en train de régresser. Car la civilisation ne consiste pas seulement en développement industriel et en culture matérielle. Si l’on appelle cela civilisation, ce n’est pas le bon mot pour la bonne chose. La vraie définition de la civilisation n’est pas si difficile : c’est le progrès vers l’harmonie, la beauté et l’amour. Dès qu’on abandonne ces trois grands principes de l’existence, on peut posséder une grande faculté de création. Néanmoins on ne contribue pas à la civilisation.

Evidemment, chaque race et chaque religion a ses propres principes concernant le bien et le mal. Mais il est un principe fondamental de religion, sur lequel toutes les croyances et toutes les nations peuvent tomber d’accord. Ce principe, c’est de reconnaître la beauté dans les actions, dans les attitudes, dans les pensées et dans les sentiments. Aucune action ne peut porter sur elle le label du bien ou du mal. Ce que nous reconnaissons comme mal ou mauvais, c’est ce que notre mental a l’habitude de reconnaître comme tel, parce que dénué de beauté. Par conséquent, celui qui cherche la beauté sous toutes ses formes – dans les actions, dans les sentiments et dans les manières d’être – imprégnera son cœur de beauté.

La loi de la beauté

Tous les grands êtres qui sont venus de temps à autre dans le monde pour éveiller l’humanité à une plus grande vérité, qu’ont-ils enseigné, qu’ont-ils apporté ?

Ils ont apporté la beauté. Ils n’ont pas enseigné la beauté proprement dite, mais c’est ce qu’ils ont été eux-mêmes. Pour ce qui est de la connaissance intellectuelle de la beauté, ou de parler de la beauté, on ne pourra jamais assez en parler. Pourtant les mots sont trop mal appropriés pour exprimer aussi bien la bonté que la beauté. Il s’agit de choses qui sont au-delà des mots, on peut dire à leur sujet des milliers de paroles sans jamais parvenir à les exprimer, seule l’âme peut les saisir. Celui qui persistera pendant toute sa vie à suivre en chaque petite chose qu’il fait, la loi de la beauté, connaîtra toujours le succès. Il pourra toujours distinguer ce qui est juste de ce qui est injuste, ce qui est le bien de ce qui est le mal.

Le point de vue spirituel

Si nous examinons maintenant la question du point de vue religieux et que nous considérons l’interdépendance de la vie intérieure et de la vie extérieure au point de vue spirituel, nous pourrons nous souvenir de l’histoire qu’on raconte en Inde à propos d’Aladdin et de sa lampe merveilleuse. Qu’était donc cette lampe merveilleuse ? C’est une lampe qui est cachée dans le cœur de chacun. Mais pour un certain temps la lumière est voilée, et toute la tragédie de la vie provient de ce qu’elle est voilée.

Pourquoi l’homme recherche-t-il le bonheur ? Parce que le bonheur constitue son être intime. Ce n’est pas parce qu’il aime le bonheur ou qu’il voudrait être heureux, mais parce qu’il est lui-même bonheur. Pourquoi alors le recherche-t-il ? Parce que comme il est bonheur, s’il trouve le bonheur verrouillé, il veut le chercher. Seulement l’erreur qu’il commet et que sans doute chaque être humain commet, c’est de chercher en-dehors de lui le bonheur qu’il pourrait trouver au-dedans.

Un fait est l’illusion de la vérité

Les paroles les plus puissantes que le Christ ait prononcées sont :

« Je suis la Vérité et Je suis la Voie ».

Cette phrase montre qu’il y a deux choses : il y a la Vérité et il y a la Voie. Quand les gens confondent ces deux choses leur esprit est troublé et ils ne peuvent trouver la voie. Car il est d’abord de fait que l’homme se trompe toujours dans l’emploi du mot « vérité ». Il appelle toujours les faits « vérité ». Mais la vérité est quelque chose qui déracine totalement les faits. Qu’est-ce alors qu’un « fait » ? Un « fait » est l’illusion de la vérité, mais le fait n’est pas la vérité.

On pourra donc demander : « Qu’est-ce que la vérité ? » C’est justement la chose qu’on ne peut pas exprimer en paroles. Au cours de mes voyages, on m’a souvent demandé : « Dites-nous quelque chose de la vérité ». Lorsque les gens insistaient de la sorte, j’ai parfois pensé : « Si seulement j’avais quelques briques et que j’écrivais dessus ‘VERITE’, et que je leur dise : « Tenez, prenez ceci. Voilà la vérité ! ».

La recherche de la vérité

Car si la vérité était si petite que notre langage humain puisse l’exprimer ou l’embrasser, alors elle ne pourrait pas être la vérité. C’est pourquoi les Soufis ont toujours appelé la vérité Haqq, qui est un autre nom pour « Dieu Lui-Même ». C’est cette vérité à laquelle chacun de nous aspire. N’est-ce pas la chose la plus remarquable que l’on puisse voir dans ce monde que l’homme même le plus trompeur s’oppose à ce qu’un autre le trompe et le trahisse ? Supposons un individu dont le métier serait de mentir. Il mentira du matin jusqu’au soir, mais lorsqu’il rentrera dans son foyer il n’admettra pas que sa femme lui mente.

Cependant nous nous satisfaisons des faits et nous nous en contentons, supposant qu’ils sont la vérité. C’est parce que l’on se contente ainsi qu’il y a dans le monde tant de croyances, tant de confessions et tant de religions et qu’elles sont en lutte les unes contre les autres. Mais rien ne peut satisfaire l’aspiration de notre âme, qui est continuellement à la recherche de la vérité qu’aucune parole ne peut exprimer.

L’homme s’est écarté de la voie

Considérons la seconde partie de la phrase : « Je suis la Voie ». C’est là un grand problème. Celui qui voudrait trouver la vérité dès le premier pas commettrait bien souvent une erreur. Il peut la découvrir, mais il est rare qu’il en soit ainsi. Il est très étrange de voir comment l’homme consacre des années à l’étude des langues, de la musique ou des sciences. Mais que, quand il s’agit de la vérité, il s’attende à ce qu’on lui réponde sur-le-champ. S’il agissait par impatience, il serait excusable. Mais il n’en est pas souvent ainsi, car en fait, c’est qu’il donne une valeur infime à la vérité. S’il était trop pressé il serait possible qu’il atteigne la vérité dès le premier pas, il y aurait toute raison d’espérer pour lui.

Alors qu’il est difficile d’acquérir de l’or, il n’est pas si difficile d’atteindre la vérité si on en a vraiment le désir. Car l’or est une chose qui est en-dehors de nous, tandis que la vérité est au-dedans de nous. Mais comme il est étonnant de voir l’homme errer toute sa vie à la recherche de quelque chose qu’il peut seulement trouver au-dedans de lui !

Il y a donc cette chose à considérer : la Voie. Pourquoi y a-t-il une voie ? Ce n’est pas que la voie ne soit pas déjà faite entre l’homme et Dieu. Il y a une voie entre l’homme et Dieu, mais l’homme s’en est écarté. C’est pourquoi la voie doit lui être montrée par son frère aîné.

La perte du naturel

S’il n’y avait pas de voie ce serait sûrement injuste pour les oiseaux, les insectes et toutes les créatures, qu’il y ait un bonheur réservé aux seuls êtres humains. Dieu est la perfection de la justice et en Lui il n’existe aucune injustice. Et Il n’a exclu aucune âme, même la plus infime, de ce bonheur.

Il semble que même les oiseaux et les animaux connaissent des instants où ils se concentrent, où ils méditent à leur façon, où ils offrent leurs prières à Dieu. Il n’y a aucun être sur la terre, si petit soit-il qui n’ait pas ses instants de contemplation. Et si la vision de l’homme était profonde, lui aussi verrait, lorsqu’il s’assied dans les forêts solitaires ou dans les cavernes des montagnes, que les montagnes et les arbres ont tous leur prière et que tous s’unissent à Dieu. Pourquoi les grands êtres, les âmes qui ne trouvent ni paix ni repos au milieu de ce monde, se retirent-ils dans les lieux sauvages ? C’est afin de respirer le souffle de la paix et du calme qui leur vient au cœur de la nature sauvage.

La révélation de la voie

Or l’homme qui est la plus intelligente des créatures est celle qui se trompe le plus et qui a perdu la voie – cela malgré toute sa fierté d’avoir créé un monde artificiel, comme une amélioration de la nature. Mais en créant ce monde artificiel il a perdu son chemin. Est-il heureux dans ce monde artificiel, créé par lui comme devant être un paradis ? Ne répand-il pas chaque fois toujours plus de sang et chaque fois de façon pire que la fois précédente ? N’est-il pas injuste, n’est-il pas trompeur envers ses semblables ? Un monde qui lui procure cette ivresse et qui absorbe entièrement son esprit, son temps et sa peine, comment ce monde peut-il lui offrir ce bonheur qui est l’aspiration de son âme ?

C’est pourquoi la voie a été révélée de temps à autre et c’est pourquoi elle continuera à être révélée à celui qui lèvera un instant sa tête au-dessus de ce monde et demandera que le chemin lui soit montré. Or bien que la voie semble très longue, néanmoins cette distance ne peut se comparer aux distances qui sont de la terre. La voie peut être si courte, plus courte même que d’un pouce et pourtant elle peut être aussi longue et aussi lointaine que des milliers de mondes tels que celui où nous nous trouvons. Car cette voie se raccourcit ou s’allonge selon l’attitude de l’âme. Cependant, il y a un espoir. Comme Dieu nous le dit dans les Ecritures :

« Celui qui fait un pas vers Moi, Je fais cent pas à sa rencontre. »

La reconstruction du monde

Il y a beaucoup d’opinions différentes quant à la façon, d’améliorer l’état du monde. Les uns pensent que le monde peut être amélioré par une réforme religieuse, les autres par une réforme de l’éducation, d’autres une réforme sociale. Toute réforme opérée dans l’idée de faire du bien vaut la peine qu’on la fasse. Mais la réforme la plus nécessaire de nos jours, c’est la réforme spirituelle.

Aujourd’hui, l’heure est venue où l’étroitesse doit être abandonnée, où nous pouvons nous élever au-dessus des différences et des distinctions qui divisent les hommes. C’est cette élévation qui relèvera nos semblables. Le Seigneur ne se réjouit pas de voir certains de Ses enfants traités par nous comme nos frères et sœurs et d’autres de Ses enfants considérés comme séparés, car aucun père ne se réjouit de voir certains de ses enfants encouragés et d’autres négligés. Ce qu’il faut donc aujourd’hui, c’est nous entraîner à la tolérance les uns envers les autres.

Par réforme spirituelle, je ne veux pas dire la recherche de miracles ou la discussion de questions métaphysiques. Car le problème qu’il s’agit de résoudre se résout par lui-même. Nous n’avons qu’à le désirer et il se trouvera résolu. Le problème qu’il faut résoudre en ce moment est celui de la réconciliation et de la reconstruction, auquel ni les politiciens ni les hommes d’état n’ont pu apporter de solution. Il peut être résolu par un réveil spirituel.

L’expansion du cœur

La voie qui mène à la spiritualité est l’expansion du cœur, l’élargissement du cœur. Pour accueillir la vérité divine c’est le cœur qui doit s’ouvrir et c’est dans la mesure où le cœur s’ouvre que la félicité divine peut y être déversée. La véritable spiritualité est l’élévation de la conscience jusqu’à ce plan qui est la demeure de l’Etre Divin.

Suresnes, 31 octobre 1923

L’Alchimie du Bonheur – chapitre 21-2
Recueil de conférences – première édition en anglais 1923.