L’ivresse de l’homme

L’ivresse de la vie – 2

Ce que l’homme mange, ce qu’il boit, ne sont pas les seules choses qui peuvent produire sur lui un effet de stimulation, mais même ce qu’il sent, voit ou entend possède une influence, en effet, sur son être. La stimulation que l’on éprouve par les aliments et les boissons est dans le vrai sens du mot une petite ivresse. Mais ce n’est pas seulement la nourriture que l’on prend ou l’eau que l’on boit et tout ce que l’on voit, entend et touche qui procure à l’homme une ivresse, même l’air que l’on respire du matin au soir a sur lui un effet de stimulation et d’enivrement. Si cela est vrai, y a-t-il alors un moment où l’homme ne soit pas ivre ? Il est toujours ivre. Cependant, il l’est à certains moments plus qu’à d’autres.

L’illusion du moi

Mais ce n’est pas là la seule ivresse. L’absorption de l’homme dans les affaires de la vie le maintient en état d’ivresse. Et en plus de cette seconde ivresse qui vient du travail et des affaires dans lesquels son esprit est absorbé, il y a une troisième ivresse. Et cette troisième sorte d’ivresse est l’attachement, la sympathie de l’homme pour lui-même. C’est cette ivresse qui le rend égoïste, gourmand et très souvent injuste envers ses semblables. Par suite de cette ivresse, l’homme est continuellement occupé par le sentiment, la pensée, l’action concernant ce qui est en rapport avec son intérêt, avec ce qui peut lui apporter un certain intérêt et un bénéfice. En cela tout son temps et toute sa vie finissent par être impliqués.

C’est par l’effet de cette ivresse que l’homme dit : « Celui-ci est mon ami et celui-là est mon ennemi. Celui-ci me souhaite du bien, cet autre est contre moi ». C’est de cette ivresse qu’est fait l’ego, le faux ego de l’homme. Ainsi c’est cette troisième ivresse qui rend l’homme continuellement préoccupé d’atteindre ce qui représente un bénéfice pour lui. Mais de même que l’homme qui est ivre ne sait pas ce qui représente un profit pour lui, l’égoïste ne sait pas, ne comprend pas dans son égoïsme où est son bénéfice véritable.

Le désir de l’âme

Dans ses moments de sobriété, l’homme se demande : « Si tout cela est ivresse, où est la réalité ? Je voudrais savoir ce qu’est la réalité ». Mais pour percevoir, ce ne sont pas seulement les yeux et les oreilles qui sont nécessaires, mais en plus de ceux-ci, la sobriété, afin de mieux entendre et de mieux voir. On pourrait demander : « Comment peut-on parler d’ivresse alors qu’elle semble être l’état normal, qu’elle semble être la condition de tout un chacun ? » C’est vrai, on peut l’appeler une condition normale dans la mesure où c’est l’état de chacun, mais l’ivresse est l’ivresse, l’ivresse n’est pas satisfaction.

Or il y a un désir inné d’une certaine satisfaction que l’homme ne connaît pas. Et l’homme cherche à obtenir cette satisfaction, la satisfaction qui est le désir continuel de son âme. Aucun être actif, doué de quelque sagesse, ne niera le fait que chaque effort qu’il fait vers le bonheur semble toujours amener un résultat décevant. Et cela montre que l’effort porte toujours dans une fausse direction. Mais l’effort vers la réalisation mis à part, la première chose est de prendre conscience de ce qu’est cette ivresse. Et le premier pas vers le sentier de la vérité est de savoir qu’une telle chose existe.

L’ivresse à travers les âges de la vie

Il y a l’ivresse de l’enfance. Si seulement on peut s’imaginer quelle attention, quels services, quels soins l’enfant exige ! Cependant, il ne sait même pas qui se donne le mal, qui prend la peine de s’occuper de lui. Il joue avec ses jouets, il joue avec ses camarades et ne sait pas ce qui l’attend dans l’avenir. Ce qu’il désire, ce qui lui plaît, est ce qui l’environne immédiatement. Personne dans son enfance n’a jamais pris conscience de la valeur de sa mère ou de son père, ou de ceux qui s’occupent de lui, jusqu’à ce qu’il arrive à cette phase où il commence à voir par lui-même.

Et quand nous voyons la condition de la jeunesse, c’est encore une autre ivresse que ce temps de la floraison, ce temps de la plénitude de l’énergie. L’être, en ce printemps, ne pense jamais qu’il pourra être dans d’autres conditions, il ne pense jamais que ceci est une phase transitoire. L’être sent seulement qu’il est plein d’ivresse, il ne connaît aucune autre chose que lui-même. Combien d’erreurs, de fautes, d’actions irréfléchies et de manque de considération un être jeune commet, dont il se repent ensuite ! Et pourtant l’être n’y pense jamais. Ce n’est pas la faute de l’être, c’est la faute du moment, de cette ivresse.

Un être en état d’ivresse n’est pas responsable de ce qu’il fait, il est enivré. L’enfant n’est pas blâmable, non plus, car il ne peut pas être responsable du fait qu’il manque beaucoup d’appréciation, ni le jeune homme de l’aveuglement de son énergie. C’est chose naturelle.

Le vin de la vie

Cette ivresse continue au fur et à mesure qu’un être avance dans la vie, seulement le vin change. Le vin de l’enfance est différent du vin de la jeunesse. Et quand le vin de la jeunesse est passé, on prend un autre vin. Selon le sentier qu’un homme suit dans sa vie, il boit le vin qui absorbe sa vie ou bien dans l’accumulation des richesses, ou bien dans la recherche du pouvoir ou bien en dans la préoccupation de se faire une situation. Toutes ces choses sont des vins qui enivrent l’homme. Et même s’il va plus loin dans la vie, l’ivresse le poursuivra. Ce pourra être la joie de la musique, ou l’amour de la poésie, ou l’amour de l’art, ou les délices de l’érudition. Tout cela est ivresse.

Si toutes ces occupations diverses et tous ces objets d’intérêt sont semblables à des vins différents, qu’y a-t-il dans le monde qu’on puisse appeler un état de sobriété ? C’est du vin, sans nul doute, du commencement à la fin. Même ceux qui sont bons et évolués, spiritualistes ou moraux, ont aussi un certain vin. Le vin est ce que l’on doit boire tout au long, mais c’est un vin différent. Un artiste très doué, un grand poète, un musicien inspiré avoueront qu’il y a des moments d’ivresse, qui leur viennent comme une joie, souvent comme une exaltation, de leur art, de leur musique, de leur poésie. Et cela les exalte, les élève, c’est comme s’ils ne vivaient pas dans ce monde.

La condition de l’homme

L’ivresse élevée ne peut pas se comparer avec l’ivresse inférieure de ce monde. Mais c’est de l’ivresse. Qu’est-ce que la joie ? Qu’est-ce que la peur ? La colère ? La passion ? Qu’est-ce que le sentiment d’attachement et le sentiment de détachement ? Tout cela possède l’effet du vin, tout cela apporte son ivresse. Ayant compris ce mystère, les Soufis ont fondé leur culte sur le principe de l’ivresse. Le Soufi appelle l’ivresse hâl et hâl dans le sens exact du mot signifie « condition », « état ».

Il y a un dicton des Soufis :

« L’homme parle et agit selon son hâl »,

l’état où il se trouve.

On ne peut pas parler et on ne peut pas agir différemment du vin que l’on a pris. Celui qui a pris le vin de la colère, ce qu’il fait ou dit est irrité, c’est de l’irritation. Celui qui a bu le vin du détachement, dans sa pensée, son action, vous ne trouverez pas autre chose que du détachement. Et dans la présence de celui qui boit le vin de l’attachement, vous sentirez en sa présence que tous sont attirés par lui et qu’il est attiré vers tous. Un être fait et dit tout ce qu’il fait et tout ce qu’il dit selon le vin qu’il a pris. Et si cela est vrai, alors le Soufi peut dire :

« Le Ciel et l’Enfer sont entre les mains de l’homme si seulement il connaît leur mystère ».

Par conséquent, le monde, pour un Soufi, est un pressoir, une taverne où toutes sortes de vins sont accumulées. Il n’a qu’à choisir le vin qui lui plaira et ce vin lui apportera un délice qui est l’objet du désir de son âme.

L’assemblée des derviches

Je fis un jour, en Inde, une rencontre qui fut la première impression et en vérité une impression profonde dans cette direction de la vie. En me promenant dans un pays où il y avait des derviches, où les derviches se tiennent dans leur solitude, je tombai sur une assemblée de dix ou douze d’entre eux. Ils étaient réunis à l’ombre d’un arbre, vêtus de haillons, causant ensemble par groupes. Comme j’étais désireux de voir comment diverses expressions et idées s’exprimaient, je restai là, en curieux, observant cette assemblée et ce qui s’y passait.

Ces êtres de réflexion, assis par terre, sans le moindre tapis, donnaient d’abord l’impression de gens pauvres, misérables, ne possédant peut-être rien, assis dans la perte de leurs illusions. Mais quand ils commencèrent à se parler l’un à l’autre, je ne pus garder cette impression. Quand ils s’adressaient la parole, ils commençaient par ces mots : « O roi des rois, ô empereur des empereurs… ». Et ensuite suivait ce qu’ils avaient à dire, mais c’était là leur formule de début.

La dignité indépendante

Je fus tout d’abord étonné d’entendre ces paroles. Mais y ayant quelque peu réfléchi, je me mis à penser : qu’est-ce qu’un empereur, qu’est-ce qu’un roi ? Le véritable roi et le véritable empereur est-il au-dedans ou au-dehors ? Et l’empereur, qui est l’empereur de son entourage extérieur, dépend de tout ce qui est en dehors de lui. Dès qu’il est séparé de ce qui l’environne, il n’est plus empereur. Mais ces empereurs, assis sur la terre nue, étaient de véritables empereurs. Personne ne pouvait leur enlever leur empire, car leur royaume, leur empire, n’était pas une illusion, leur royaume était un véritable royaume. C’était comme si un empereur avait seulement la bouteille de vin devant lui, tandis que ces empereurs avaient bu le vin de cette bouteille et étaient devenus de véritables empereurs.

Ne voyons-nous pas quelquefois dans notre vie de tous les jours une personne qui dit : « Je suis malade, je suis triste, je suis misérable, je suis malheureuse ». Mettez-là dans un palais et placez autour d’elle des milliers de docteurs et d’infirmières, elle sera toujours malheureuse. Et il y a un être qui pourra subir une grande souffrance et passer par une grande douleur et cependant pourra dire : « Non, je vais bien, je suis heureux, tout est bien, tout ira bien », car cet être est lui-même le bien.

Ceci ne nous montre-t-il pas que nous sommes, que nous devenons le vin que nous buvons ? L’homme qui est ivre du vin du succès ne connaît pas l’échec, et si les circonstances le font échouer neuf fois, la dixième fois il réussira. Celui qui a bu le vin de l’échec, vous pourrez lui donner toutes les possibilités du succès, il a bu le vin de l’échec, il ne pourra réussir.

La soif de silence

Mais en outre, il y a un sentiment subtil en chaque âme, un sentiment qui ne peut s’expliquer par des mots, mais qui fait qu’un homme se sentira plus à l’aise, peut-être, dans son fauteuil, chez lui, qu’au moment ou dix mille personnes se tiendraient devant lui et lui rendraient hommage. Un être pourra porter sur lui des trésors, mais au moment où il aura mis de côté tous ses bijoux et ses perles et qu’il sera assis tranquillement sans personne autour de lui, à ce moment il respirera librement. Qu’est-ce que cela nous enseigne ? Cela nous enseigne que toutes les choses que l’homme possède dans le monde, à part celle-ci, peuvent avoir à ses yeux la plus grande valeur, mais cependant il a besoin d’une autre chose et il la cherche. Quand il possède cette chose il est heureux.

On pourrait peut-être expliquer cette même idée en donnant davantage d’exemples. On ne souhaite pas constamment la présence d’un être, si cher soit-il. Et on voudrait avoir un moment où l’on puisse se tenir à l’écart même de cet être qui vous est le plus cher au monde. Si fier qu’un homme puisse être de sa pensée – et ses pensées peuvent être grandes, profondes et bonnes – sa plus grande joie est à un moment où il ne pense pas. On peut avoir les meilleurs sentiments d’amour, de tendresse et de bonté, mais il y a des moments où aucun sentiment n’existe : ces moments élèvent davantage.

La soif de sobriété

Que montre cela ? Cela montre que toute la vie est intéressante parce que toute la vie enivre, mais aussi que l’âme désire une seule chose, une lueur de sobriété. Comment connaître cette lueur de sobriété qui est l’objet du désir continuel de l’âme ? On la connaît par la voie de la méditation, par la voie de la concentration. Mais si c’est une chose naturelle, pourquoi faut-il faire un effort pour l’obtenir ? Parce qu’on trouve une telle joie dans l’ivresse qu’ensuite on s’adonne à la boisson. C’est là la condition de chaque âme dans le monde.

Chaque âme s’adonne à boire le vin de la vie. Cependant un moment vient – et si ce n’est dans la première partie de la vie, ce sera plus tard, s’il ne vient pas quand un être est heureux, il viendra quand il sera malheureux – un temps vient où il commence à chercher cette sobriété que son âme désire continuellement. L’éducation soufie, par conséquent, est un entraînement qui vise à faire l’expérience de cette sobriété.

Les trois ivresses

Il est sans doute très difficile d’expliquer comment on atteint cette sobriété. Et cependant, ayant expliqué l’idée de l’ivresse, ce n’est plus tellement difficile. C’est au contraire aussi simple que de dire, que la manière de débarrasser l’homme de l’effet de la boisson, est d’éloigner de lui la boisson pendant un temps donné et de faire en sorte qu’il en reste privé. Mais comme il y a trois principaux vins, trois principales ivresses : l’ivresse de soi, l’ivresse de l’occupation et la troisième, l’ivresse de ce que les sens ressentent à chaque instant, ce ne serait pas possible d’éloigner à la fois ces trois vins. Ce serait comme d’enlever à quelqu’un qui se nourrit de vin la nourriture de sa vie.

Mais l’on pourrait indiquer à un homme un certain temps pendant lequel il devra rester sobre, où il pourra prendre deux vins, non pas trois. Et puis essayer à un autre moment un seul, non pas deux. Et à mesure que l’être avancera dans la vie méditative, il pourra arriver à une phase où l’on pourra éloigner les trois vins desquels il se nourrissait et cependant il sentira qu’il vit et il se convaincra qu’il subsiste sans ces trois ivresses.

En vérité, la conviction qu’il existe indépendamment de ces trois vins apporte à l’homme la réalisation de la vie éternelle qui est le thème central du Message Divin et l’essence de toutes les religions.


Paris, 2 décembre 1923

L’Alchimie du Bonheur – chapitre 17 – 2
Recueil de conférences – première édition en anglais 1923.

Sera publié dans Psychologie – Art de la personnalité – Art d’être – cahier n°11 – 2