Le problème du jour

Le problème de l’Occident est plus ou moins le même que celui de l’Orient, en dépit de l’adage de Kipling selon lequel l’Orient est l’Orient et l’Occident est l’Occident et que les deux ne se rencontreront jamais. Et pourtant, qu’ils se rencontrent ou ne se rencontrent pas, les troubles et la paix du monde sont partagés par les deux. Et si l’un va vers le bas, l’autre ne peut pas s’élever. Car l’Orient et l’Occident sont comme les deux yeux d’une même tête ; la souffrance et le plaisir de chacun sont la souffrance et le plaisir du monde.
Le jour où nous reconnaîtrons cela, il y aura une plus grande compréhension entre les habitants de l’Orient et de l’Occident. Car, c’est de l’échange de sympathie entre l’Orient et l’Occident que dépend le bonheur du monde. Pour avancer, il faut deux jambes ; ainsi, pour progresser, l’Orient et l’Occident doivent avancer main dans la main. La théorie de Darwin selon laquelle le monde est la survie du plus fort ne se vérifiera finalement pas. En effet, n’avons-nous pas vu, lors de la récente guerre, comment la même race, qui avait créé de grandes inventions scientifiques, a été victime par milliers et par millions de fusils mitrailleurs récemment inventés ! Dans l’histoire du monde, il n’y a pas d’exemple d’une telle destruction.
Le génie inventif, le développement commercial et industriel de l’Occident doivent être transmis à l’Orient. Et l’Occident doit lui emprunter une pensée plus élevée et de nobles idéaux. Il doit aussi lui emprunter la profonde sympathie et la culture spirituelle. Il doit y avoir une reconnaissance des meilleures qualités de chacun. Et c’est par une appréciation mutuelle et un échange de pensées et d’idées entre l’Orient et l’Occident qu’un réel progrès peut être réalisé.
Une vie mécanique
La vie mécanique telle que nous la menons aujourd’hui dans le monde occidental transforme les hommes en machines. Et elle émousse les qualités humaines. Le rythme tranquille du mental est détruit et la nature ambitieuse de l’esprit ne parvient pas à s’élever. L’art, la musique et la poésie sont minés par la pression du mercantilisme qui s’exerce sur eux. L’inspiration est perdue par un développement intellectuel excessif ; l’habileté est cultivée à la place de la sagesse. Ce que nous appelons aujourd’hui « éducation » est le fait de veiller à ses intérêts au mieux de ses capacités.
Il en va de même pour les individus et pour la collectivité. Ils suivent tous l’exemple des nations qui s’affairent, chacune s’efforçant d’obtenir son propre bénéfice. À l’époque actuelle, la méfiance entre les nations s’est accrue plus que jamais.
Avec la guerre, la paix et les révolutions, nous ne sommes pas encore parvenus à une paix durable. Celle-ci reste encore si loin de notre portée. Si le feu de la vengeance, tel qu’il a été allumé dans le cœur de l’Europe, se poursuit, il n’y a pas d’espoir pour l’espèce humaine d’un jour meilleur pour les siècles à venir. Tous les soi-disant développements tombent à plat devant la menace d’une guerre mondiale qui pourrait éclater d’un jour à l’autre.
L’éducation scolaire, les collèges et les universités sont devenus des institutions de travail. On y donne plus que ce que le cerveau ne peut contenir. La tête est nourrie, le cœur est affamé et l’âme est perdue de vue. La tendance à la compétition, qui ne cesse de croître, crée même des difficultés aux étudiants pour passer les examens. Et chaque année, leur tâche s’alourdit. Une fois ses examens passés, leurs nerfs sont à vif et la plupart de leurs forces vitales ont disparu.
La recherche du bonheur
Malgré les grands discours sur la liberté aujourd’hui, l’esprit de liberté est soumis aux entraves d’une conventionnalité croissante et d’une uniformité prédominante. En outre, le sens de la liberté est très différent de ce que les gens comprennent. Il n’y a qu’une seule liberté, celle de l’âme.
La femme, jetée au milieu de la rudesse et des aspérités de la vie dans le monde. Aujourd’hui elle se confronté à un combat plus difficile que celui des soldats sur le champ de bataille. Dans le monde des affaires, la femme n’est pas considérée comme un homme. Mais on attend d’elle qu’elle prenne la place de ce dernier. De sorte que ses qualités féminines se sont émoussées et qu’elle s’efforce de se transformer autant que possible en homme. Le mariage, la maternité, qui sont les caractéristiques naturelles de la femme, sont mises de côté. Ainsi elle peut devenir un instrument approprié au mécanisme commercial ou industriel. Un jour viendra où cette grande perte, dont les gens sont aujourd’hui inconscients, sera ressentie plus intensément. Et ce jour-là, il sera peut-être trop tard pour la réparer.
Où nous mène la vie de labeur que nous menons aujourd’hui ? Nous conduit-elle, en tant qu’individus, à devenir plus riches que nos semblables. Et, en tant que nations, nous conduit-elle à être plus puissantes que les autres nations ? Si c’est tout ce que nous accomplissons, c’est un gain trop petit après tout. Et pourtant, s’il y a quelque chose qui vaut la peine d’être recherché dans la vie, c’est bien le bonheur. Tout ce qui conduit les individus ou la multitude vers un plus grand bonheur, cela seul peut être appelé un objet digne d’être recherché.
L’idéalisme
C’est la culture individuelle qui fait défaut aujourd’hui. C’est l’idéalisme qui manque, c’est la vision plus large qui fait défaut aujourd’hui. Et c’est l’aspiration élevée qui est nécessaire à l’époque moderne pour rendre la vie meilleure. Si devant la vision de l’homme se trouve projeté uniquement son propre intérêt. Et si ses yeux sont tournés vers la terre au lieu de s’élever vers le ciel. Si l’homme s’attend à ce que la vie le conduise jusqu’à la mort et pas plus loin. Si l’homme ne conçoit d’important que son être limité. Et s’il ne pense pas à Dieu, bien qu’il se tienne devant la mer, il n’est conscient que d’une goutte d’eau.
La religion
Aujourd’hui, on assimile la religion à la croyance. Mais en réalité, la religion est au-delà de toutes les croyances. Car les croyances sont comme des digues dans la mer, construites par l’homme, divisant l’eau pour sa propre commodité. Ainsi, c’est la compréhension de cette religion, qui est l’essence de la sagesse des grands maîtres de l’humanité, qui permettra une meilleure compréhension entre les adeptes de toutes les croyances.
A notre stade d’évolution, nous devons faire preuve d’assez de tolérance pour aller dans les églises des autres avec la même dévotion que celle que nous avons pour la nôtre. Il faut inaugurer un culte universel dans lequel toutes les saintes écritures peuvent être lues et où un hommage peut être rendu à tous les grands maîtres de l’humanité. Culte dans lequel la sagesse divine peut être reconnue comme la seule religion qui mène à la réalisation de la vérité ultime.
Comme le dit le soufi Abul’Ala’ :
« Une église, un temple ou une pierre de la Ka’ba, un Coran ou une Bible ou un os de martyr,
tout cela et plus encore, mon cœur peut le tolérer, depuis que ma religion n’est plus que l’amour ».
Chicago, 24 avril 1926
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Publié dans La reconstruction du monde- Le Problème d’Aujourd’hui – cahier n°1 – chapitre 9
