Philosophie soufie : L’origine de la vie – la naissance et la mort

L’âme, son origine et son déploiement
Le Soufisme est religion, philosophie, art et mysticisme à la fois. Les plus grands scientifiques d’aujourd’hui seront d’accord avec la conception soufie, selon laquelle l’origine de la vie est mouvement. Le Soufi voit ce mouvement sous deux aspects : audible et visible. Le mouvement est d’abord audible, puis visible. C’est pourquoi nous lisons dans la Bible qui suggère cette idée, que d’abord il y eut le Verbe et qu’ensuite vint la lumière.
D’un point de vue métaphysique, cela signifie que le mouvement, ou la vibration, ayant pris naissance dans l’Absolu, devint d’abord manifeste en tant que Verbe, audible. Et ensuite il devint visible sous forme de lumière.
Qu’est le soleil ? Le soleil est la centralisation du rayonnement tout-puissant ; la lumière qui était partout répandue fonctionna en un point unique. Là elle devint plus irradiante, plus brillante, plus puissante que le rayonnement qui était laissé à l’espace. Cette lumière fonctionna encore dans la lune ; ses divers courants fonctionnèrent en diverses planètes et étoiles. Telle est exactement l’origine de la création. La lumière toute-pénétrante de l’Intelligence se focalisa d’abord, faisant ainsi d’elle-même l’Esprit de l’univers entier, et à partir de là commença à se manifester. La raison pour laquelle dans les anciens temps les gens adoraient le Dieu-Soleil, est que le soleil est l’exacte similitude de Dieu, l’Esprit de l’univers entier. Cet Esprit de toute la création se forma de la même manière que le soleil.
La loi de gravitation
Comme il y a de multiples rayons du soleil, ainsi y a-t-il de multiples rayons de l’Esprit d’Intelligence, en d’autres termes de Dieu, le Soi réel. Et chaque rayon est une âme. Le rayon est par conséquent la manifestation ; et l’homme est par conséquent la manifestation de Dieu.
Les rayons s’élancent et atteignent loin, pourtant ils sont toujours attachés au soleil. La loi de gravitation, comparée à la loi qui gouverne le soleil et son rayon, est une loi similaire. Le rayon ne quitte jamais le soleil. Sa tendance interne est de se projeter au loin et de rétrograder en revenant vers le soleil. En d’autres termes, de s’immerger dans le soleil. De même est l’inclination de l’âme. Quels que soient le degré de dépendance du corps envers la terre dense, et celui grâce auquel le mental se délecte dans les sphères intellectuelles, l’inclination continuelle de l’âme est de se retirer vers son origine. Parce que la manifestation physique parle le plus fort et que le mental fait son propre bruit, la plainte discrète de l’âme demeure non-entendue. Néanmoins, comme il est dit dans le Coran :
« Tous sont venus de Dieu et à Dieu est leur retour ».
Les différents plans
Venir de son origine vers la manifestation et revenir au but est le voyage de l’âme. Afin de venir jusqu’au plan physique, l’âme doit passer par deux plans principaux. Elle passe d’abord le plan angélique et ensuite le plan des génies, avant d’atteindre le plan physique. La condition sur chacun de ces plans est que, afin de passer par lui ou d’exister en lui, l’âme doit emprunter un corps appartenant à ce plan particulier. Ainsi, l’âme ne peut passer par, ni exister dans, le plan angélique à moins qu’elle n’adopte une forme angélique. Et l’âme doit se vêtir d’un corps venant du plan des génies afin d’y exister. En venant sur le plan physique, l’âme doit revêtir le corps terrestre. Cela signifie que l’âme a mis un vêtement intérieur et un vêtement extérieur, et que le manteau qu’elle met par-dessus, complète l’âme en tant qu’être humain appartenant au plan physique.
Les vêtements
Un vêtement est caché sous un autre vêtement. On pourrait penser que le vêtement du plan des génies doit être de taille plus petite que le vêtement physique et que le vêtement du plan angélique, recouvert par le vêtement du plan des génies, doit être encore plus petit, mais ce n’est pas nécessairement vrai. Tout ce qui est visible pour nos yeux physiques doit avoir un certain degré de vibrations : les vibrations physiques de la matière la rendent visible à nos yeux. Les vibrations du vêtement sur le plan des génies sont si subtiles que nos yeux physiques ne peuvent les voir. Mais ce n’est pas nécessairement un sous-vêtement ; autant il pourrait être un sous-vêtement, autant c’est un sur-vêtement. Sa taille n’a pas besoin d’être aussi petite que notre corps ou que notre charpente physique. Sa taille est incomparablement plus grande.
Il en est de même du vêtement que l’âme a adopté en l’empruntant au monde angélique. Il n’est pas nécessairement si petit qu’il soit recouvert par les deux autres qui viennent d’être décrits. Mais il est encore plus grand et plus subtil. Seulement les yeux de ce plan-ci ne peuvent pas le voir ; son degré de vibration est plus grand. Nous voyons les choses en raison de leur degré de vibration. Si elles sont invisibles, ce n’est pas parce qu’elles sont invisibles par nature, mais parce qu’elles sont invisibles pour notre vue. Puisque nous sommes dépendants de nos yeux physiques pour voir, ce que les yeux physiques ne peuvent pas voir, nous disons naturellement que c’est invisible. Ce n’est pas vu pour la seule raison que nous ne pouvons pas le voir en tant que forme.
Les qualités
Ainsi ce n’est pas une exagération de dire que l’homme est à la fois génie et ange, car il est passé par ces deux plans. Il ne le sait pas, mais il montre les qualités de ces deux plans. La qualité aimante en l’homme, son amour de la beauté, sa joie, l’aspiration, toutes ces tendances ainsi que l’innocence de la nature humaine, viennent du plan angélique. La pureté du visage d’un petit enfant nous donne la preuve qu’il vient d’arriver du plan angélique. Ses sourires, ses dispositions amicales et sa facilité à accepter tout ce qui est beau, son amour de la vie, tout cela montre les signes des sphères angéliques.
Quand qu’une âme demeure plus longtemps sur terre elle perd les qualités angéliques et adopte de nouvelles qualités. Un petit enfant montre la qualité angélique et un enfant plus grand la qualité du génie par son empressement à connaître les noms et les formes, en posant des questions à ses parents avec une grande curiosité. Quand ce stade est passé, il semble plein de misère, de tourments, d’impuissance.
Ne voyons-nous pas en quelques personnes prédominer la qualité angélique ? Elles sont bonnes, douces et innocentes, elles pardonnent. Elles sont pures de cœur, droites, aimant la beauté, toujours portées vers des aspirations élevées. Si nous étudiions plus soigneusement la nature humaine, nous trouverions bien des exemples de nature angélique. Il y a aussi des poètes, des compositeurs et des intellectuels, des écrivains et des inventeurs qui montrent la qualité du génie, appelédjinn, dans le langage de l’Orient.
Les qualités humaines
Ceux qui montrent la qualité humaine sont en plus grand nombre encore. On peut les diviser en trois classes : il y a la qualité humaine, il y a la qualité animale et il y a la qualité démoniaque. Cela apparaît dans le degré de leurs vibrations et de leur rythme. Un rythme intense produit la qualité démoniaque. Un rythme modéré montre la qualité animale, un rythme égal montre la qualité humaine. On peut ainsi expliquer la forme de ces rythmes : la qualité humaine est mobile. La qualité animale est inégale, la qualité démoniaque est en zig-zag.
La restitution des vêtements
La mort n’est rien d’autre que d’enlever un vêtement et de le rendre au plan auquel il a été emprunté, car la condition est la suivante : l’on ne peut emmener le vêtement du plan le plus bas au plan supérieur. L’âme n’est délivrée que quand elle consent – ou est forcée – de donner son vêtement au plan d’où elle l’a pris. C’est cela qui délivre l’âme afin qu’elle continue son voyage. Et au fur et à mesure qu’elle avance sur un plan supérieur, après qu’elle y a séjourné, elle doit de nouveau rendre son vêtement et en être purifiée afin d’aller plus loin.
Si les gens savaient cela, ils regarderaient la vie d’un point de vue différent. Ils comprendraient la signification de cette morale : vous ne pouvez vous échapper que de ce qui ne vous appartient pas réellement. Et ils arriveraient à comprendre après l’étude de cette philosophie que même leur corps ne leur appartient pas. En effet, c’est une propriété empruntée et elle devra être rendue un jour. Par conséquent, les sages le renient avant d’être obligés de le rendre. Tous les exercices spirituels donnés par les instructeurs sont pratiqués dans ce but : que nous puissions être capables de renier notre corps dès aujourd’hui, afin de ne pas avoir le remords d’avoir perdu quelque chose que nous avions cru être extrêmement précieux.
La mort
Cette connaissance jette aussi une lumière sur la question de la mort. La mort n’est pas réellement la mort ; c’est seulement une étape passagère, c’est un changement, comme de changer de vêtements. On pourrait penser : « Ne devenons-nous pas moindres en mourant ? » Il n’en est pas ainsi. Nous devenons davantage en mourant, car une fois que le vêtement physique a été rejeté, l’âme bénéficie d’une plus grande liberté, d’une plus grande libération, pour la raison que la limitation du corps physique est grande. Le corps physique pèse lourdement sur l’âme et le jour où son fardeau est enlevé l’âme se sent plus légère, ses facultés, ses tendances, son inspiration et son pouvoir, tout se manifeste plus librement. Par conséquent, il n’y a pas de perte dans la mort.
Nous en venons maintenant à la question : qu’est-ce qui amène la mort ? Ou bien le corps, à cause de sa faiblesse, n’est pas capable de servir correctement l’âme, ou bien l’âme a terminé sa mission sur ce plan. Elle ne le désire plus. Le corps s’attache à l’âme et l’âme tient le corps : telle est la situation. Quand le corps est trop faible il perd naturellement son emprise sur l’âme et la perd de plus en plus, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus retenir l’âme. Ou bien l’âme tient le corps aussi longtemps qu’elle a quelque chose à accomplir. Et quand l’âme ne voit plus aucun but, alors elle perd son emprise sur le corps. Et ainsi graduellement le corps tombe des mains de l’âme. C’est par ce processus que la mort est amenée.
La naissance
Qu’en est-il de la naissance ? Les corps humains sont l’argile nécessaire pour faire un corps pour l’âme. L’âme doit frapper à la porte du plan physique et un corps lui est donné. Cupidon est le symbole de cette idée, de cette philosophie.
Les impressions
Il y a à donner et à recevoir sur les deux plans par lesquels l’âme doit passer, un donner et un recevoir entre les âmes qui s’en viennent de la source vers la manifestation et les âmes qui reviennent de la manifestation vers le but. Comme un voyageur qui vient d’Asie en Amérique et un voyageur qui va d’Amérique en Asie se rencontrant en Europe échangent de l’argent et des idées l’un avec l’autre, ainsi ces âmes prennent sur elles les dettes l’une de l’autre, la connaissance l’une de l’autre, le bonheur, la misère l’une de l’autre.
C’est de cette manière que nous faisons l’expérience de notre vie sur la terre. Une âme, sans quelquefois le savoir, prendra une route qui la mènera à la richesse, au succès. Une autre âme peut prendre une route qui la mènera à l’échec, à des erreurs. Tout dépend des routes elles ont prises depuis le commencement.
Hafiz a décrit cette idée d’une très belle manière. Il dit que chaque individu a son propre vin, et que son amour dépend du vin qu’il a pris. Si c’est le vin du bonheur, si c’est le vin de la joie, si c’est le vin du chagrin, si c’est le vin de la misère, si c’est le vin du courage, de la crainte, de la confiance, de la méfiance, de la foi, de l’incroyance, c’est dans l’ivresse de ce vin qu’il agit, montrant au monde l’effet de ce vin. Ainsi avons-nous chacun notre propre vin.
La connaissance
Dans cet échange des âmes allant de la source vers la manifestation et des âmes revenant de la manifestation vers la source, l’un prend le vin de l’égoïsme, l’autre de l’altruisme. Le poète persan a dit :
« Avant l’aube, le vin fut versé.
J’avais à peine ouvert les yeux qu’un verre de vin me fut offert.
O saki, merci, quel que soit le vin que tu m’aies donné,
car il m’a enivré et m’a fait me perdre moi-même ».
L’aube que le poète indique comme une naissance est le moment où l’âme a commencé son voyage depuis le plan angélique. La première coupe qu’elle a bue a déterminé sa vie subséquente.
Il n’est pas vrai, comme on le dit, qu’un homme quand il avance en évolution est plus riche de connaissances. Une évolution plus élevée est elle-même une connaissance. La connaissance que l’on acquiert de source terrestre n’est pas une monnaie qui a cours sur ces autres plans. La monnaie de ce plan-ci, un plan si étroit, est aussi limitée que ce plan – et l’homme lui donne un tel prix ! C’est amusant quand une personne vient me voir et dit : « J’ai lu tant de livres sur la science occulte, je pense que je suis tout à fait prête à être initiée ». Cela m’amuse beaucoup. Imaginez : lire de la science occulte devrait donner à quelqu’un le droit à la spiritualité.
Le langage de ce pays est différent et la connaissance intellectuelle n’y a pas cours. Apprendre ce langage est désapprendre ce que nous avons appris ici. Par conséquent, la question de l’acquisition spirituelle est très différente. Et elle doit être abordée avec un point de vue complètement différent.
L’individualité
Ce que j’ai à dire en conclusion sur la philosophie soufie est que ce que nous appelons individualité est un état momentané. Et cette conception de l’individualité telle qu’on la trouve aujourd’hui, ne pensez pas qu’elle sera identique demain.
Omar Khayyâm a dit :
« O mon aimé, remplis la coupe qui efface aujourd’hui les regrets passés et les craintes futures.
Demain ? Quoi, demain je serai peut-être moi-même avec les soixante-dix mille ans d’hier ! ».
Aussitôt que l’âme s’éveille, elle ne donne plus beaucoup d’importance à l’individualité. C’est une chose faite de vêtements empruntés à divers plans ; c’est une poupée de chiffons. Toute l’importance que nous lui donnons, nous devrions la donner à l’âme qui est réelle. Elle vient du réel et elle recherche le réel.

Question : Est-ce que l’âme n’est pas attirée par l’action ?
Réponse : La condition de l’âme est semblable à celle du miroir. Il reflète aussi longtemps qu’un objet est placé devant lui. Cependant, cet objet n’est pas gravé sur le miroir, il l’occupe au moment où il le voile. Ainsi, l’âme est couverte par les expériences. En d’autres termes, notre expérience peut tromper l’âme, la recouvrir, l’enterrer, et cependant ne peut pas pénétrer en elle.
San-Francisco, 5 avril 1926
Publié dans Philosophie – L’origine et la continuité de la vie – cahier 6 – chapitre 3
