Maîtrise

Purification mentale – 4

La vie est proposée pour atteindre la maîtrise, c’est là la motivation de l’esprit et c’est par ce motif sous-jacent que tout l’univers a été créé. Les différents degrés allant du minéral au végétal et du végétal au règne animal et de l’animal à l’homme sont l’éveil de l’esprit vers la maîtrise. L’homme montre en premier lieu par l’usage qu’il fait des règnes minéral et végétal et le contrôle du règne animal pour son service, que cet esprit par lequel fut créé tout l’univers est éveillé en lui.

Son pouvoir de connaître, de comprendre, d’utiliser pour le meilleur avantage est le signe de la maîtrise.

De la limitation à la perfection

Mais en même temps l’homme a un ennemi, et cet ennemi est la limitation ; en réalisant ; l’esprit de maîtrise et le pratiquant, l’esprit de limitation est toujours un obstacle. Ceux qui ont réalisé à un moment ou à un autre de leur vie cet objectif principal avec lequel l’homme est né, ont alors essayé de développer cet esprit de maîtrise afin de se perfectionner. Et le processus qui va de la limitation vers la perfection est le processus qu’on nomme mysticisme. Pour le répéter de nouveau, je dirai que le mysticisme est le procédé de développement de la limitation vers la perfection. Toutes les peines tous les échecs appartiennent à la limitation. Toute la joie, tous les succès appartiennent à la perfection.

Parmi ceux que vous connaissez dans votre entourage, vous trouverez que ceux qui sont malheureux insatisfaits de leur vie, qui rendent les autres malheureux, et ils sont ceux qui sont plus limités. Et ceux qui peuvent s’aider eux-mêmes et aider les autres, et ceux qui sont heureux et apportent la joie dans la vie d’autrui, sont ceux qui sont plus proches de la perfection. Sachant cela, nous devons maintenant essayer de trouver ce que j’entends par limitation et ce que je veux dire par perfection. Ce ne sont que conditions de conscience. Quand on est conscient de la limitation, on est limité quand on est conscient de la perfection, on est parfait. Parce que c’est le même être qui est limité dans la conscience limitée et parfait dans la conscience parfaite.

La conscience

Autrement dit : le fils d’un homme riche possédait une forte somme d’argent déposée en son nom à la banque. Mais il ne le savait pas et lorsqu’il désirait faire quelque dépense, il trouvait fort peu d’argent dans sa poche. Cela le limitait. En réalité, son père avait déposé pour lui à la banque une très forte somme. Mais il n’en avait pas conscience. C’est exactement le cas de chaque âme. Toute âme est consciente de ce qu’elle possède et inconsciente de ce qui a été déposé à son nom.

En d’autres termes, on en est conscient de posséder ce qui est à sa portée. Mais ce qui semble être hors de sa portée, on le considère comme hors de soi. C’est naturel aussi. Mais la sagesse ouvre une porte pour regarder au-dehors, pour voir : si ce n’est pas le cas, ou si cela signifie que je le savais. Parfois quelqu’un sait ce qu’est la maîtrise de la vie ; ce peut ne pas être un mystique mais si son temps vient, il le sait.

La frontière

Je fus un jour très intéressé par un homme qui, tout au long de sa vie n’avait été qu’un homme d’affaires et avait fait fortune – c’était peut-être un des hommes les plus riches de son pays – et qui voulut me montrer son parc. Un parc splendide entourant sa maison. Durant que j’étais son hôte, nous nous promenions. Il me dit : « Je possède ce parc ; c’est merveilleux de venir ici matin et soir ». Je lui demandai à quelle distance s’étendait son parc, et il me répondit : « Vous voulez le savoir ? Regardez l’horizon d’ici ». « Oui » dis-je. Il ajouta : « Toute cette terre est mienne, et la mer en plus. Tout ce que vous voyez ».

C’était une réponse magnifique ; elle est l’illustration de la théorie dont je viens de parler. Cet homme n’était pas seulement conscient de ce qu’il possédait mais de tout ce qui se trouvait là. Il ne traçait pas une ligne de démarcation entre ce qui était à lui et ce qu’il y avait au-delà. C’est là un mystère et il est difficile pour la majorité de regarder la vie de cette façon. Mais je veux vous dire ceci : cet homme qui était dans les affaires qui n’avait jamais pensé au mysticisme, pouvait aussi arriver à cette conception à laquelle parviennent les mystiques après avoir médité durant des années. C’était une conception purement mystique.

Une vision large

Lorsque les derviches s’adressent l’un à l’autre (ils ont parfois des manches rapiécées et sont souvent à peine vêtus, ils ont parfois de la nourriture et parfois pas), ils s’adressent l’un à l’autre en disant : « 0 Roi des Rois, Empereur des Empereurs ». C’est qu’ils ont devant eux la conscience de ce qu’est un roi ou un empereur. La frontière de leur royaume n’est pas limitée. Tout l’univers est leur royaume.

C’est de cette façon qu’une âme s’achemine vers la perfection, en ouvrant la conscience, l’élevant plus haut. Lorsque l’âme évolue spirituellement elle s’élève à une hauteur où elle voit un plus large horizon. Sa possession s’élargit donc. Mais vous pouvez dire : « En regardant l’horizon il ne devient pas notre possession ; ce que nous possédons c’est ce que nous disons être à nous ». Mais, tout d’abord, Christophe Colomb vit l’Amérique ; il ne la posséda pas tout de suite. La possession vint ensuite. La première chose est de voir. Ensuite on possède. Mais si nous ne voyons pas, comment pouvons-nous posséder ? Et si nous ne voyons pas notre possession, elle n’est pas nôtre.

La connaissance intérieure

Il y a deux manières, deux angles différents sous lesquels vous devez regarder la perfection. L’une est comparable à une ligne verticale et l’autre à une ligne horizontale. Celle que l’on peut comparer à la ligne verticale est d’atteindre la connaissance intérieure. Et l’on pourrait demander comment on parvient à cette connaissance ? En tout premier lieu, on parvient à la connaissance intérieure par la concentration ; ce qui veut dire qu’on soit capable de voir concrètement quelque chose qui est à part de notre corps physique et d’en être conscient. L’homme peut être conscient d’une poésie, d’un mot, d’une image, d’une idée ou d’autre chose. En cette conscience, si cet homme peut arriver au point où il puisse momentanément perdre le sentiment de son corps limité, c’est là le premier pas.

Quoique cela paraisse très facile, ce ne l’est pas tellement. Lorsqu’on commence à le faire, à peine ferme-t-on les yeux pour se concentrer que des milliers de choses viennent devant soi. En outre, ce corps physique devient rétif. Il se dit : « Celui-là n’est pas conscient de moi ». Alors on commence à devenir-nerveux et à bouger et se tourner pour être conscient du corps. Le corps n’aime pas qu’on ne soit pas conscient de lui. Comme le chien ou le chat aiment qu’on soit conscient de leur présence. Une sorte d’action nerveuse vient alors dans le corps. Il éprouve le besoin de bouger, se tourner, se gratter ou n’importe quoi. Dès qu’on veut discipliner le corps, celui-ci se refuse à accepter la discipline.

La méditation

Le pas suivant, au lieu d’être conscient d’une pensée, on est conscient d’un sentiment, ce qui est plus large. Parce que la pensée est une forme et que même l’esprit voit la forme. Mais le sentiment n’a pas de forme. C’est pourquoi fixer votre esprit sur un sentiment et le garder, n’est pas chose facile. Une fois qu’un être l’a fait sans se livrer à l’agitation du mental, alors sans doute, il se sent s’élever.

C’est la limite du progrès humain ; au-delà c’est le progrès divin. Vous pouvez demander ce qu’est le progrès divin ? Lorsque vous allez encore plus loin, au lieu d’ être actif, vous devenez passif. C’est le degré où l’on est passif. Alors la concentration ne vous est plus nécessaire. Ce dont vous avez besoin, c’est de méditation. Alors vous êtes en contact avec ce pouvoir qui est audible et visible en vous (et dont pourtant on est ignorant) ce pouvoir occupé à concrétiser l’objectif qu’il s’est fixé.

Quand vous êtes entré en contact avec cette expérience, alors vous ne pouvez jamais dire dans la vie, même une seule fois, qu’il existe une chose telle qu’un accident. Lorsque vous percevez l’évènement dans son état préparatoire avant qu’il ne se manifeste sur le plan terrestre, vous voyez alors que tout ce qui arrive est prédestiné et préparé.

L’intelligence pure

Et si vous allez plus loin, là se trouve la conscience dans son aspect de l’intelligence pure. C’est connaître et pourtant ne rien savoir. Et ne rien savoir veut dire connaître toutes choses. Parce que c’est la connaissance des choses qui émousse la faculté de connaissance. En d’autres termes, lorsque quelqu’un se regarde dans un miroir, son reflet couvre le miroir et rien d’autre ne peut se refléter en ce miroir. Donc, lorsque la conscience est consciente de quelque chose, elle est émoussée. A ce moment, elle est atténuée, ou autrement dit elle est recouverte par quelque chose dont elle est consciente.

Au moment où ce voile est ôté, elle est elle-même, elle est pure intelligence, pur esprit. Et, en cette condition, son pouvoir, sa vie, son magnétisme, sa force, sa capacité sont beaucoup plus grands, incomparablement plus grands qu’on ne peut l’imaginer excepté pour celui qui, à l’aide de la méditation, parvient à cette condition. Et si vous allez plus haut encore ce n’est même plus la conscience c’est une sorte de condition omnisciente qui est le signe de la perfection intérieure.

Je viens d’expliquer là une direction de progrès. Il y en a une autre : c’est de se voir reflété dans un autre.

L’amitié

Lorsque vous avez de l’amitié pour un autre., naturellement votre sympathie, votre amour, votre amitié fait que vous vous voyez vous-même dans l’autre, et cela vous donne tendance au sacrifice. Personne ne se sacrifiera pour un autre, sauf lorsque l’autre est lui-même. Si ce sentiment se développe, il s’étend plus loin : non-seulement aux amis aux voisins, mais aux étrangers aux petites bêtes, aux oiseaux et aux insectes ; on est en harmonie avec tous les êtres vivants. Et cela vous fait voir profondément en l’autre et vous fait connaître en lui tout ce qu’il connaît lui-même. Vous connaissez de lui autant que lui-même et même davantage. C’est le plus simple phénomène de cette conscience et non l’œuvre de miracles. Cela vous apporte une preuve vivante qu’en ce qui concerne autrui, on en sait autant que lui-même.

La sympathie

Mais il y a une autre preuve morale ; c’est que vous avez de plus en plus d’amitié pour le sage et le sot, le vertueux et le méchant, en même temps que vous les attirez vers vous. Vous n’y pouvez rien. La sympathie est si puissante que tôt ou tard, même les ennemis s’attendrissent. Ce n’est pas seulement une légende que Daniel fut envoyé dans la fosse aux lions et que les lions y furent calmés. On n’a pas besoin d’aller dans les montagnes pour voir ce phénomène. En ce monde il y a pire que le lion : il y a de bonnes et de mauvaises natures, des gens possibles et impossibles et si vous pouvez les apprivoiser, vous avez accompli quelque chose, car cela demande un pouvoir plus grand que de calmer les lions.

On peut penser à ce qu’il y a d’idées différentes : des gens agités, des gens hostiles, des gens aveuglés, des ignorants, ceux qui s’enivrent avec la fausseté ou la jalousie ; combien il y a d’épées et de poisons, en ce monde. Et il n’y a qu’un seul pouvoir le pouvoir de votre sympathie qui assimile toutes les influences empoisonnées. Il les assimile et enlève le poison ; et cela ne vous blesse pas. Vous les purifiez tôt ou tard, les revivifiez, les attendrissez et les façonnez et les dirigez vers le but de leur vie.

La simplicité

Le monde cherche la complexité. Si je devais donner des conférences sur la façon d’obtenir ce magnétisme par lequel les gens vous écoutent et sont attirés vers vous, si je donnais vingt exercices pour y arriver, cela pourrait âtre un grand succès pour moi. Mais si je vous dis des choses simples comme celle-ci, que c’est l’approfondissement de votre sympathie, l’éveil en vous de cet esprit de sympathie qui est tout pouvoir et tout magnétisme et dont l’épanouissement signifie le développement spirituel, très peu me comprendront alors. Car les êtres humains ne veulent pas d’un enseignement simple, ils veulent la complexité.

Le point de vue d’autrui

Puis il y a encore un autre degré d’expansion et c’est de s’essayer à regarder toute chose du point de vue d’autrui, à penser aussi comme pense une autre personne. Ce n’est pas chose facile parce que, dès l’enfance on apprend à penser de telle sorte qu’on se tienne à sa propre pensée. On ne passe pas à une autre pensée. Le simple fait d’y avoir pensé, on doit s’y tenir.

Sachez donc qu’être capable de voir du point de vue d’un enfant ou du point de vue d’un insensé, de voir comment il regarde les choses, est un signe d’expansion. Et ce qu’il y a de très intéressant est que cela porte quelqu’un à la tolérance et à la patience. De cette façon on étend sa connaissance à un tel degré qu’aucune lecture ne peut en donner une semblable. Vous commencerez alors à recevoir de toutes les sources ; vous attirerez la connaissance de chaque plan aussitôt que l’esprit devient assez souple pour ne pas s’attacher seulement à son propre point de vue.

Désapprendre

Dans mes livres, j’ai appelé cela désapprendre. Si l’on dit d’une personne que vous avez trouvée sympathique, qu’elle ne l’est pas et que vous avez tout-à-fait tort, la tendance générale est de s’attacher à l’idée que l’on s’en était faite. Mais l’évolution qui est plus grande est de voir aussi au point de vue de cette personne, de se rendre compte de son motif pour tel côté de la question ; elle est peut-être trop peu évoluée pour voir ou elle est plus évoluée, ou elle s’intéresse moins à l’autre, ou n’importe quoi.

Mais en voyant à son point de vue, vous ne perdez pas le vôtre. Votre point de vue personnel est là mais l’autre point de vue s’ajoute au vôtre. Votre connaissance s’élargit donc. Cela demande un grand élargissement du cœur, et quelquefois il souffre quand vous l’étendez. Mais en élargissant le cœur et en l’agrandissant de plus en plus, votre cœur devient le Livre sacré.

Le sentiment

Et le troisième aspect est de « sentir » autrui. Parce qu’un être est très souvent différent de ses apparences et de ce qu’il pense. Quelquefois une personne agit et parle tout-à-fait différemment de ce qu’elle ressent. Et si votre sentiment peut percevoir le sentiment d’un autre, c’est un aspect élevé. Vous devenez une personnalité évoluée quand les sentiments d’autrui peuvent vous dire plus que ses paroles et ses actions ; et ils peuvent quelquefois vous donner de quelqu’un une opinion totalement différente de celle que vous auriez en le voyant ou l’entendant parler. Si l’on en arrive là, l’évolution humaine se termine et l’évolution divine commence.

Alors sans doute l’homme arrive à voir intérieurement ce qui se passe dans l’esprit de l’être humain. S’il doit avoir du succès ou non s’il doit être heureux ou non ou ce qu’il doit accomplir. Parce qu’il se passe quelque chose à l’intérieur de l’individu qui prépare son plan pour demain. Et vous commencez à toucher cela et à en recevoir l’impression. Et cette impression est parfois aussi claire que peut l’être ce qui est visible et audible.

L’union

Si vous avancez plus loin, vous vous unissez alors avec toute chose. En cette conscience la distance ne reste plus la distance ; si vous pouvez étendre votre conscience jusqu’à toucher la conscience d’un autre, alors non-seulement les pensées de cet autre mais son esprit tout entier se reflète en votre esprit. L’espace ne compte pas ; votre conscience peut toucher chaque partie du monde et chaque personne à quelque distance qu’elle puisse être.

Et si vous allez encore plus loin vous pouvez non-seulement alors réaliser que vous êtes relié à tous les êtres, qu’il n’y a rien ni personne qui soit désuni ou séparé de vous, et que vous êtes lié par des chaînes, non-seulement à ceux que vous aimez, mais à tous ceux que vous connaissez- et que vous ne connaissez pas. Que vous êtes lié par une conscience qui vous attache plus fortement que n’importe quelles chaînes. Naturellement on commence à voir alors la loi qui est en œuvre dans la nature, on voit que l’univers entier est un mécanisme fonctionnant vers un certain but. C’est pourquoi ceux qui ont raison et ceux qui ont tort, les bons et les méchants apportent tous un résultat désiré, par le mauvais pouvoir et le bon pouvoir, un résultat destiné à être et qui est le but de la vie.

Le service

On se tient alors naturellement loin de cet esprit sacerdotal qui consiste à dire : « Vous avez tort » et « Vous avez raison ». Mais on arrive à l’esprit du sage, ne disant rien, sachant tout, faisant tout, supportant tout. Cela fait que l’être est l’ami de tous et le serviteur de tous. Avec toute la réalisation de la Vérité mystique et de l’accomplissement spirituel, on prend conscience d’une seule chose, la seule qui en vaille la peine, c’est d’être quelque peu utile à son prochain.


San Francisco, 26 février 1926

Sera publié dans le cahier n°3 de Santé et guérison – Purification mentale – chapitre 4