
De tout temps, les esprits réfléchis ont qualifié la musique d’art céleste. Les artistes ont représenté les anges jouant de la harpe ; cela nous enseigne que l’âme vient sur terre avec l’amour de la musique.
En Arabie, on raconte que lorsque Dieu créa le corps du premier homme, il ordonna à l’âme d’y entrer. Mais l’âme refusa, affirmant que ce corps lui semblait une prison et qu’elle ne voulait pas y entrer. Alors Dieu demanda aux anges de chanter et de danser ; et lorsque l’âme entendit la musique, elle fut transportée d’extase et, dans cette extase, elle entra dans le corps physique.
C’est une histoire étrange ; pourtant, elle donne la clé du secret de la musique : ce n’est pas qu’après être né sur terre que l’homme aime la musique, mais que l’âme est venue sur terre avec l’amour de la musique. Et si l’on demande : « Pourquoi, alors, tout le monde n’aiment-il pas la musique ? », La réponse est qu’il y a de nombreuses âmes qui se trouvent enterrées. Elles sont vivantes, mais elles sont enfouies dans la densité de la terre ; et c’est pourquoi elles ne peuvent apprécier la musique. Mais souvenez-vous, si elles ne peuvent apprécier la musique, elles ne peuvent apprécier rien d’autre ; car la musique est la première et la dernière chose qui touche chaque âme.
Les hindous disent que l’homme qui n’apprécie ni la musique ni la poésie est un animal sans queue. Et le ciel des hindous, le paradis, est peuplé de chanteurs. Ils appellent les chanteurs masculins « Gandharvas » et les chanteuses « Apsaras« . Dans l’imaginaire hindou, la musique semblait être la meilleure façon de représenter le paradis.
L’attraction de la musique
Et nous en arrivons maintenant à la question suivante : pourquoi la musique séduit-elle autant l’homme ? Tout d’abord, toute manifestation trouve son origine dans la vibration, dans le son. En sanskrit, on parle du « son » comme de la première manifestation ayant conduit à la création de ce monde. Dans la Bible, on lit :
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu »,
Ce qui signifie, en substance, que le corps humain a été façonné à partir du ton et du rythme. L’élément principal du corps physique est le souffle, et le souffle est audible. Il est particulièrement audible sous la forme de la voix. Cela montre sa qualité audible.
Et la pulsation est le signe du rythme. Cela montre que les principaux signes de vie dans le corps physique sont le ton et le rythme, qui constituent la musique. Le rythme attire l’homme, car il y a un rythme qui se déroule dans son corps. Les battements de la tête, les battements du pouls et les mouvements du cœur, tout cela montre le rythme. En d’autres termes, le rythme, le rythme du mental, a un effet sur ce rythme qui se déroule continuellement dans le corps ; et en fonction de son influence, il affecte le corps physique.
Les notes attirent une personne à cause du souffle. Le souffle est un son, et ses vibrations atteignent chaque partie du corps, le maintenant en vie. C’est pourquoi le son qui agit sur les vibrations et les atomes du corps procure une sensation. Ce n’est là que l’explication de l’attrait de la musique pour le corps physique. Mais la musique va au-delà du corps physique ; tout dépend du type de musique dont il s’agit.
Première langue
Selon une tradition, la première langue qui ait existé au monde était celle de la musique ; ce n’est qu’ensuite qu’est apparu le langage des mots. Même aujourd’hui, chez les peuples primitifs, il existe un langage des sons. Et parallèlement, les langues du monde qui sont plus musicales sont plus impressionnantes, tandis que celles qui contiennent moins de musique laissent moins d’impression. Ce ne sont pas seulement les mots qui véhiculent un certain sens, c’est très souvent le ton qui le transmet : et parfois, un même mot peut avoir deux sens, voire des sens opposés, s’il est prononcé sur un ton différent.
L’histoire des âges sanskrits raconte que Shiva, ou Mahadeva, fut le premier à inventer un instrument. Alors qu’il errait dans la forêt, absorbé par son développement spirituel, il souhaitait trouver une source de divertissement, un changement dans sa vie méditative. Il prit donc un morceau de bambou et deux fruits, des courges, qu’il attacha à ce bambou ; puis, à partir de tendons d’animaux, il fabriqua des cordes en boyau. En les fixant à cet instrument, il créa la vina : c’est pourquoi les hindous considèrent la vina comme un instrument sacré. Et pendant de nombreuses années, ils n’autorisèrent l’utilisation d’aucune autre corde que celles en boyau. Il ne fait aucun doute que cet instrument fut par la suite amélioré.
Les gammes
Selon la tradition chinoise, on raconte que la première musique était jouée sur de petits morceaux de roseau. Le grand musicien de l’Antiquité qui a introduit la musique en Chine a percé des trous dans un morceau de roseau à une distance d’un doigt l’un de l’autre ; c’est ainsi qu’a été fabriquée une flûte en roseau. C’est de là qu’est née la gamme à cinq notes : une note était la note d’origine produite par le roseau ; les quatre autres notes étaient obtenues en posant quatre doigts dessus. Par la suite, de nombreuses autres gammes ont été développées.
Dans la tradition hébraïque, on raconte l’histoire de Moïse : Moïse marchait au bord d’un fleuve lorsqu’il entendit une voix intérieure lui dire « Musa khè », ce qui signifie : « Moïse, arrête-toi ». Attiré par cette voix intérieure, Moïse s’arrêta là et se mit à réfléchir et à prêter attention à ce qui allait suivre. Puis il entendit le bruit de l’eau qui coulait, du bruissement des feuilles et du vent ; et il compara ces différents sons. En les comparant, il distingua, parmi les sons naturels qui lui parvenaient sept degrés. Il donna cette gamme à ses disciples, et la nomma du même nom que celui qui lui était venu par inspiration : « Musa khè ». Puis, les Hébreux l’appelèrent « Musi khi ». Les Arabes l’appelèrent « Musi khi », et les Perses l’appelèrent de même. Et nous retrouvons ensuite, dans différentes langues d’Europe, ce même mot sous la forme de « musique ».
Les cycles
La tradition hindoue distingue quatre cycles distincts dans l’histoire de l’humanité : le Krita Yuga, le Treta Yuga, le Dvapara Yuga et le Kali Yuga, respectivement l’âge d’or, l’âge d’argent, l’âge de cuivre et l’âge de fer. Le cycle dans lequel nous vivons actuellement est l’âge de fer.
Au Krita Yuga, à l’Âge d’Or, il y avait donc la musique de l’âme, une musique qui parlait à l’âme, qui l’élevait, une musique qui élevait l’âme vers la conscience cosmique, la musique des anges, la musique qui guérit, qui apaise.
Et la musique du Treta Yuga, c’est-à-dire l’Âge d’Argent, était la musique du cœur, celle qui touchait la profondeur du cœur, qui suscitait la sympathie, l’amour de la nature,, qui incitait à ressentir et qui favorisait le développement des qualités du cœur. Et la musique de l’Âge du Cuivre était celle qui s’adressait au mental, à l’intellect, permettant de percevoir les subtilités de la science musicale, la différence entre de nombreuses gammes, et d’apprécier la qualité du rythme. Quant à la musique de l’Âge du Fer, elle exerçait son influence sur le corps physique ; elle aidait les soldats à marcher et incitait les gens à danser.
L’influence de la musique
Il existe en Inde une histoire qui illustre bien cette idée. A la cour du dernier empereur, Mohammed Shah, se présenta un chanteur qui avait inventé une nouvelle forme de composition, marquant ainsi la transition entre l’ère du sanskrit et celle du prakrit en Inde. Lorsque cet homme interpréta ses nouvelles compositions, celles-ci se révélèrent si captivantes qu’il s’attira l’admiration et les louanges de tous les membres de la cour. Les chanteurs et les musiciens qui se trouvaient alors à la cour étaient tout simplement émerveillés à l’idée qu’il y eût une nouvelle évolution dans la musique.
Mais l’un des musiciens plus âgés présents dit : « Si Votre Majesté veut bien me pardonner, j’aimerais dire un mot. Il ne fait aucun doute que c’est là la plus belle musique qui soit et qu’elle a gagné l’admiration de tous ceux qui sont ici présents, ainsi que la mienne. Mais je dois dire qu’à partir d’aujourd’hui, la musique de ce pays, au lieu de s’élever, va décliner. Car la musique qui était autrefois pratiquée contenait une certaine charge, elle contenait une substance. Or, maintenant qu’elle a perdu ce poids, qu’elle est devenue plus légère, elle va décliner ». Et c’est ce qui s’est produit. Chaque pas qui a suivi dans l’évolution de la musique a été un pas vers le bas, jusqu’à ce qu’elle soit aujourd’hui réduite à néant.
Un écrivain a dit : « Il existe quatre ivresses : l’ivresse de la force physique, l’ivresse de la richesse, l’ivresse du pouvoir ; mais comparées à l’ivresse de la musique, elles ne sont rien. »
Tansen
Il existe une anecdote qui illustre bien cette idée. Un jour, l’émir de Boukhara invita un grand chanteur à sa cour. Il avait entendu parler depuis si longtemps de la renommée de ce musicien qu’il ne savait pas comment l’honorer, ni où le placer. Alors, quand il arriva, l’émir lui dit : « Je vous en prie, asseyez-vous où bon vous semble. » Il salua le roi et s’assit à la place de l’émir. Cela déplut à l’émir, mais il ne put rien dire. Cependant, dès qu’il se mit à chanter, l’émir en oublia les places. À la fin, il déclara : « Vous méritez vraiment ce siège, et même plus. »
On raconte qu’un jour, l’empereur Akbar dit à son chanteur en chef, Tansen : « Tu es un chanteur si talentueux et ton chant recèle une telle magie que je me demande à quel point ton maître devait être exceptionnel ». « Je vous prie », répondit Tansen, « ne me comparez jamais à mon maître ; il n’y a pas de comparaison possible ». L’empereur demanda : « Ton maître est donc si exceptionnel ; est-il encore en vie ? » Il répondit : « Oui, il est un mort-vivant. » « Où peut-on le trouver ? » Il répondit : « C’est la question. Personne ne sait où il est. » Mais l’empereur dit : « J’aimerais le voir, j’aimerais l’entendre. » Tansen répondit : « Je vais essayer. Mais je crains que son esprit ne s’insurge s’il voyait qu’il doit chanter devant l’empereur ». Il dit : « Je viendrai en tant que votre serviteur ». « Alors », dit-il, « ce sera peut-être possible ».
Le maître de Tansen
Akbar partit avec Tansen, et ils durent parcourir un long chemin. Et dans les montagnes, ils trouvèrent ce Maître vivant dans la solitude. Tous deux arrivèrent là, Akbar habillé en serviteur. Le sage le savait, mais cette attitude humble de l’empereur lui plut néanmoins. Et quand il fut d’humeur, il chanta. Et Akbar et Tansen furent tous deux envoûtés. Ils perdirent conscience de la sphère terrestre. Et le sage s’en alla. – Lorsqu’ils reprirent leurs esprits, ils virent que le sage n’était plus là. « Où est-il ? » demanda Akbar. Tansen répondit : « Il a quitté cet endroit pour toujours, craignant que nous ne revenions le déranger. » Akbar ne trouva pas un mot pour louer la musique qu’il avait chantée. Et lorsqu’ils revinrent, un jour au palais, l’empereur dit : « Tansen, j’ai tellement envie de l’entendre à nouveau. » Tansen répondit : « Nous ne le retrouverons jamais ; il a quitté cet endroit. »
Mais l’empereur dit : « Je ressens une telle agitation, un tel désir d’entendre à nouveau cette voix. Connais-tu ce raga qu’il a chanté ? » Tansen répondit : « Oui. » « Veux-tu la chanter ? » Tansen la chanta. L’Empereur dit : « Ce n’est pas la même chose. Pourquoi donc ? » Et Tansen se sentit insulté et répondit : « Parce que je chante devant vous, et que mon Maître chantait devant Dieu. » Et cela éveilla dans le cœur de Tansen une telle indépendance qu’il salua l’Empereur et lui fit ses adieux. Il comprit que la source de l’imperfection était cette relation avec la Cour. Il ne pouvait plus la supporter. Et ainsi, il s’en alla. Il passa le reste de sa vie à errer dans la forêt et à mener une vie de méditation.
L’origine de la manifestation
Les récits selon lesquels les chanteurs charmaient autrefois les oiseaux et les animaux, et où des miracles s’opéraient grâce au pouvoir de leur musique, ne sont pas que de simples légendes. La musique peut faire bien plus que cela, car le son et le rythme sont à l’origine de toute manifestation ; ils constituent tous deux la source unique de toute manifestation.

L’âge de fer
Questions : Quelle époque succédera à cet Âge de fer ?
Réponse : Je vous ai parlé de ce qui figure dans la tradition, et la tradition ne dit pas ce qui succédera à l’Âge de fer. Je suppose qu’il n’y aura pas pire. Espérons-le, au moins.
Questions : Retrouverons-nous cette musique aux notes aiguës ?
Réponse : Cela non plus, je ne saurais le dire. Mais la prochaine fois que je parlerai de musique, j’évoquerai davantage l’histoire de la musique.
Questions : Quand l’Âge de fer a-t-il commencé et va-t-il encore durer longtemps ?
Réponse : Je ne peux pas très bien la comparer aux années hindoues. Mais ils considèrent un cycle de plusieurs centaines d’années selon leur calendrier, et ce cycle s’appelle l’Âge de fer.
Question : Voulez-vous vraiment dire que toute la musique de cette époque n’a aucune valeur ?
Réponse : Je n’ai jamais dit qu’elle n’avait aucune valeur. Je pense même que sa valeur a augmenté par rapport à avant. Je pense qu’aujourd’hui, lorsqu’une personne compose une chanson, celle-ci se vend tellement bien qu’elle rapporte des millions de dollars.
L’époque
Questions : À quel cycle appartient la musique classique allemande ?
Réponse : Je dirais à notre cycle, à l’époque actuelle.
Questions : Une partie de la musique classique allemande n’exprime-t-elle pas à tel point la passion et la discorde de l’esprit qu’elle perturbe plutôt l’auditeur qu’elle ne l’élève ?
Réponse : Cela dépend de qui est l’auditeur.
Questions : N’est-il pas possible pour un vrai chanteur de chanter pour Dieu même au milieu du monde ?
Réponse : Je pense que oui. Mais il doit être un vrai chanteur.
Questions : À quoi appartient la musique que chante Maheboob Khan ? Au cœur, à l’âme, à l’intellect ou à cette époque ?
Réponse : Je pense que s’il est conscient du cœur, il chante le cœur ; s’il est conscient de cette époque, il chante cette époque. Cela dépend de ce dont il est conscient.
Lumière et musique
Questions : Y a-t-il un lien entre les vibrations de la lumière et celles de la musique ?
Réponse : La lumière et le son apparaissent comme distincts sur le plan physique ; mais sur le plan supérieur, ils ne font qu’un. Et en même temps, ils nous semblent différents à nos yeux et à nos oreilles, car nos yeux et nos oreilles sont différents. Mais il n’y a pas de lumière là où il n’y a pas de son, et il n’y a pas de son là où il n’y a pas de lumière. Dans le son, il y a de la lumière, et dans la lumière, il y a du son. C’est pourquoi ceux qui étudient la science du son ont toujours dit, et commencent même aujourd’hui à découvrir, que les notes ont des couleurs. Et qu’est-ce que la couleur ? La couleur est un degré de lumière.
Questions : Le souffle doit-il être considéré comme un fil de vibration unissant les corps angélique, djinn et physique, et qui devient le plus audible dans le corps physique ?
Réponse : Oui, il devient plus audible pour les oreilles physiques.
Questions : Si le ton et le rythme font naître un monde, ne pourraient-ils pas le détruire ?
Réponse : Certainement. C’est ce même fil qui le détruit.
Suresnes, 27 août 1926
Publié dans L’art – Hier, aujourd’hui et demain– cahier n°1 – chapitre 10
