Spiritualité et architecture

L’architecture égyptienne

Si nous contemplons la pyramide égyptienne avec un cœur ouvert et une âme éclairée, elle nous parle du passé. Si l’architecture de cette époque n’était pas théoriquement très avancée, elle avait néanmoins atteint un certain niveau spirituel. Elle témoigne de l’intelligence des peuples anciens, non seulement de leur inspiration, mais aussi de la profondeur de leur esprit.

Et si aujourd’hui, ou à n’importe quelle époque, on s’interroge sur l’emplacement choisi pour la pyramide, on constate qu’il se trouve exactement au centre de la Terre. À une époque où les moyens de transport n’étaient pas ceux dont nous disposons aujourd’hui et où la géographie était à peine étudiée dans le monde, les Égyptiens ont su trouver le centre de la Terre et réaliser quelque chose d’inégalé dans l’histoire. Avec leur simplicité, les Égyptiens de l’Antiquité avaient un point de vue symbolique dans leur architecture. Et l’influence égyptienne est devenue une source d’inspiration pour les civilisations qui ont suivi.

On sait très peu de choses sur les couleurs ou les lignes de l’Égypte antique.  Pourtant, chaque fois que nous découvrons des vestiges de ce passé, nous ressentons une sorte de mystère, une atmosphère, un magnétisme, quelque chose de merveilleux.  Les fouilles menées aujourd’hui apporteront la preuve que les Égyptiens de l’Antiquité avaient atteint, à cette période précise, un niveau tel qu’ils constituaient le peuple le plus avancé en matière d’art et d’architecture, et qu’ils ont inspiré les civilisations ultérieures.

L’architecture des peuples mongols

Il est très intéressant de constater que l’architecture des peuples mongols est distincte et leur est propre. Et qu’elle ne présente aucune ressemblance avec aucune autre architecture. Et s’il y a bien quelque chose qui exprime au mieux le caractère de ce peuple, c’est l’architecture chinoise, y compris celle du Tibet, de l’Assam, du Siam, de la Birmanie et du Japon. Il y a une ligne particulière, une courbe particulière, et un goût particulier dans les couleurs. Cela montre le caractère exclusif du peuple mongol, un caractère très distinct et distant.

Ils ont suivi la tradition à un tel point que chaque petite forme créée par les Mongols porte leur caractère particulier. Etant si attachés à la forme qui leur appartient, cet attachement leur a permis de conserver le style, le caractère de leur architecture pendant des milliers d’années. Ils ne s’écartent jamais de cette forme, ils ne la modifient pas et n’y ajoutent rien de l’extérieur. Mais ils la développent dans son caractère propre. C’est ainsi que l’architecture mongole se distingue comme quelque chose de différent, de distinct et de propre à elle-même.

L’architecture persane

L’architecture persane a été influencée par l’architecture arabe. Et la particularité de l’architecture persane et arabe réside dans le dôme, que l’on appelle « gunbad » et « mehrab« . « Gunbad » signifie « dôme ». Et « mehrab » désigne une courbe en arc au niveau des fenêtres et des portes. Courbe qui n’est pas exactement ronde, mais formée de trois ou quatre parties, ou bien ronde en cinq parties. En d’autres termes, cinq demi-cercles, dont le sommet est relié par deux lignes ascendantes qui se rejoignent.

L’interprétation de cette forme a été donnée par les mystiques d’Arabie. Ils l’ont appelée Qab-e-Qausain, ce qui signifie « la rencontre des sourcils ». Lorsqu’une personne regarde vers le haut, naturellement, les sourcils se rapprochent. L’idée est que, à mesure que l’esprit s’élève, l’âme a tendance à s’élever elle aussi, passant de la dualité à l’unité. En expérimentant ces deux formes particulières, le gunbad et le mehrab, ils ont atteint une telle perfection que, même si ces mêmes formes étaient reproduites pendant cent mille ans, ils ne s’en lasseraient jamais.

L’architecture moghols

À l’époque des empereurs moghols, cette architecture d’origine arabe et persane a trouvé son aboutissement en Inde : les Moghols, admirateurs de la beauté et épris de splendeur et de grandeur, ont dépensé des fortunes colossales pour ériger des édifices qui resteraient à jamais comme des symboles de beauté. En Inde aujourd’hui, les vestiges les plus beaux et les plus singuliers du passé sont les palais moghols, le Mothi Mahal, la mosquée de Delhi et, le meilleur de tous, le Taj Mahal.

C’est en raison du grand amour que l’empereur portait à Nuri Jehan qu’il a souhaité qu’un souvenir de cet amour subsiste, afin que le peuple sache qu’il aimait véritablement la beauté. Il n’a ménagé ni ses efforts, ni son argent, ni son temps pour rendre cet édifice parfait. Et c’est là que repose la tombe de Nuri Jehan.

Quand on le contemple, il ne se contente pas de nous inspirer par sa splendeur, sa grandeur et ses richesses, mais il nous parle aussi d’amour, de beauté, de patience, d’endurance, d’un idéal, de joie et de paix.  Tout y est, il parle sans la langue, et il continuera de parler tant qu’il se dressera sous le soleil.  Chaque petit détail, le plus petit morceau de marbre, a été travaillé avec le plus grand soin.  Il n’y a pas un centimètre carré au Taj Mahal qui n’ait été examiné avec la plus grande attention par l’architecte, afin que rien ne reste inachevé, pas un centimètre carré du sol, des murs ou du plafond.  Chaque centimètre a été supervisé avec soin, afin que le résultat soit parfait.

L’esprit de l’artiste

Cela témoigne d’un amour de la perfection, d’un amour pour mener à bien une œuvre, d’un amour pour créer quelque chose de magnifique. Aurait-il été possible de réaliser une telle chose si les ouvriers avaient fait grève dix fois par an ? Pas même en un siècle. Et si les ouvriers avaient réclamé des loisirs le week-end ? Non, leur plaisir résidait dans ce qu’ils faisaient. Chaque ouvrier avait à l’esprit que ce qu’il réalisait allait perdurer pendant des siècles, que c’était la plus grande bénédiction, le plus grand privilège d’être autorisé à y travailler. Tel était l’état d’esprit de chaque homme qui y travaillait. Ce monument a été construit dans la joie. On le ressent dans son atmosphère. Dès que l’on pénètre dans l’enceinte du Taj Mahal, on commence à se sentir rempli de joie.

C’est quelque chose de vivant, car eux ont disparu, mais leur œuvre demeure. Tout artiste doté d’un véritable sens de l’architecture comprendra l’idée qu’il importait peu s’il ne recevait pas un seul centime. Qu’est-ce que la richesse terrestre face à la pensée que l’œuvre qu’il a réalisée vivra pendant des siècles et procurera de la joie pour les siècles à venir ? Cela en soi est une grande joie pour l’artiste. En effet, un véritable artiste n’est pas né pour cette terre, il est né dans la sphère de la beauté. Il vit dans une autre sphère où les choses de la terre n’ont pas d’importance. Avec quel grand enthousiasme et quel grand amour de l’art chaque ouvrier y a travaillé. Chacun d’entre eux a laissé dans le bâtiment l’œuvre réalisée de ses mains comme un souvenir pour l’éternité.

L’architecture grecque

Dans l’architecture grecque antique, le style dorique, qui porte en lui l’influence de Jelal, est l’expression de la puissance. Et puisqu’il y a un Jelal, il doit y avoir aussi un Jemal . L’architecture ionique est l’expression de la sagesse, de la beauté et de la finesse grecques. Et là où il y a un Jelal et un Jemal, il doit y avoir un Kemal. Et cette influence se retrouve dans l’architecture corinthienne des Grecs. Il ne fait aucun doute que lorsque Jelal et Jemal s’affrontent, il manque quelque chose des deux côtés. Néanmoins, ces trois aspects de l’architecture grecque sont l’expression de Jelal, de Jemal et de Kemal.

Lorsque l’on compare l’architecture du Moyen Âge à celle de la Rome antique et de la Grèce antique, on y retrouve une fois encore l’influence de Jelal et celle de Jemal. L’influence de Jelal dans l’architecture romaine se manifeste par les caractéristiques, les lois et les règles de Rome. L’influence de Jemal se manifeste dans l’architecture grecque par l’amour de la beauté et l’amour de la sagesse. Et le gothique est l’expression de Kemal.

Mais en même temps, l’architecture gothique de chaque pays possède ses propres particularités. C’est comme si le sol inspirait les gens, les architectes et les ouvriers, tous. Les églises gothiques en France sont différentes de celles en Allemagne. Même s’il existe une certaine similitude entre les cathédrales françaises et italiennes, chacune d’entre elles, où qu’elle se trouve, dégage néanmoins une atmosphère qui lui est propre. L’architecture gothique a régné sur les pays occidentaux pendant longtemps. Son influence a disparu, et pourtant, de manière cachée, elle a agi à travers tous les âges.

L’architecture moderne

Et nous en arrivons maintenant à l’architecture moderne. Il est très difficile de savoir comment la qualifier. Il est difficile de la qualifier de belle, et dire qu’elle n’est pas belle… nous ne pouvons pas dire cela. Alors, plutôt que de la qualifier de belle, nous pourrions la qualifier de merveilleuse. S’il y a quelque chose de merveilleux, c’est bien l’immensité des bâtiments. Ils sont immenses, ils sont très grands, si grands que les peuples anciens n’auraient même pas osé rêver de tels édifices. Ils seraient horrifiés s’ils les voyaient. Dans un seul bâtiment à New York, quatre mille personnes prennent leur déjeuner à l’heure du repas. Vous pouvez donc imaginer à quel point ce bâtiment doit être grand, pour que quatre mille personnes puissent y déjeuner.

Ils sont merveilleux parce qu’ils comptent tant d’étages et que pourtant le bâtiment reste si solide. La façon dont des charges lourdes sont hissées vers le ciel, les machines conçues à cet effet. Et la manière dont tous les éléments sont préparés pour construire quelque chose en très peu de temps, tout cela est tout à fait merveilleux. Mais, en ce qui concerne les lignes et les couleurs, il n’y a que la ligne verticale et la ligne horizontale. Pour le voyageur qui se rend dans des pays où le même type d’architecture se retrouve dans toute la ville, c’est comme regarder la même maison partout. Il n’y a aucune différence. Au lieu de regarder la ville, il ferait tout aussi bien de regarder une seule maison et de s’en contenter.

L’uniformité

Et le plus étonnant, c’est cette coutume de l’uniformité, selon laquelle tout le monde doit avoir le même type de maison et la même forme. Mais nous ne sommes pas tous faits de la même manière. Chaque personne est différente dans sa façon d’être, et c’est ce qui rend la vie intéressante. Si chaque personne est différente, pourquoi chaque maison ne le serait-elle pas ? Tout comme l’architecture de chaque pays exprime le caractère de ce pays, l’architecture de chaque maison devrait également exprimer le caractère particulier de son propriétaire et de celui qui l’a construite. Mais, lorsque la loi de l’uniformité est imposée aux gens, il ne reste alors plus aucun choix en la matière. Le choix a été retiré tant à l’architecte qu’au propriétaire de la maison.

Il ne fait aucun doute que l’on constate chez les architectes modernes un effort constant pour produire quelque chose de nouveau. Et il semble que cette volonté de créer, de produire quelque chose de nouveau soit tout aussi présente dans leur esprit que dans celui des peintres et des autres artistes. Mais qu’arrive-t-il ? Il y a peu, une exposition a eu lieu à Paris. Et lors de cette exposition, les architectes se sont particulièrement efforcés de construire des maisons et divers bâtiments dans une sorte de nouveau style.

La nécessité de la spiritualité

Ceux qui l’ont vue conviendront que soit, en essayant de le faire, ils ont imité un style ancien, le style japonais, soit ils ont créé quelque chose de tout à fait dénué de sens, sans queue ni tête. On ne trouve aucune expression ni aucun sens, aucune révélation dans ce qui a été produit par l’architecte. Plus on l’étudie, plus on se rend compte que c’est un effort considérable de la part de l’architecte pour créer quelque chose de nouveau. Mais personne ne peut être satisfait de ce qu’il a fait. Car ce n’est rien d’autre qu’un effort, ce n’est pas de l’art. C’est comme une réflexion approfondie

Quelle que soit la direction que prendra l’architecture, le moment viendra bientôt où l’on trouvera une meilleure approche. Mais pour cela, il faut que la spiritualité se développe. L’architecte ne doit pas croire que c’est l’étude des différentes architectures qui lui permettra de produire quelque chose de nouveau. C’est le cœur, c’est l’esprit qui doit révéler à l’architecte ce qu’il doit créer. Le travail de l’architecte revêt une importance capitale ; il naît de l’inspiration ; son origine est l’esprit, et non la matière. La maison est construite avec de la matière, mais elle est façonnée par l’esprit. Et à mesure que l’esprit du monde évolue, l’architecture évoluera elle aussi.

À l’avenir, deux évolutions se dessinent. La première sera que chacun aura ses propres goûts et ses propres idées pour concevoir sa maison. La seconde sera l’émergence d’une architecture moderne, intégrant tous les aspects esthétiques de l’architecture passée et présente, de sorte que finalement l’architecture du futur sera encore plus parfaite.

Les pyramides

Questions : Les pyramides ont été construites avec des pierres si lourdes que même la mécanique moderne d’aujourd’hui ne pourrait les déplacer.

Réponse : L’architecture égyptienne est l’expression du mystère. C’était une époque mystique. Et tout ce qu’ils faisaient ne relevait pas de la force mécanique, mais de la force spirituelle. C’est pourquoi ce qu’ils ont construit perdurera alors que tout ce que les autres ont construit aura été détruit, lorsque tous les édifices du monde auront disparu. Et ne soyez pas surpris si, au dernier jour, lorsque tous les édifices auront été détruits, s’il reste encore quelque chose, ce seront les pyramides.


Suresnes, 6 août 1926

Publié dans L’art – Hier, aujourd’hui et demaincahier n°1 – chapitre 7