
Pîr-o-Murshid Inayat Khan a dit que la première chose dont nous devrions nous occuper est de prendre soin de tout faire pour devenir humains. Le premier pas est de nous rendre compte quand nous avons montré la nature animale et la nature du diable. Car il y a cinq natures en chaque être humain ; à côté de la nature humaine, il y a celle de démon, de l’animal, du djinn [1] et de l’ange. Nous devrions nous rendre compte quand nous avons montré la nature démoniaque, mais personne ne veut admettre son démon à lui.
La nature animale
La nature animale est-elle la nature grossière ? Non, nous montrons la nature animale quand nous sommes intolérants. L’homme devrait être plus volontiers tolérant que les animaux. Il y a des mulets qui ne toléreront pas un mulet d’une autre couleur. Dans quelques contrées, ils peignent les mulets pour les faire accepter par les autres. Quand nous montrons de l’intolérance lorsque les autres ne sont pas comme nous, n’appartiennent pas à notre religion, à notre nation, nous montrons la nature animale sous la nature humaine. Celui qui s’abandonne à la colère, à des accès de colère, devient un tigre, un animal.
Quand quelqu’un prend plaisir à faire du mal, alors c’est un démon. Une personne irritée qui donne libre cours à sa colère contre quelqu’un qui ne peut pas répondre, ou qui se réjouit de l’infortune d’un autre quand quelque mésaventure s’est produite, ces choses sont les marques du démon. Nous disons : « Les gens n’ont qu’à s’en accommoder », ou nous disons : « Tout le monde est comme ça », puis vient la faiblesse, et les gens ne s’en accommodent plus. Nous devrions émonder ces sarments sauvages de notre nature.
La nature humaine
Quand nous voyons une personne qui, loin de se réjouir en rapportant les fautes ou les ridicules d’une autre, paraît ne même pas voir de telles choses, qui tâche de les cacher comme elle essayerait de cacher sa propre faute ou qui, lorsque son attention est attirée vers cela, dit : « Je ne l’ai pas remarqué, j’ai tellement l’habitude de ces personnes », alors nous voyons un être humain.
Quand l’homme s’éveille au sens de la beauté, alors il devient humain. Une personne est sensible à la beauté de la nature, une autre ne la ressent pas du tout, elle est moins qu’humaine. Plus nous nous éveillons à la beauté, plus nous devenons humains. Pratiquer la bonté et la tolérance est bon, mais quelque chose d’autre est requis, qui est d’éveiller en soi le centre du cœur, la nature sensible. Si l’on peut le faire, alors commence la nature sensible. Quelqu’un peut avoir été bon toute sa vie, mais, quand il commence à éveiller son sens intérieur, il arrive au complet épanouissement pour lequel l’homme a été fait, au but pour lequel cette manifestation entière est venue à l’existence.
L’ouverture du cœur
Ce procédé d’éveil du centre sensitif est donné par Pîr-o-Murshid Inayat Khan à ses murîds [2]. Par la pratique soigneuse et patiente de ce procédé, l’ouverture du cœur commence et l’on sent : « Maintenant ma vie en vaut la peine ».
Après quelques semaines, l’on peut percevoir un progrès, mais c’est après bien des années que le bénéfice entier en est acquis. Ce que nous faisons a davantage de valeur que ce que nous étudions, ce que nous mettons en pratique est de plus grande valeur que n’importe quelle étude. Cela nous aide à atteindre le point où nous entrons dans le stade du développement de notre nature, de la véritable nature de l’être humain.
Un poète a dit :
« Sentir que je ne sens plus, c’est une plus grande douleur que la douleur elle-même ».
C’est pour cette raison que nous disons dans la prière :
« Ouvre nos cœurs à Ta beauté ».
Le chemin du mystique est pour une minorité, pour ceux qui ont un désir profond de le trouver, mais l’éveil du cœur est la construction du véritable être humain.

Les aspect de la vie sont contenus dans l’homme
Qu’est-ce qui distingue l’être humain en tant que tel ? D’abord son universalité. L’homme a en lui tout ce qui existe depuis les aspects les plus élevés jusqu’aux plus bas. Lui seul a en lui-même chaque aspect de la vie. Par conséquent il a en lui-même toute possibilité ; toutes choses sont possibles pour l’homme. Donc, comme chaque aspect de la vie est contenu en lui, là gît sa connaissance.
Qu’est-ce qui le rend humain ? Sa réalisation de chaque aspect de la vie et cette réalisation est possible parce qu’il les contient tous en lui. Habituellement l’homme se contente d’une très petite réalisation, il se contente de ne pas regarder au-dessous de la surface et de ne pas chercher ce qui est au-dessus de lui. Il sait qu’il est sur la terre et que le Ciel existe peut-être quelque part. S’intéressant seulement à son expérience matérielle il ne regarde pas au-delà. Un intellectuel ira un peu plus loin mais n’ira pas jusqu’au fond. Tout intellectuel commence par certains faits.
L’homme parfait
Il y a néanmoins en chaque être humain une tendance à aller plus loin. Tout enfant demande : « Pourquoi ?« , mais très peu de gens peuvent lui dire « pourquoi ». Ce « pourquoi ? » est étouffé en lui. Il s’arrête parce qu’il a eu trop de déceptions. Seul le mystique va plus loin pour chercher les plus hauts sommets et les abysses les plus profondes – pourtant chacun possède cette tendance.
Quand la possibilité de tout comprendre devient une réalisation, alors l’homme devient un homme parfait. L’on demande souvent : « Qu’est-ce que veut dire le Soufi par « l’Homme Parfait »[3], qui est l’homme parfait ? » ; c’est celui qui a fait l’expérience de chaque aspect de la vie. Né imparfait, lorsqu’il touche l’expérience la plus profonde et la plus élevée, alors il touche la divinité et devient parfait.
La sympathie
Comment se fait-il que la sympathie distingue l’homme parmi tous les êtres ? Ceux-ci possèdent la sympathie mais non pas autant que l’homme, parce que la sympathie vient de la connaissance. Ceux qui représentent l’ange sur la terre sont très beaux, l’amour rayonne à travers eux, mais nous sympathisons seulement quand nous comprenons, et nous comprenons lorsque nous avons nous-mêmes la même expérience. Le petit enfant, tellement gentil, tellement souriant, peut aussi sourire quand sa mère est dans la souffrance. Ce sourire élève la mère à une sphère plus haute, mais l’enfant ne sympathise pas avec elle.
Quand nous nous sommes trouvés dans la même situation nous pouvons avoir de la sympathie. Pour prendre un exemple simplement quotidien, celui qui n’a jamais eu mal aux dents ne peut avoir la sympathie correspondante ; il dira : « Va chez le dentiste, cela passera tout de suite ». La connaissance ou l’étude ne donnent pas la compréhension qu’un peu de souffrance peut donner. On n’a parfois pas besoin de secours, un essai de consolation aggrave souvent la douleur, mais la sympathie est toujours salutaire et aide à guérir. De la naissance au moment du départ de l’homme de ce monde on ne peut pas lui dire beaucoup, mais la sympathie sera bénéfique. La caractéristique d’un ami c’est sa sympathie.
Le mental humain
Dans son corps physique l’homme connaît chaque élément, la caractéristique de chaque être est représentée dans son mental, dans son âme il y a non seulement la réflexion de chaque expérience, mais aussi la nature divine, l’étincelle divine. Qu’est-ce qui n’est pas à la portée de l’homme quand Dieu Lui-Même est à sa portée ?
L’homme peut être le plus endurant et le plus fragile – plus fragile que la fleur. Il peut être le pire et il peut être le meilleur, un démon et un ange. Le mystique ne cherche pas à retrancher une grande part de sa nature, mais il développe au cours de son voyage tous les aspects divers de la vie.
Les différentes natures
Il développe le caractère, la patience, le service volontaire de l’animal, la tolérance que l’on voit dans l’animal : un cheval à qui l’on parle rudement ne répond pas par une ruade. Cette bonne volonté dans le service, l’homme peut la développer en lui-même.
Il peut développer la nature végétale, le silence, la tranquillité, la production continuelle de fleurs et de fruits. L’homme peut être facilement découragé. Il peut désirer produire dans le domaine de l’art, se dévouer dans celui de l’aide, et il peut laisser tomber tout cela parce qu’il rencontre l’ingratitude. Une plante continuera à donner ses fruits qu’ils soient désirés ou non. On peut aisément développer la nature qui consiste à amener au jour ce qui se trouve dans la personnalité.
La nature du roc est de rester immobile, insensible aux vagues de la vie. Par cette endurance l’homme peut se développer. Puis il y a le stade du djinn, la faculté d’admiration, de manifester la poésie et la musique. La nature angélique est en tout être humain. C’est la tendance à donner tout ce que l’on a reçu. C’est la nature de la lumière, de l’amour, une nature qui est bonheur en elle-même et donne du bonheur à tous ceux qui viennent dans sa sphère d’influence.
La personnalité humaine
Le premier pas pour créer la personnalité humaine est de voir ce qui, en nous, est élément indésirable. Nous devrions reconnaître le démon en nous et le déraciner. L’on développe cet aspect en y participant, on l’élimine en s’en détachant, en le détachant de soi en même temps.
Hazrat Inayat Khan a comparé une personne qui se contente de connaître un ou deux aspects de sa nature avec un homme qui se contenterait de connaître une ou deux pièces de sa maison. Mais celui qui connaît l’étage supérieur et l’étage moyen aussi bien que le rez-de-chaussée est celui qui connaît tous les aspects de la vie. Ce contentement n’est pas désirable s’il nous enlève notre aspiration. L’aspiration est la plus grande aide pour la réalisation spirituelle.
Tous arriveront à ce stade à la longue. Le Coran dit :
« Si vous faites un pas vers Nous, Nous ferons dix pas vers vous »
[1] La qualité du djinn ou génie est acquise par l’âme dans son voyage vers son incarnation terrestre en passant par un plan ou une « sphère » dans lequel elle vient après être passée par le monde des anges. Cette qualité est expliquée dans la suite du texte. Ce sujet est développé dans l’ouvrage de Hazrat Inayat : « Le Grand Cycle de l’Ame ».
[2] Un « murîd » dans un Ordre Soufi, est l’élève d’un « Pîr » ou maître-instructeur.
[3] « Al insaan al kamil », l’Homme Parfait, est un sujet de méditation dans plusieurs Ecoles Soufies, passées et présentes. Il existe un ouvrage de ce titre en français, traduit de Titus Burkhart.
