
L’approche du but réel de la vie
Quelqu’un qui remplit son devoir avec conscience, qui attache une grande importance à son idéal, est enclin à dire de la personne pris dans les affaires d’argent : « Vous essayez d’obtenir les trésors de la terre, et moi j’accomplis ce que je considère comme mon devoir ». Celui qui fait son chemin vers le ciel, qui a le paradis comme espérance, est enclin à dire à celui qui cherche le plaisir : « Vous êtes absorbé par les plaisirs momentanés de la vie, et moi je travaille pour la vie à venir ».
Mais la personne qui est occupée à gagner de l’argent peut dire aussi à celle qui a conscience de son devoir, celle qui possède un idéal élevé : « Si vous aviez à passer par l’expérience par laquelle je dois passer, vous verriez qu’elle a aussi sa valeur ».
Et à celle qui recherche le paradis, celui qui veut le plaisir pourrait aussi répondre, à l’instar d’Omar Khayyām :
O mon aimée, emplis la coupe qui efface aujourd’hui les regrets d’hier et les peurs de demain.
Demain ? Quoi ! Demain je pourrai être moi-même avec les soixante-dix mille ans d’hier !
Le meilleur chemin est celui qui convient le mieux
Cela montre que tous les différents chercheurs, ceux qui cherchent la richesse, ceux qui cherchent l’idéal, ceux qui cherchent le plaisir et ceux qui cherchent le paradis, doivent avoir leur propre chemin, et ils auront aussi leurs propres raisons. Il peut y avoir contradiction, mais tous tracent leur chemin vers le but. Tôt ou tard, avec plus ou moins de difficulté, ils doivent un jour arriver au but de la vie.
Vous pourriez demander : « De ces quatre chemins, lequel est le meilleur pour arriver au but de la vie ? »
Le meilleur chemin est celui qui vous convient le mieux. Le chemin d’une personne n’est pas pour une autre, bien que l’homme soit toujours enclin à accuser l’autre de mal faire, pensant que lui-même fait bien. A dire vrai, le but est au-delà de ces quatre objets. Ce n’est ni dans le paradis, ni dans l’idéal, ni dans les plaisirs, ni dans les richesses de cette terre, qu’est accompli le but de la vie. Ce but est accompli quand un homme s’est élevé au-dessus de tous ces objets. Alors, il tolérera tout, comprendra tout, assimilera tout. Il ne s’irritera pas des désaccords avec sa propre nature ou avec son chemin. Il ne les regardera pas avec mépris. Mais il verra que dans l’être profond de chacun il y a une étincelle divine qui s’efforce d’élever sa flamme vers le but.
Quand une personne est arrivée à ce stade, c’est alors qu’elle s’est élevée au-dessus des limitations du monde. Elle est habilitée à éprouver la joie de s’approcher du but réel de la vie. Dans tout ce qu’elle dit ou fait, elle accomplira ce but. Que cela paraisse au monde bon ou mauvais, elle accomplit malgré tout son but.
L’accomplissement du but de la vie
J’ai vu, par exemple, des âmes saintes prendre part à une procession religieuse qui était apparemment constituée de gens très ordinaires. Des milliers en faisaient une sorte de réjouissance, jouant de la musique et dansant devant la procession, chantant et s’amusant. Parmi eux, des âmes très hautement développées, que l’on peut appeler des saints, faisaient la même chose et suivaient toute la procession. On peut se demander si elles en avaient besoin. Était-ce bon pour leur évolution, ou bien en obtenaient-elles une quelconque satisfaction ? Non, et pourtant cela n’empêchait pas leur progrès ; elles sont ce qu’elles sont, elles savent ce qu’elles savent. Un adulte, jouant avec des enfants, ne devient pas enfant ; il s’adapte seulement pour un temps aux jeux des enfants.
Salomon n’était-il pas assis sur un trône et ne portait-il pas une couronne ? Cela le rendait-il moins sage et cela lui dérobait-il sa spiritualité ? Non, car il était au-dessus. Pour lui, le trône et la couronne n’étaient qu’une part du rôle qu’il avait à jouer dans la pièce pour le temps voulu. C’était un passe-temps. Il est écrit que Krishna prit part à la bataille du Mahabharata. Un homme se croyant juste la verrait cruelle et serait prêt à condamner Krishna pour cette tendance cruelle. Quelqu’un d’ordinaire, même aujourd’hui, peut en juger et dire : « Comment pourrait-il être un grand maître celui qui conduisait l’armée d’Arjuna ? » Mais derrière cette apparence qu’y avait-il ? Il y avait la plus haute réalisation d’amour, de sagesse, de justice, de bonté. L’âme avait atteint son sommet.
S’élever au-dessus de toutes choses.
Nous en venons à comprendre que plus nous avançons, plus nous devenons tolérants. Les choses extérieures importent peu, c’est la réalisation intérieure qui compte. Aussi sacré que soit le devoir, aussi élevée que puisse être l’espérance du paradis, aussi grand que soit le bonheur que l’on éprouve dans les plaisirs terrestres, quelle que soit la satisfaction que l’on trouve dans les trésors de la terre, le but de la vie est de s’élever au-dessus de toutes choses. C’est alors que l’âme ne sentira plus l’aiguillon de la mort. C’est alors que l’âme ne connaîtra aucune limitation. Alors que l’âme n’éprouvera plus aucune discorde, aucun désaccord avec autrui. C’est alors que l’attitude naturelle de l’âme deviendra tolérante et indulgente.
Le but de la vie est accompli en s’élevant aux plus hauts sommets et en plongeant dans les plus vastes profondeurs de la vie, en élargissant le domaine de notre horizon, en pénétrant la vie dans tous ses domaines, en se perdant et en se trouvant à la fin. Dans l’accomplissement du but de la vie le but de la création est accompli. Par conséquent, dans cet accomplissement ce n’est pas que l’homme ait atteint son but, mais c’est Dieu Lui-Même qui a achevé son dessein.
Le but de la vie – série de conférences donnée durant l’École d’été, Suresnes, 1924.
La première édition en anglais date de 1927, Londres.
Publié dans Philosophie – Le but de la vie – cahier n°7 – chapitre 11
