Une crucifixion quotidienne

Khalifa Nargis

Ceux qui aspirent à fouler le chemin spirituel sont maintes fois désorientés quand ils voient quelqu’un qu’ils savent être une grande Ame, ou un Messager de Dieu, souffrir des maux ordinaires de l’humanité. Ils pensent que ces Grands Êtres devraient se trouver au-dessus de toute souffrance et de tout inconfort physique. Et quand ils constatent qu’il n’en est pas ainsi, ils se disent entre eux : « Celui-là, que nous estimions grand, ne peut pas être un Maître. Autrement il ne serait pas comme l’homme mortel, sujet à la fatigue et à la maladie. Un Maître véritable doit être au-dessus de ces choses ».

Il en est de même à tous les âges. En effet, ceux qui entouraient Jésus pendant sa vie terrestre pensaient exactement la même chose : « Il a sauvé les autres, et lui-même il ne peut pas se sauver. S’il le peut, nous croirons qu’il est le Fils de Dieu ». Ils demandaient, comme aujourd’hui beaucoup le demandent, qu’un Messager de Dieu se conforme à leurs idées quant à ce qu’il devrait être. Sans quoi il ne peut venir de Dieu.

Une crucifixion quotidienne et à chaque heure est la vie du Messager. Celui-ci vient dans un corps physique à un monde de railleurs et d’incrédules, pour amener la vie à ceux qui sont morts dans le péché. Mais comment pourraient-ils, même le petit nombre de ceux qui voudraient suivre le Sentier spirituel, comprendre les lois qui gouvernent les Êtres Saints. En effet, ceux qui, tout en travaillant dans le monde matériel, se limitent volontairement à ses conditions. Ceci pour qu’aucun des maux auxquels l’humanité est sujette ne leur soit inconnu.

Devenir comme des petits enfants

Le chemin qui mène à Dieu est aussi différent des voies de l’homme que la lumière l’est de l’obscurité :

« Car Mes pensées ne sont pas vos pensées, et Mes voies ne sont pas vos voies, dit le Seigneur ».

Très peu parmi les aspirants disciples veulent devenir volontiers « comme des petits enfants », recevant des instructions avec foi et confiance. Il est difficile pour quelqu’un qui a voyagé loin et amassé quantité de savoir intellectuel d’amener à un maître spirituel un mental vidé des faits, ou de se retenir de mesurer l’enseignement qu’il reçoit à l’aune rétrécie de sa propre compréhension. L’homme est lent à se rendre compte que

« Le faux ego est un faux dieu.
Quand le faux dieu est détruit le vrai Dieu arrive »

Inayat Khan

Que Ta volonté soit faite

Telle est la leçon que tous les candidats doivent apprendre sur le Chemin. Et comment celui qui n’a pas encore fait le premier pas pourrait-il juger les actions de celui qui l’a parcouru ? Il n’a pas commencé à comprendre le sens de la prière sacrée. Prière prononcée par toutes les Grands Êtres qui sont devenus Fils de Dieu :

« Non pas ma volonté,
mais Ta volonté soit faite ».

Prononcer effectivement ces mots en toute vérité est l’ultime et suprême sacrifice. Il implique la reddition au Père d’une personnalité accomplie. Ainsi que l’a dit le poète Browning :

« Soumission de l’homme tout-imparfait à Dieu Toute Complétude :
chaque nouvelle obéissance en esprit
m’élève jusqu’à Ses pieds ».

Dans cet acte sacramentel de soumission tous les gains de pouvoir qui auraient pu servir au moi personnel ou à sa glorification sont transmués en un pouvoir irrépressible pour aider l’humanité souffrante. Et alors seule la volonté de Dieu opère à travers ceux qui, ayant complètement abdiqué leur volonté personnelle, sont appelés Maîtres de Compassion. Et en eux, tout ce que veut le Père, bien que cela soit souvent incompréhensible à l’homme, s’accomplit.

« Comme impossibles à scruter sont Ses jugements, et très-cachées Ses voies !
Car qui connaît l’esprit du Seigneur ? »

Rom. 11. 13.

Publié dans « Le voile soulevé » – Chapitre 11