
Le but du soufi dans la vie
Le soufi considère-t-il que cette vie, telle qu’elle est vécue ordinairement, contient tout ce qu’il faut pour satisfaire le cœur, l’âme, l’esprit ? Ou bien en attend-il une autre meilleure que celle que l’on trouve sur cette terre ? Ou encore estimerait-il que l’homme est un être petit, impuissant et malheureux et que la seule possibilité de bonheur qu’il y ait pour lui serait de se fondre dans l’essence de tout ?
Le soufi ne renie pas certains côtés de l’existence. Au contraire, il reconnaît qu’une partie de son but consiste à vivre plus pleinement les aspects de la vie présente ; par exemple, en s’instruisant autant qu’il le peut, en développant son goût pour les arts, son goût pour les sciences. Mais cela ne lui suffit pas. Il veut vivre toutes les activités extérieures, et davantage encore. Il entend aussi explorer consciemment ces aspects de la vie dont l’homme est inconscient ou peu conscient, ces aspects comme le rêve, le sommeil, dont on se défie d’habitude, car ils ne sont pas du domaine des connaissances exactes ; quand on s’y plonge, on se dit que c’est là une occupation très incertaine et qu’on ne sait ce que l’on peut en retirer. En conséquence, on n’explore pas ces aspects avec toute notre attention.
Le désir de connaissance
Le soufi désire encore connaître ce qu’il était avant sa venue sur la terre, s’assurer de ce qui viendra après cette vie. Il voudrait savoir si ceux qui prétendent que toute notre intelligence et tous nos sentiments sont un produit de la matière se trompent. Il voudrait savoir si cette intelligence et ces sentiments n’appartiendraient pas plutôt à des substances plus fines que la matière. Il voudrait savoir s’il y a une forme d’existence plus subtile que l’état nébuleux. Et si ce ne serait pas plutôt de ces substances très fines et de leur action entre elles que naîtrait la vie consciente.
Le Soufi s’interroge donc sur la possibilité d’une autre vie que celle de la matière, qui aurait produit ces substances très fines ; il se pose la question de savoir si la connaissance est venue d’une action mécanique aveugle ou d’une conscience individuelle ; en d’autres termes, de savoir si c’est la fleur, qui existe avant le parfum, ou le parfum avant la fleur, et que c’est lui qui la produit. Et il ne se contente pas de poser la question, il veut en outre la résoudre, non seulement par l’intellect, mais par une expérience personnelle. Par une expérience consciente personnelle, il veut approfondit la vie du rêve, savoir ce qu’est le sommeil au-delà du subconscient, de l’inconscient.
Une vie plus réelle que la vie physique
Pour y arriver, quelle est sa méthode ? Il remarque d’abord qu’une seule chose nous empêche de prendre une conscience entière de ces formes d’existence : c’est la connaissance de tout ce qui nous entoure. Par exemple, nous rêvons ; puis nous nous réveillons, et c’est à peine si notre mémoire conserve quelques lambeaux de ce rêve. Une fois les yeux ouverts, nous oublions le reste plus subtil, moins concret, moins substantiel que ce qui nous entoure. Donc le soufi abolit sa conscience de la vie physique, ensuite sa conscience de la vie mentale. Et quand les impressions fortes, concrètes, du monde extérieur n’agissent plus sur son être physique ou sur son être mental, il commence à percevoir une autre vie plus réelle que la vie physique.
Et peu à peu, il en vient à comprendre qu’il ne vit plus seulement dans son corps physique. Il ne vit plus seulement d’une vie mentale. Il commence à développer son ouïe, sa vision, sa sensibilité dans de nouveaux domaines, à avoir des intuitions, à ressentir des impressions dont il sait, dans la suite, qu’elles étaient justes. Il comprend davantage que son esprit et ses organes des sens ne peuvent lui dire.
Vivre dans son âme
S’il voit quelqu’un pour la première fois, il peut savoir ce qu’est cet homme ou cette femme, quel est son caractère. Il peut même savoir quelles ont été les expériences par lesquelles ils sont passés. Ou encore un sentiment intérieur lui dit quelle destinée est réservée à telle ou telle personne. À mesure qu’il dispose sous un voile les couleurs et les formes extérieures si fortes, les couleurs intérieures se manifestent à sa vue. Et le même développement survient en ce qui concerne le sentiment et l’intelligence. De sorte qu’il devient indépendant de son corps, indépendant de son esprit. Ainsi, il perçoit au-delà de l’horizon de sa vision. Il entend au-delà des limites de sa faculté d’audition. Et surtout il communique avec tous les êtres.
L’expérience nous enseigne qu’au premier abord, nous pouvons éprouver une sympathie pour un être inconnu, de l’antipathie pour un autre, quelque chose en eux nous donne une impression vague. Sans doute, pourra-t-il nous venir une grande sympathie pour quelqu’un que nous voyons pour la première fois. Sa physionomie, sa voix nous dirons quelque chose. Mais un sentiment plus subtil peut nous aviser de ce qu’il est. Et ce n’est là qu’une première phase. L’impression devient par la suite beaucoup plus claire, plus consciente. Ainsi les êtres commencent peu à peu à vivre dans leur âme. Et l’âme n’est pas limitée comme le corps et l’esprit. Elle est infiniment plus vaste, elle est consciente de tout ce qui existe.
La nature se manifeste dans l’homme
Le soufi dit que toute la nature se manifeste dans l’homme ; il veut éprouver la vérité de cette affirmation, la revivre dans toutes ses phases. À mesure qu’il suit ce sentier, il développe les différents aspects de sa nature, il les connaît mieux.
Tout d’abord, il devient davantage lui-même par le développement des sentiments. Puis il passe par une phase où se développe en lui une certaine qualité de l’animal : la patience qui le rend prêt à porter un fardeau qu’on pose sur ses épaules. Il se dit : « Puisqu’on met ce fardeau sur mes épaules, je le porterai ». Puis se manifeste en lui cet attribut propre à l’animal qui est l’absence de ressentiment. Un chien pourra être frappé, il viendra néanmoins vers son maître. Un cheval pourra être privé de liberté, condamné à traîner des fardeaux, il n’aura pas de ressentiment. Au contraire, il sera reconnaissant pour le peu de bien qu’on lui fait.
Ensuite, la nature végétale apparaît dans l’être. Il devient comme l’arbre qui donne des fleurs et des fruits à tous. Il les produit non pour lui-même mais pour ceux qui veulent les prendre sans distinction. Puis, la nature du roc apparaît en lui. Il devient stable et fort. Le roc reste intact sous l’assaut des vagues. Un être ainsi développé devient comme un roc, la tourmente, les vagues de la vie viennent se jeter contre lui. Mais il ne reste pas comme un morceau de bois ballotté en tous sens. Il se maintient tel qu’il est, calme et fort malgré toutes les vicissitudes de l’existence.
L’être spirituel
Alors se développent les phases de l’être spirituel. Le « djinn » ou génie, cet être qui n’a pas de corps physique, dont la vie est intelligence, sentiment et compréhension. La rapidité des opérations mentales, la faculté de comprendre les choses, la subtilité de l’intelligence, la variété des sentiments se développent durant cette phase. L’être acquiert à ce moment une intelligence variée, rapide, sa mémoire s’accroît. Puis, c’est la phase de l’ange où il devient comme vibrant, où il rayonne la lumière et fait entendre un son. Le cœur vibre constamment en lui, le cœur se fait sentir parce qu’il rayonne. Sa lumière dévoilée devient plus claire. Elle l’éclaire lui-même et elle éclaire les autres.
Les âmes illuminées
C’est pourquoi en présence de certains êtres très avancés, nous sentons constamment la paix, le repos, la vie. Pîr-o-Murshid Inayat Khan disait qu’en orient, le disciple qui vient devant son maître, ne vient pas poser de questions. Il vient, il s’assied et, à ce moment, la réponse à la question qui occupe son esprit se présente, grâce au calme et à la lumière qui lui sont donnés par cette âme illuminée. C’est aussi pour cette raison qu’en occident, beaucoup de gens aiment voir une statue du Bouddha. La paix, le calme qu’elle représente font appel à leur âme et leur donnent une impression de quiétude et de vie intérieure.
Un soufi ne considère pas que cette vie physique renferme tout ce qui est nécessaire à l’homme pour son bonheur et pour son développement. Il trouve que l’homme normal doit étendre le rayon de son être au-delà de toutes ses limites étroites. Hazrat Inayat Khan disait à ce propos que l’homme vit généralement comme une personne qui s’enfermerait au rez-de-chaussée en ignorant complètement les autres parties de sa maison. Et il ajoutait qu’il importe d’en connaître tous les étages.
La relation entre l’homme et Dieu
Le soufi ne considère pas non plus cette vie comme une simple préparation à un état futur. Il trouve qu’on doit entrer dans la réalité du Paradis dès cette terre. Sans doute, ce Paradis se manifestera-t-il clairement plus tard, mais c’est déjà le moment d’en réaliser ici l’existence. Pîr-o-Murshid cite ce vers d’un poète oriental :
« L’homme n’est pas Dieu, Dieu n’est pas l’homme, et cependant l’homme n’est pas séparé de Dieu »
Dans le Vadan on trouve cette phrase :
« Dieu est Dieu et l’homme est l’homme et pourtant Dieu est l’homme et l’homme est Dieu »
Hazrat Inayat disait qu’on peut se représenter la relation entre l’homme et Dieu comme une ligne à une extrémité de laquelle il y a l’homme, à l’autre Dieu. Tous les deux sont reliés. Un pôle de l’être est le pôle divin, l’autre pôle est son existence comme individualité sur la terre. L’homme a en lui une partie qui est l’essence de son être. Il est comme un rayon partant de cette essence qui est l’Être de Dieu. Et ce rayon a accumulé tant de choses, tant de propriétés, tant de corps, qu’il s’est individualisé. Et dans cette individualité il est petit. Cependant, quand il perd sa petitesse, il peut être vaste comme tout ce qui existe, plus vaste que l’univers. En cet état, il a conscience de la vie entière.
Quand le soufi contemple Dieu, il le fait avec un abandon total de sa personnalité. Quand il adore Dieu, il s’oublie lui-même. Quand il vit dans le monde, il se dit qu’il est appelé à agir comme un individu. Il cherche une manière harmonieuse d’y vivre. Il cherche à faire de sa vie une expression de l’amour qui est l’essence de tous les êtres.
La place du renoncement
On pense parfois que cette conception spirituelle de la vie dans le monde doit mener au renoncement. Mais au début du chemin spirituel cela n’est pas encore possible. Chacun n’est pas prêt au renoncement.
Le soufi au premier pas qu’il fait sur le sentier spirituel, reconnaît un frère dans chacun des êtres. Il cherche à vivre une vie de réciprocité, à ne pas faire sa part plus grande que celle des autres, ni celle des autres plus grande et la sienne plus petite. Ceci l’amène tout naturellement à un second degré de moralité où il préfère qu’un autre ait une part plus large que la sienne, où il veut accomplir davantage pour les autres et moins pour lui. C’est un état naturel. Il ne doit pas y être forcé. Car la contrainte apporterait la souffrance. Ce n’est que lorsqu’on peut vivre cette morale, sans ressentir de regrets, en y portant sa préférence, qu’il faut la vivre.
Alors, se développe la phase du renoncement naturel, où l’homme ne désire plus rien pour lui-même. Il est comme s’il se promenait dans un beau jardin, il n’a besoin de rien, il n’éprouve pas de plaisir à cueillir les fleurs et préfère les laisser vivre. C’est ainsi qu’il agit pour toutes choses dans la vie. Afin d’arriver à ce développement, le soufi prend la voie de l’effacement du moi. Il voit que chacun de nous est naturellement préoccupé de lui-même, que cette préoccupation dans la vie grandit et qu’il faut y veiller. Sinon elle prend un trop grand développement.
L’idéal soufi de l’homme parfait
Chez le tout petit enfant, la première phase qu’on remarque, c’est qu’il n’est pas conscient du fait que tout ce qui existe ne lui appartient pas. Il n’est pas conscient de son individualité, mais il est conscient de tout ce qui existe. Il a conscience du feu, du soleil, de la lune. Mais si on lui dit : « Non, tu ne peux pas avoir le feu, le soleil, la lune », il en est attristé. Il croyait que tout se trouvait à sa portée.
A mesure que l’enfant grandit, il commence à sentir ses limites. Ses aspirations, ses désirs, en étant contrariés, se font plus vifs. Ainsi, en vient-il à insister davantage sur sa personnalité. Si l’on comprend cela, on tâche de diminuer cette insistance et de l’effacer. Celui qui y parvient constate qu’il n’a rien perdu. Il a gagné. Son esprit s’est épanoui. Si au contraire on affirme constamment : « Je veux ceci, je veux cela », l’ego, le moi grandit de plus en plus.
On parle de l’idéal soufi de l’homme parfait . Aucun être individuel ne peut être parfait, en ce sens qu’aucun individu ne peut être sans limites et sans défauts. Pourtant, le Christ a dit :
« Soyez parfaits comme votre Père au ciel est parfait »
Pour ce qui est d’être parfait, sans limites, l’homme n’y arrive que lorsqu’il est conscient du pôle divin de sa nature, et du rayon divin qui se reflète dans son être tout entier.
L’homme qui a vécu pleinement sa vie est celui qui a vécu sa vie comme individu et qui connaît toutes les phases de son être, depuis le pôle divin jusqu’à l’homme. C’est de cette manière, c’est en arrivant à cette réalisation que le soufi atteint le but de sa vie.
Suresnes, dimanche 7 janvier 1934
