La cause de la misère de la vie

Un univers dans l’homme

Pîr-o-Murshid Inayat Khan - Psychologie

Si l’on demandait quelle est la cause de toute la misère de la vie, il n’y aurait qu’une réponse et c’est la limitation de la vie. La misère, la souffrance et le chagrin de toute nature et de quelque sorte qu’ils soient viennent de la limitation. Vous pourrez appeler cela pauvreté, vous pourrez l’appeler maladie, vous pourrez l’appeler déception, mais ce n’est que limitation. Et c’est la cause que tous les prophètes et tous les maîtres de l’humanité ont trouvée. Quand Bouddha était jeune, et quand il vit la grande souffrance du monde, sa première idée fut de trouver ce qui était à l’arrière-plan. Et cela a été le cas de tous les grands maîtres de l’humanité. Ils furent tous à la recherche de la cause de la misère entière.

La réponse est celle-ci : supposons qu’on donne à un individu qui est dans la pauvreté tout l’argent qu’il veut, sera-t-il complètement heureux ? Ou si celui qui est malade est rétabli, est-ce que ce sera suffisant pour qu’il se sente bien, ou voudra-t-il davantage ? Cela pour montrer que l’homme est toujours en quête de quelque chose, et il ne sait pas de quoi. Quand il veut trouver ce qu’il désire, il pense que ce qui lui manque dans sa vie est ce qu’il cherche sur le moment. Mais quand cela lui est donné, il veut quelque chose d’autre.

C’est la preuve, qu’il ne s’agit pas seulement d’une avidité ou d’un défaut dans l’homme. C’est la preuve d’un grand mystère dans l’homme, et ce mystère est que l’âme de l’homme a tout ce qui est nécessaire et que pourtant elle l’a perdu. L’histoire de l’exil d’Adam est en relation avec ce manque dans toute la vie, ce manque dans la vie de l’homme, qui est l’exil de l’homme.

Un univers dans l’homme

Quant à la question de savoir quel remède les grands maîtres de l’humanité ont trouvé à la fin, la réponse à cette question est qu’ils ont trouvé que dans la profondeur de chaque homme se trouve l’univers lui-même, que l’homme est une miniature en lui-même. Et quand nous y voyons plus clair dans cette question en la regardant à la lumière de la spiritualité, nous constatons que tout le règne minéral : un roc, une pierre, un diamant, un rubis, tout cela, on peut le trouver dans l’homme. Il y a une espèce d’homme qui est seulement comme un rocher ; Il y a un cœur d’homme qui est comme un diamant, et il y a un cœur d’homme qui est comme un rubis.

Plus vous étudierez cela, plus vous constaterez que tout ce qu’on peut trouver dans le règne minéral, vous pouvez le trouver dans le mental de l’homme. Vous pourrez trouver le feu du soufre dans la mentalité de l’homme, et vous pourrez trouver la résonnance du métal du gong ou de la cloche dans le cœur de l’homme. Vous trouverez le bois de santal et sa qualité dans le caractère de l’homme, et vous trouverez la valeur de la perle dans son intelligence. Le fruit et la fleur, quoi que ce soit qu’il y ait dans le monde, on peut tout trouver dans le caractère de l’homme. Et considéré du point de vue chimique, vous constaterez même que dans le corps de l’homme on peut trouver l’essence de toutes choses.

L’univers entier est dans l’homme

Si cela est vrai, cela nous montre que tous les médicaments qui existent dans le monde, l’essence d’eux tous, on peut la trouver dans le corps de l’homme. Et quand nous pensons au soleil et à la lune et aux étoiles et aux planètes, nous trouverons que même leur essence peut se trouver dans l’essence de l’homme. C’est cette science qui était connue aux gens des anciens temps qui l’appelèrent alchimie, et c’est de celle-ci que le mot chimie est dérivé. Mais la science que les gens anciens connaissaient concernant la vie consistait dans l’étude de l’homme, de son corps et de son mental. Toutes les autres sciences, qu’ils connaissaient, venaient de cette science particulière qu’ils appelaient l’alchimie. Dans cette science, ils trouvaient que tout ce que l’homme cherche au-dehors, il peut l’obtenir au-dedans.

On peut évidemment poser la question de savoir si tous les objets et toutes les choses que nous pouvons obtenir du monde, nous pouvons les trouver en nous-mêmes ? Je répondrai que oui. Même ces objets, on peut les trouver en soi-même, si l’on s’est atteint soi-même. Ainsi, je vous donne l’exemple d’un homme que j’ai connu, d’un homme qui manquait d’une certaine qualité dans son sang. Le savant, le médecin, avait abandonné tout espoir pour lui, parce que sans cette qualité, il ne pouvait pas conserver sa santé. Grâce à des injections, on le fit se sentir mieux quelque temps, mais cela venait de l’extérieur de sorte que cela ne pouvait pas toujours continuer. Cet homme, grâce à l’étude et à la pratique de cette science dont je parle, travailla pendant deux ou trois ans. Depuis, il a constaté que ce qui manquait, arrive à présent de soi-même.

Devenir tout-suffisant

En outre, la nature humaine est très portée vers ce que l’homme nomme ivresse ; pour la raison que cette ivresse donne un certain relâchement ou un certain réconfort momentané. Mais il dépend de quelque chose qui lui est extérieur pour obtenir ce réconfort et son relâchement, et ainsi faisant, il devient l’esclave de quelque chose qui lui est extérieur. J’ai vu plusieurs personnes mystiques, spirituelles, qui appellent extase cette expérience qu’ils pratiquent, qui serait semblable à de l’ivresse. Ce n’est pas de l’ivresse et pourtant cela possède le même effet, et cette ivresse-là ne leur enlève pas leur vitalité et ne provoque pas de maladie. D’un autre côté, cela leur apporte une meilleure santé et une plus grande force, car vous constaterez toujours que la santé et la force d’un mystique au courant de cette science sont dans un état parfait.

Cette science est la compréhension que l’univers entier est dans l’homme. C’est la science qui consiste à devenir ce qu’on appelle tout-suffisant. Quoi que possède un homme, on peut l’appeler riche ou considérer qu’il est à l’aise à cause de cela, mais c’est ce qu’il possède, non pas lui-même. C’est l’enrichissement de l’être qui est la richesse réelle, et c’est de développer le pouvoir en soi-même qui est le pouvoir réel dont on peut dépendre.

La vie qui est le plus grand maître

En outre, ce qu’on appelle aujourd’hui intellectualité est surtout connaissance livresque. Un individu continue à lire, et à lire, et à lire pendant des années, sa tête en est fatiguée ; ce qu’il connaît est ce qui est écrit dans les livres. J’ai souvent vu des gens qui avaient passé vingt ans à lire les livres d’une bibliothèque entière, ou des gens qui avaient eux-mêmes écrit vingt livres. Vous leur posez une question sur la vie, ils ne la connaissent pas. Ce ne sont pas les livres qui peuvent nous apprendre, c’est la vie qui est le plus grand maître. Mais quand le mental est engagé dans les livres, l’on n’est pas ouvert pour lire la vie.

Une observation soigneuse de la vie

Mon plus grand étonnement, en arrivant de l’Inde et en venant directement à New-York, fut que dans chaque train ou autobus, je vis un journal dans la main de chaque homme et qu’il le regardait. Qu’est-ce que c’est généralement qu’un journal ? Un journal est là pour amuser l’homme de la rue le plus ordinaire.

Souvent, un reporter vint me voir pour m’interroger sur mes idées philosophiques. Le jour suivant, quand je lisais le journal, tout était sens dessus dessous. J’étais très déçu. J’allais voir le journaliste et lui disais : « Que vous ai-je dit pour que vous le rapportiez, et qu’avez-vous écrit ? » Il répondait : « Si j’avais donné ce que nous avez dit, personne n’aurait compris. Il nous faut plaire à l’homme de la rue. » Et voilà un professeur, un docteur, un homme d’affaires, tous lisant la même chose que lit l’homme de la rue ! Cela indique où en est la pensée de l’homme aujourd’hui. Ce qu’il appelle l’éducation, cette éducation consiste à apprendre dans un livre. Ce dont nous manquons aujourd’hui est d’apprendre de la vie. La vie est le plus grand maître, et s’il y a une éducation solide à acquérir, c’est par une observation soigneuse de la vie.

L’étude de soi-même

Mais l’on pourrait demander, quel sujet dans toute la vie est le plus important à étudier. Je répondrai : nous-mêmes. Ce que nous faisons généralement, est que nous critiquons une autre personne, que nous parlons mal d’une autre personne, que nous détestons une autre personne, mais que nous nous excusons toujours nous-mêmes. L’idée est de surveiller et d’observer notre propre attitude, notre propre pensée, discours et action. Et aussi d’examiner comment nous réagissons à toutes choses, en notre faveur ou en notre défaveur. Montrons-nous de la sagesse dans notre réaction, montrons-nous du contrôle dans notre réaction, ou sommes-nous sans contrôle et sans considération ? Et puis aussi d’étudier notre corps ; savoir que notre corps n’est pas seulement un moyen de faire l’expérience de la vie en mangeant et buvant et en prenant nos aises, mais que c’est le temple sacré de Dieu.

En outre, ce souffle que nous respirons du matin au soir, nous pensons à peine au mystère que c’est. Ce sujet est d’une telle importance, que si l’on étudiait sa science, l’on pourrait réellement comprendre la science de l’Être Entier. Et c’est la chose même que tout le monde semble ignorer. On n’y pense jamais ; on pense qu’on respire, c’est tout, et on ne sait pas qu’en fait, il y a quelque chose dans le souffle qui réunit le corps avec l’âme. Le jour où le souffle quitte le corps, cette liaison est coupée ; le corps reste sur la terre et l’âme va plus loin. Par conséquent, la chose qui lie l’âme et le corps doit avoir la plus grande importance au monde. L’être qui sait comment respirer et de quelle manière communiquer avec son âme, cet être commence à savoir que l’univers est en lui-même.

La perfection est de réaliser l’univers dans l’homme

Et c’est en réalisant l’univers dans l’homme, que l’homme arrive à la vraie spiritualité. Il y a une allusion à cela dans l’Evangile :

« Soyez parfait, comme votre Père au Ciel est parfait. »

S’il y a une possibilité, aussi selon l’Evangile, pour l’âme d’atteindre la perfection, cette perfection est de réaliser l’univers dans l’homme.

Le secret est le suivant : vous êtes aussi petit, aussi étroit que l’horizon de votre conscience. Et si votre conscience s’élève au-dessus de ces barrières qui vous rendent petit, vous devenez naturellement grand. On atteint la perfection spirituelle par la concentration, par la contemplation, par la méditation.

Le mouvement Soufi a une école aujourd’hui dans le monde Occidental, afin que les gens n’aient pas à voyager jusqu’à l’Orient lointain pour aller à la recherche de ces choses, et le même mystère peut être donné aux Européens à qui l’on peut confier ce mystère sous une forme modifiée, afin que leur vie occupée n’en soit pas gênée. Car il y a de nombreuses responsabilités pour un Occidental dans son existence. L’Occidental n’a pas ce temps pendant lequel en Orient quelqu’un peut réfléchir et méditer.

Mais si un Occidental peut trouver du temps pour le cricket et le billard, il pourra aussi bien trouver du temps pour méditer et se concentrer. Si seulement il croit au bénéfice qu’il pourra en tirer, il fera certainement de son mieux pour trouver un peu de temps pour cette chose si valable.

Le sentier de la sagesse divine

Nous ne souhaitons évidemment pas éveiller ceux qui dorment, parce que ceux qui dorment font bien de dormir, le sommeil est bon pour eux. Ils ont besoin de dormir et ils doivent dormir. Mais ceux qui changent de côté et se retournent, ceux qui essayent de se lever, nous leur tendons la main et nous les aidons à se lever. C’est ce que nous appelons l’initiation dans la lignée ésotérique du Soufisme. Ce n’est pas une chose secrète. Mais comme tout le monde ne peut pas la comprendre, nous ne désirons pas la donner à tout le monde, au risque de la ridiculiser. Elle est confiée à quelques personnes sérieuses qui marcheront avec persévérance sur le sentier de la sagesse divine.


Conférence prononcée à Liège, le 16 décembre 1924

Publié dans Psychologie – l’aire du mental – Impression Expression Contrôlecahier n°2 – chapitre 7 – 4