
Dans les termes des Soufis la manière divine est appelée Akhlak Allah. L’homme sent, pense, parle et agit selon le diapason auquel est accordée son âme. La note la plus élevée à laquelle il puisse être accordé est la note divine, et une fois que l’homme arrive à ce diapason, il commence à exprimer la manière de Dieu en tout ce qu’il fait.
Une manière royale
Quelle est la manière de Dieu ? C’est la manière royale, une manière qui n’est même pas connue des rois, car c’est une manière que seul le Roi des Cieux et de la Terre connaît. Cette manière est exprimée par l’âme qui est accordée à Dieu, une manière qui est libre d’étroitesse, qui est libre d’orgueil ou de mépris, c’est la manière qui n’est pas seulement belle, mais beauté elle-même, car Dieu est beau et Il aime la beauté.
L’être dont l’âme s’accorde à Dieu, devient aussi beau que Dieu et commence à exprimer Dieu par tout ce qu’il fait, exprimant dans la vie la manière divine. Pourquoi est-ce une manière royale ? Par le mot royal, nous voulons signifier quelqu’un qui possède le pouvoir et la richesse en abondance. L’être dont l’âme est accordée à Dieu, devant Qui toutes choses pâlissent et dans les yeux de Qui l’importance de toutes les petites choses, dont tout un chacun fait tant de cas, est minimisée, cet être commence à exprimer la manière divine sous forme de contentement.
Il pourrait sembler à une personne ordinaire que pour cet être rien n’a d’importance, qu’aucun gain ne l’excite, aucune perte ne l’alarme. Si quelqu’un le couvre de louanges, c’est sans conséquence, si quelqu’un le blâme, cela n’a pas d’importance pour lui. L’honneur ou l’insulte, tout cela pour lui fait partie du jeu, car à la fin du jeu le gain n’est pas plus un gain que la perte n’est une perte. Ce n’était qu’un passe-temps.
L’ivresse
On pourrait se demander : « Qu’est-ce qu’une personne pareille fait aux autres ? Quel bien peuvent en tirer ceux qui l’entourent ? » Cette personne, pour les autres, pour ceux qui l’entourent, est une guérison. Cette personne est une influence qui élève les âmes – les âmes qui souffrent de l’étroitesse et de la limitation de la nature humaine. En effet, la nature humaine est non seulement étroite et limitée, mais elle est insensée et elle est tyrannique. La raison en est que la nature de la vie est enivrante. Cette intoxication rend les gens ivres, et que veut un homme ivre ? Il veut sa boisson, il ne se soucie pas des autres.
Dans cette vie, il y a tant de liqueurs que l’homme boit : l’amour des richesses, le sexe, l’amour du pouvoir, le désir de posséder. L’homme n’est pas seulement satisfait de posséder des biens terrestres, il désire aussi posséder ceux qu’il prétend aimer. C’est en cela qu’il se montre tyrannique et insensé. Car toutes les choses de ce monde que l’homme possède, en réalité il ne les possède pas, mais il est possédé par elles, que ce soit la richesse, les possessions, ou un ami, ou une situation, ou un rang.
La sobriété
L’être ayant la manière divine est sobre comparé avec l’homme enivré de ce monde. C’est cette sobriété qui produit en lui cette pureté qu’on appelle Soufisme. Et c’est grâce à cette pureté que Dieu est reflété dans son âme semblable à un miroir. Rien n’effraye l’âme qui reflète Dieu, elle est au-dessus de toute crainte, car elle ne possède rien. En effet, toute crainte est reliée aux possessions que l’homme détient.
Cela veut-il dire qu’il quitte le monde et passe sa vie dans les cavernes des montagnes ? Pas du tout. Il pourra avoir la richesse du monde entier en sa possession, il pourra avoir la domination du monde entier, mais rien ne le lie, rien ne le tient, rien ne l’effraye, car seul est à lui ce qui lui appartient en propre. Et si son âme lui appartient en propre, tout lui appartient. Et ce qui lui appartient, personne ne peut le lui prendre. Si quelqu’un le lui prenait, ce serait lui-même qui le ferait ; il est son ami et il est son ennemi. Il n’y a plus douleur ni souffrance, plainte ni récrimination. Il est en paix, car il est chez lui, qu’il soit sur terre ou dans les Cieux

L’âme sainte
La différence entre l’homme et Dieu est que Dieu est omnipotent et que l’homme ne connaît que ses propres affaires. Comme Dieu est omnipotent, Il aime tous les êtres et Son intérêt est en tous. Et ainsi en est-il de l’âme divine. La Personnalité divine exprimée à travers l’âme sainte se montre dans son intérêt pour tous, qu’ils soient connus ou inconnus de cette âme. Son intérêt pour un autre ne vient pas seulement de sa nature bienveillante ou de son esprit de sympathie. Elle ne prend pas intérêt à une autre personne, au bien de sa vie et à son bien-être parce que c’est son devoir. Mais elle le fait parce que dans un autre elle se voit elle-même.
Par conséquent, pour une âme sainte, la vie et l’intérêt d’un autre sont comme les siens propres. Dans la souffrance d’un autre l’âme sainte s’afflige, dans le bonheur d’une autre l’âme sainte se réjouit. Ainsi l’âme sainte, qui s’est presque oubliée elle-même, oublie aussi la partie restante du moi en prenant intérêt aux autres. De ce point de vue, il est naturel pour l’âme sainte de prendre intérêt à un autre. Celui qui s’est vidé de lui-même, de ce qu’on appelle le moi dans le sens ordinaire du mot, est capable de connaître la condition d’un autre. Quelquefois il connaît davantage que l’autre personne elle-même, à la manière d’un médecin qui connaît le cas de son patient.
Toutes les formes de l’amour
La manière divine, par conséquent, n’est pas semblable à la manière des parents pour leur enfant, d’un ami envers l’ami qu’il aime, d’un roi pour son serviteur ou d’un serviteur envers son maître. La manière divine consiste en toutes les manières, elle exprime toutes les formes de l’amour. Si elle a quelque particularité, cette particularité est unique et elle est divine. Tandis que sous toute forme d’amour et d’affection le moi est caché quelque part et demande qu’on lui ait quelque gratitude, qu’on lui rende la pareille, qu’on fasse attention à lui, la manière divine est au-dessus de tout cela. Elle donne tout et ne demande rien en retour sous quelque manière ou forme que ce soit, prouvant par cela qu’elle est l’action de Dieu à travers l’homme.

La paix
Question : Voudriez-vous s’il vous plaît nous en dire davantage sur la manière à adopter pour obtenir cette paix, alors que la vie est si difficile pour beaucoup d’entre nous ?
Réponse : Il est certain que la vie est difficile pour beaucoup d’entre nous. Mais souvent nous la rendons encore plus difficile pour nous-mêmes. Quand nous ne comprenons pas la vraie nature et le caractère de la vie, nous faisons nos propres difficultés. Je peux vous assurer que dans la vie de chacun cinq pour cent des difficultés sont amenées par les conditions de la vie et quatre-vingt-quinze sont provoquées par nous-mêmes.
Maintenant vous me demanderez d’où elles viennent quand elles viennent de nous-mêmes. Nous n’aimons pas la lutte dans la vie, nous n’aimons pas les conflits, nous voulons seulement l’harmonie, nous voulons seulement la paix. Mais il faut comprendre qu’avant de faire la paix, la guerre est nécessaire. Et cette guerre doit se faire contre nous-mêmes. Notre pire ennemi est notre moi, nos fautes, nos faiblesses et nos limitations. Notre mental est un tel traître ! Que fait-il ? Il cache nos fautes, même à nos propres yeux et désigne « les autres » comme étant la raison de toutes nos difficultés. C’est ainsi qu’il nous trompe sans cesse, nous cachant l’ennemi réel, et qu’il nous monte contre les autres pour les combattre, nous les désignant comme nos ennemis.
La note divine
En outre, nous devons nous accorder à Dieu. Aussi haut que nous montions, aussi élevé devient notre point de vue, aussi large est l’horizon de notre vision. De sorte que, lorsqu’une personne évolue de plus en plus haut, son point de vue devient plus vaste et encore plus vaste. Et ainsi, en tout ce qu’elle fait, elle fait résonner la note divine, la note qui guérit et réconforte et donne la paix à toutes les âmes.

S’oublier soi-même
Question : Voudriez-vous, s’il vous plaît, expliquer ce que vous entendez par : « l’âme sainte qui s’est presque oubliée elle-même » ?
Réponse : J’appelle musicale une âme qui s’est presque oubliée elle-même dans la musique. J’appelle poétique une âme qui s’est presque oubliée elle-même dans la poésie. Et j’appelle mondaine une âme qui s’est presque oubliée dans le monde. Et j’appelle sainte une âme qui s’est presque oubliée elle-même en Dieu. Tous les grands musiciens qui ont laissé leur œuvre dans le monde, que le monde gardera toujours, n’auraient pas fait ce travail s’ils ne s’étaient pas oubliés eux-mêmes. Ils perdaient complètement l’idée d’être « eux », et de cette manière s’approfondissaient dans ce qu’ils étaient venus donner. Oublier le moi est la clé de la perfection.
La réciprocité
Question : Quelle est la meilleure manière pour un être d’apprendre à ne pas chercher l’appréciation et la réciprocité ?
Réponse : C’est de développer l’indépendance dans sa nature. Quand on aime, on doit aimer pour l’amour de l’amour, non pas pour un retour. Quand on sert, on doit servir pour l’amour du service, non pas pour un retour. En tout ce qu’on fait, si l’on ne pense pas à la réciprocité ou à l’appréciation en quelque manière ou forme que ce soit, au commencement on peut peut-être sembler perdant, mais à la fin on est celui qui gagne. Car une telle personne a vécu dans le monde et pourtant s’est tenue elle-même au-dessus du monde. Le monde ne peut pas la toucher.
De plus, la tendance au doute, la tendance à être déprimé, la tendance à la crainte, au soupçon, à la confusion, à la perplexité, d’où cela provient-il ? Tout cela vient de l’idée de recevoir en retour : est-ce qu’un autre rendra ce que je lui ai donné. Recevrai-je en proportion équitable, ou moins ? Telle est l’idée, et le doute suivra. Le doute est un nuage qui est devant le soleil, empêchant sa lumière de briller. C’est ainsi l’homme devient confus et perplexe. Une fois que le désintéressement est développé, il perce le nuage et l’homme dit : « Quelle importance que quiconque apprécie ! Je ne fais que servir, et c’est toute ma satisfaction, je ne m’attends pas à recevoir la pareille. Mon devoir s’arrête là, j’ai agi, et c’est terminé ». Un tel être est béni. Parce qu’il a conquis, il a gagné.
La justice
Qui plus est, c’est par manque de connaissance de la justice divine que l’homme pense : « Recevrai-je mon juste lot, ou est-ce que l’autre aura l’avantage par rapport à moi ? » S’il levait les yeux et voyait le Juge parfait, Dieu Lui-Même, dont la justice est si grande qu’à la fin le lot est rendu égal et juste – c’est seulement une question de commencement, non de fin – il deviendrait brave, il ferait confiance et ne se soucierait pas de la réciproque. Si l’homme ne rend pas, Dieu est responsable pour rendre mille fois davantage ce que l’homme n’a jamais donné.
Paris, 9 et 10 Octobre 1923
Publié dans L’unité des idéaux spirituels première partie – cahier n°2 – chapitre 14
