
Personne en ce monde, quelle que soit sa situation ou son expérience, ne niera que la vie soit une bataille continuelle. Par conséquent, le succès d’un individu, son échec, son bonheur ou son malheur dépendent principalement de la connaissance qu’il a de cette bataille. Quelles que soient les occupations, quelle que soit la connaissance d’un individu, s’il lui manque la connaissance de la bataille de la vie, il lui manque la connaissance principale qui est la plus importante dans la vie.
La bataille de la vie
Maintenant vient la question de savoir ce que signifie cette connaissance de la bataille de la vie. Elle implique la connaissance de l’art de la guerre : comment combattre et comment faire la paix. La nature humaine fait habituellement ou très souvent l’erreur de prendre un seul côté : soit le côté de la guerre, soit le côté de la paix. Si vous étudiez l’histoire des nations et des races, vous constaterez que c’est cette erreur qui est à l’origine de leurs échecs. Il y eut des époques où les nations et les races ont développé dans leur caractère la connaissance de la paix – par exemple un peuple comme les Hindous dans leur civilisation la plus ancienne. Mais cela ne pouvait pas apporter la satisfaction attendue, pour la raison qu’un versant de la nature humaine était négligé et incompris.
A notre époque actuelle il semble que la connaissance de la bataille se soit développée, mais que par contre la connaissance de la paix ait disparu. La connaissance complète de la guerre est à la fois la connaissance de la bataille et la connaissance de la paix. On peut l’apprendre selon l’idée des mystiques en combattant avec soi-même et en amenant la paix avec sa propre âme. La vie d’un individu n’est pas très différente de la vie du monde. La maison d’un individu n’est pas différente du monde. Le corps, le mental et l’âme d’un individu font l’univers entier. Une vie individuelle peut combler l’intervalle entre l’aube de la création et le dernier jour. L’homme ne se rend pas compte de l’importance de sa propre vie, de son moi, et que c’est l’étude de sa propre vie et de son moi qui est de la plus grande importance.
Une bataille continuelle
Une personne en bonne santé a diverses maladies qui attendent à sa porte, prêtes à sauter sur l’occasion pour l’attaquer. Nombreux sont ceux qui attendent à la porte de quelqu’un de riche l’occasion de s’emparer de ce qu’il possède. Quand on dit du bien de quelqu’un, combien sont-ils à attendre la chance, le moment, où l’on pourra dire sur lui quelque chose de mal ! Combien sont-ils à ne pas laisser échapper l’occasion de pousser une personne pour la voir tomber de la situation ou de la place de pouvoir qu’elle occupait ! Qu’est-ce que cela nous montre ? Souvent on pourrait demander pourquoi il en est ainsi. Et on pourrait donner mille raisons et pourtant on ne peut pas donner la vraie raison. La meilleure des explications que l’on puisse donner est que la vie est une bataille continuelle.
Le processus de la création
Le processus de la création a commencé ainsi : selon la science, la lumière vient du frottement : un pouvoir contre un autre pouvoir, qui se combattent. Deux forces différentes qui s’entrechoquent entraînent un effet, effet que l’on peut à proprement parler appeler la vie. En cela réside à la fois le secret de l’amour et de la haine. C’est ainsi que l’on peut voir dans la création animale que l’instinct et la première tendance des animaux consiste à se battre entre eux. Cette tendance se modifie, et c’est le changement et l’amenuisement de sa force qui produit dans les animaux ce que nous appelons les vertus. Il est écrit dans le Coran que le monde a été créé à partir de l’obscurité, et ainsi peut-on voir que la sagesse sort de l’ignorance.
La meilleure connaissance n’est pas la seule connaissance de tout ce qui est bon et beau, de tout ce qui est harmonieux et pacifique, mais la connaissance des causes qui sont derrière tous les conflits et toutes les batailles que l’on doit affronter dans la vie. La raison pour laquelle l’homme manque généralement de cette connaissance provient de ce que, en livrant bataille, il veut se battre plutôt qu’il ne désire trouver la cause qu’il y a à l’origine. Celui qui s’engage dans la bataille de la vie sans avoir la connaissance de l’art de la guerre finit par perdre ; mais celui qui apprend cette guerre de la vie, qui d’abord apprend sa raison d’être, son origine, devient plus apte à combattre dans la bataille de la vie.
Ne résistez pas au mal
C’était pour indiquer ce secret que le Christ a dit :
« Ne résistez pas au mal ».
Cela veut dire que si vous résistez ou que vous livrez bataille chaque fois que quelque chose vous apparaît mauvais ou injuste chez une autre personne, vous perdrez toujours votre pouvoir. Le bon général n’est pas celui qui attaque en permanence, le bon général est celui qui tient bon dans la défense. Son succès est plus assuré que le succès de celui qui attaque sans cesse. Bien souvent dans la vie quotidienne on constate qu’en se mettant en colère contre quelqu’un qui s’est déjà emporté, on n’a rien gagné, on a seulement pris le chemin de la stupidité. Celui qui a assez de contrôle sur soi pour tenir bon quand une autre personne se met en colère, finira par gagner la bataille. Ce n’est pas celui qui a prononcé une centaine de paroles qui a gagné, ce peut être celui qui a dit un seul mot.
Se préparer
Maintenant pour cette bataille de la vie la première chose qui est indispensable est de garder son armée en bon état. Quelle est cette armée ? Il s’agit de notre force nerveuse. Quels que soient notre occupation, notre profession, ou notre milieu, si l’on n’a pas le contrôle de ses propres nerfs, on sera incapable de contrôler son propre chemin dans la vie. Aujourd’hui, les gens étudient l’économie politique et diverses choses d’ordre économique, mais l’économie qui s’impose consisterait à économiser les forces qui nous rendent forts et en bonne santé dans la vie.
Cette armée doit être entraînée et prête à répondre aux ordres, et on en trouvera la preuve lorsque l’on pourra dormir à volonté, lorsque l’on pourra se reposer et manger et travailler quand on voudra. Alors cette armée sera vraiment à notre disposition.
Il y a des officiers dans cette armée qui sont les facultés du mental. Ces facultés sont au nombre de cinq : la faculté de retenir sa pensée, la faculté de penser, la faculté de ressentir, la faculté de raisonner et de juger, et cette faculté qui chez l’homme est la principale : la perception du moi ou ego. Même dans un corps ayant les nerfs solides, quand ces cinq facultés, qui jouent le rôle des généraux de l’armée, ne sont pas en bon état de fonctionnement, si elles ne sont pas claires, on ne peut espérer réussir dans le combat de la vie. Et il y a beaucoup à apprendre et à pratiquer dans l’art d’entraîner les généraux de l’armée dans son propre corps.
L’étude de la vie
Même avec une armée et des généraux compétents on doit avoir connaissance de ce que contre quoi l’on se bat ; car souvent un homme combat en réalité contre son propre intérêt. Pendant la bataille il perd sa lucidité : il se bat et il ne sait plus où il va. Mais à la fin de la bataille, même s’il est vainqueur, il trouve sa perte dans sa victoire.
Aujourd’hui il semble qu’il y ait partout beaucoup de recherche et d’enthousiasme. Un intérêt nouveau semble s’être éveillé dans l’humanité pour mieux comprendre la vie et la vérité. Un très grand nombre de gens cherchent la meilleure manière d’obtenir le pouvoir afin de se battre dans la vie, et un petit nombre cherchent un moyen d’obtenir la paix pour eux-mêmes et pour les autres. Mais tous dans leur entreprise manquent de cet équilibre que seuls peuvent apporter la compréhension, l’étude et la connaissance de la pratique à la fois de la guerre et de la paix. Si l’on ne connaît pas la guerre on ne peut pas connaître à fond la paix, et si l’on ne comprend pas la paix on ne peut pas connaître à fond la guerre.
Ce qui présentement s’impose est l’étude de la vie en général, et dans cette étude la connaissance de questions telles que le but de la vie, de ce qui est réellement bénéfique dans la vie, quelle est sa nature et son but. Il ne sert à rien de pratiquer quelque chose sans l’avoir étudié. Que signifie la sagesse du monde ? Cela veut dire être expert dans cette guerre de la vie, savoir comment batailler, comment faire la paix, pourquoi se battre et quel est le but que l’on atteint en faisant la paix.
Le chemin de la sagesse
On doit bien comprendre ceci ; se battre avec soi-même veut dire la paix et se battre avec un autre veut dire la guerre. Tant que l’on n’en a pas fait soi-même l’expérience, on ne peut pas être très capable de se battre avec les autres.
Quand on découvre le secret caché derrière cette création entière, c’est peut-être qu’à partir d’une seule vie – l’origine et le but de tout – est issue cette vie de variété. La nature de cette vie dont la vie de variété est issue est paix, et la nature de cette vie de variété est guerre.
Par conséquent, nous ne pouvons pas plus être sans guerre que nous ne pouvons être sans paix ; et de proclamer que la guerre dans la vie doit finir peut bien être proclamé, mais cela n’a pas de sens. On pourrait tout aussi bien dire que le monde de variété ne devrait pas exister. Où il y a pluralité il doit y avoir conflit, et bien que le conflit semble être une tragédie, la vraie tragédie c’est l’ignorance. Donc au lieu de désirer la fin de la lutte de la vie ou au lieu de lui opposer la paix, on doit acquérir la connaissance de la vie afin d’atteindre cette sagesse qui est le but de la vie.
Paris, 5 février 1923
L’Alchimie du Bonheur – chapitre 9-1
Recueil de conférences – première édition en anglais 1923.
Sera publié dans Psychologie – Art de la personnalité – Art d’être – cahier n°8 – 1
