
Quand nous considérons le monde aujourd’hui et sa condition telle qu’elle est maintenant, nous commençons à nous demander si nous comprenons l’idée de l’occasion qu’est la vie aussi bien que ceux qui vivaient avant nous.
En dépit du stade d’évolution dont nous faisons l’expérience et du progrès scientifique du monde, la guerre par laquelle l’humanité vient de passer nous prouve que jamais dans l’histoire du monde une telle effusion de sang, une aussi grande catastrophe ne fut causée par l’espèce humaine.
C’est comme si toute l’évolution de l’humanité avait abouti à préparer, à créer, des moyens de destruction tels, que la plus grande part de l’humanité s’en est trouvée ruinée. Et quand nous pensons à la méfiance telle qu’elle existe en ce jour parmi les nations, et comment une nation a permis qu’une autre nation soit détruite, nous commençons à avoir le sentiment que nous comprenons bien moins que ceux qui vivaient avant nous, cette idée que la vie est une occasion.
Quand on considère l’éducation, l’étude dans les écoles et collèges devient dure et difficile. Année après année il est si éprouvant pour les élèves de passer leurs examens qu’il semble qu’au moment où ils ont réussi une épreuve, leurs nerfs soient ébranlés, leur énergie la plus subtile soit éparpillée et ils soient moins capables d’utiliser leurs compétences.
Quand nous regardons le monde politique nous voyons la même chose. Chaque parti politique s’efforce d’atteindre son propre bien comme chaque individu cherche à tirer le meilleur parti de l’autre. Et les nations suivent le même principe. Chaque nation à son tour forme plusieurs partis qui courent après l’objectif qu’ils prétendent atteindre.
Le bonheur et le plaisir
La vie domestique paraît se réduire de jour en jour. La vie devient de plus en plus une vie d’hôtel. Il y en a très peu au monde en ce jour qui jouissent de ce qu’on appelle un chez-soi ou qui soient même capables de l’apprécier, parce qu’ils ne le connaissent pas. Ceux qui vivaient avant nous étaient bien plus heureux, ils connaissaient la simplicité et l’affection de la vie à la maison et la joie et le plaisir d’un foyer. Les plaisirs de maintenant ne ressemblent pas aux joies de ceux qui étaient autrefois plus intelligents et plus sages. Ils jouissaient d’une poésie et d’une musique de nature plus élevée. Aujourd’hui, le jazz est devenu très populaire, il y a un orchestre de jazz dans tous les hôtels et en tout endroit. Et c’est la même chose pour toutes les distractions.
Quand nous allons au théâtre nous trouvons des pièces d’un niveau de plus en plus limité, elles sont sans profondeur, sans élévation, elles sont dépourvues d’idéal. Elles sont d’un réalisme qui montre la vie telle qu’elle est mais elles n’inspirent ni n’élèvent l’humanité. Ce qu’il faudrait, c’est montrer une vie meilleure qu’elle ne l’est, afin que l’homme puisse en suivre l’exemple. En outre, la tendance de l’écrivain, du poète, du peintre, du musicien est d’en appeler à la personne la plus ordinaire, à l’homme de la plus basse évolution, à « l’homme de la rue ». Si toutes ces choses diverses qui éduquent l’homme : le théâtre, les livres, la poésie et la peinture, le font descendre à son plus bas niveau d’évolution, cela signifie qu’on va vers le bas au lieu d’aller vers le haut.
L’occasion de la vie
Quand quelqu’un écrit de la bonne musique ou de la bonne poésie sur des sujets plus élevés, il n’y a pas de débouchés pour lui. Chaque fois que quelqu’un apporte quelque chose de plus élevé, on lui dit : « Nous n’en voulons pas, cela ne prendra pas ». Il semble que l’éducation, les idéaux élevés, toutes choses soient devenues commerciales, et être commercial est aller vers le bas. Et cependant, si nous nous tenions au milieu de la foule et regardions les gens se précipiter et portant des fardeaux, nous penserions que jamais auparavant les gens n’ont essayé aussi fort de tirer le meilleur parti de l’occasion de la vie.
Les périodes de l’existence
Il faudrait considérer l’occasion de la vie d’un point de vue différent. Plus sages nous devenons, plus notre point de vue change et plus nous regardons autrement les choses. Il y a quatre stades distincts dans la vie : l’enfance, la jeunesse, l’âge mûr et la vieillesse. Et chacune de ces quatre périodes offre une grande occasion.
L’enfance
Par exemple, dans l’enfance la conscience est au paradis. L’enfant qui vit dans ce monde de chagrin, de tricherie et de méchanceté est heureux parce qu’il n’est pas encore éveillé à cet aspect de la vie. Il en connaît seulement la meilleure partie, la beauté de la vie. Par conséquent, ce même monde est le Jardin d’Eden pour l’enfant jusqu’à ce qu’il grandisse et soit exilé de ce Jardin d’Eden. Jusque-là il jouit du paradis sur la terre. Il est inconscient de la méchanceté et du mal et de la laideur de la nature humaine. Il retient encore en lui-même l’air céleste, l’innocence angélique et la tendance à apprécier toute beauté et à aimer tout être.
A mesure que l’enfant grandit il s’éloigne de cette tendance. Néanmoins dans ses mots, ses actes et dans chacune de ses tendances il montre l’essence angélique de son âme. C’est l’occasion pour tout enfant de faire l’expérience de la royauté de la vie. Et elle lui est enlevée par les parents qui l’envoient trop tôt à l’école et lui imposent un fardeau d’études. Nous n’avons pas besoin d’être aussi impatients de préparer des études pour permettre à l’enfant de bien répondre à l’école. Cela enlève par le fait même cette royauté que Dieu lui a donnée, cette joie et cette beauté pour laquelle il est né et dont il cherche à jouir.
Cette période de sa vie devrait être débarrassée d’anxiété, de souci et de douleur. Les parents chargent l’enfant du fardeau des études et après tout, que font ces études ? Elles enlèvent l’énergie et l’intelligence. Avant que le mental ne soit développé, il est encombré d’études sans nécessité et cela ne fait qu’augmenter tellement !
Une concentration innée
Maintenant les gens disent : « Nous devons aussi bien développer la concentration d’un enfant ». Mais ils ont oublié qu’un enfant est né avec la concentration. Ce sont les adultes dont la concentration n’est pas bonne. Toute âme est née avec la concentration ; elle perd cette faculté à mesure qu’elle grandit en âge.
Je voyageais un jour en Angleterre et quelqu’un m’invita à visiter une école où l’on enseignait la concentration. On me mit en présence de dix ou quinze enfants. Puis on demanda à chaque enfant de regarder un rideau sans rien dessus et de dire ce qui s’y trouvait. Un premier enfant regarda tant qu’il put et dit : « Un lis ». Un autre enfant dit : « Une rose ». La maîtresse demanda à un troisième de lui dire ce qu’il y avait là. L’enfant répondit : « Je ne vois rien du tout ! ». Je pensai : « Voilà qui est mieux, il dit ce qu’il voit ». Et la maîtresse posa ainsi à dix ou douze enfants des questions sur ce qu’ils voyaient. C’était une leçon d’hypocrisie, pour apprendre à se raconter des histoires ; c’était sans nécessité et exagéré.
Cela n’aurait jamais pu aider un enfant, car la concentration d’un enfant est déjà présente. Si l’enfant est gardé dans son état d’enfance c’est suffisant. Nous faisons d’un enfant une grande personne. Mais il est heureux quand on le laisse à ses propres tendances, à courir çà et là joyeusement. L’enfant n’a pas besoin de ce fardeau. Nous l’avons fait pour nous-mêmes. Et pourtant nous n’aurions pas besoin de nous charger de ce fardeau qui rend la vie misérable pour nous-mêmes et pour les autres.
Les études
Si la vie n’était pas si compliquée, il n’y aurait pas eu besoin de guerre et de difficultés telles que nous les avons à présent. Parce que nous nous sommes trop gâtés nous-mêmes, nous voulons toujours davantage et pourtant nous nous rendons si difficile d’obtenir ce que nous désirons, qu’à la fin nous ne pouvons plus du tout en jouir. En même temps, en voulant plus que le nécessaire, nous rendons la vie misérable, et la vie des autres également.
La quantité d’études avec laquelle on charge un adolescent est le plus grand tort qu’on lui fasse aujourd’hui. La culture de la jeunesse semble avoir disparu. Nous n’avons pas pensé à ce qui est nécessaire pour les jeunes gens. On ne leur inspire pas des idéaux élevés, ni ces impressions qui leur feraient faire de grandes choses.
Il y a une sorte d’uniformité parmi tous les jeunes. Ils souhaiteraient devenir des héros, des gens merveilleux et inspirés, de grands poètes et musiciens. Mais à cause de cette éducation uniforme, chaque enfant ne reçoit pas cette nourriture qui rendrait son âme capable de faire de lui ce pour quoi il est né.
En outre, la jeunesse est une occasion : celle de lui enseigner de bonnes manières, une haute aspiration et des idéaux élevés. C’est la jeunesse qui possède l’enthousiasme qui permet de prendre tout ce qui s’offre, de l’assimiler et de l’exprimer ensuite. Mais quand le temps d’un être jeune se passe uniquement à travailler dur toute la journée pour passer des examens, et quand on lui laisse très peu de temps pour la distraction et pour les autres choses, cela ne suffit pas à remplir le but de sa vie.
L’occasion de l’inspiration
Ceux qui comprennent cette idée se rendent compte que la jeunesse est la plus grande occasion qui puisse venir dans la vie. Elle ne revient jamais. Le printemps de la vie ne se renouvelle pas. Il ne vient qu’une fois, et quand on a enlevé à un jeune cette occasion et qu’il n’a pas reçu l’inspiration comme il l’aurait dû, c’est comme de laisser une plante sans lui donner d’eau. Car c’est la période où la plante doit être arrosée, c’est le moment de la cultiver. Et il ne faut pas négliger ce moment.
Il y a des milliers et des millions de jeunes gens qui étudient dans les collèges, sans qu’il leur soit enseigné quelque bonne manière que ce soit et sans qu’on leur apporte l’inspiration. Quand ils sont adultes, ils montrent qu’ils ont passé des examens, qu’ils ont acquis de grandes connaissances. Mais le temps de la jeunesse est celui où le terrain est bon pour semer cette connaissance qui anoblit l’âme et à ce moment le mental est réceptif. L’enfant grâce à tout son enthousiasme et à sa concentration saisit tout ce qui est bon et beau.
Un sol fertile
L’inspiration des musiciens et des poètes qui ont donné de grandes œuvres au monde a été créée pendant leur jeunesse, soit qu’ils aient vu un exemple vivant qui les a impressionnés, soit qu’on leur ait dit, qu’ils aient lu ou étudié quelque chose qui a été tout à fait comme s’ils recevaient une semence dans leur cœur.
La jeunesse est le seul moment qui puisse destiner l’enfant à devenir grand dans la vie. Et si ce moment est passé, il ne reviendra plus jamais. Que quelqu’un veuille devenir homme d’affaires ou politicien, être dans les professions libérales, la science ou la musique, c’est dans la jeunesse que cela doit commencer et qu’il doit en recevoir l’inspiration. A cette époque le sol est fertile, et quand ce temps est passé la chance ne revient pas facilement.
En dehors de l’entraînement en vue des diverses professions, activités et occupations, il reste une autre culture qui est négligée dans la jeunesse : la culture de la qualité du cœur.
Intellect et sagesse
Aujourd’hui, on fait tous les efforts pour entraîner un jeune à devenir un intellectuel, pour lui inculquer la connaissance. Mais il y a une différence entre l’intellect et la sagesse ; elles ne sont pas nécessairement identiques. De même que nous confondons plaisir et bonheur ainsi nous confondons être habile avec être sage. Mais quelqu’un d’habile n’est pas nécessairement sage, la sagesse est différente de l’habileté. L’intellect est ce qu’on apprend par des impressions, par des études, et ce qu’on rassemble sous forme de connaissance des noms et des formes. La sagesse est quelque chose qui est obtenu comme le miel l’est de la fleur, comme le beurre l’est du lait. La sagesse est obtenue du dedans et du dehors. Cette combinaison fait la sagesse.
La qualité du cœur
Aujourd’hui il y a seulement un pour cent des gens qui ont cultivé la qualité du cœur. Par instinct la qualité du cœur est présente. Mais on fait chaque effort pour l’émousser, parce que ce que nous apprenons aujourd’hui est intellectuel. Qu’est-ce que j’entends par la qualité du cœur ? Il y a l’intuition, il y a l’inspiration et il y a la révélation. Elles viennent toutes trois de la culture du cœur, de la qualité du cœur. Il se peut qu’une personne soit très cultivée, puisse avoir beaucoup étudié, et en même temps ne soit pas intuitive. Une personne peut avoir étudié toute la technique de la musique et de la poésie sans avoir la qualité du cœur.
La qualité du cœur est une chose à développer en soi-même. Quand on ne donne aucune attention dans la jeunesse à développer cette particulière qualité, qu’arrive-t-il quand quelqu’un est devenu adulte ? Il sera égoïste, orgueilleux, sans manières et ne sera prêt à aucun sacrifice. Ces qualités garderont au mieux ses intérêts. Et on peut appeler une telle personne une personne qui a du sens commun, quelqu’un de pratique. Imaginez ! Si tout le monde était ainsi, que pourrait-on attendre de la vie sinon un conflit constant comme c’est le cas aujourd’hui ?
La sensation
La religion ou le côté dévotionnel de la nature de l’homme est en train de mourir parce que les gens n’en ressentent pas le besoin, puisqu’ils n’ont pas la qualité du cœur. Même si les gens vont à l’église ou à un autre lieu de culte leur piété est vécue intellectuellement. Les gens ne peuvent apprécier que quelque chose d’intellectuel. S’il y a une explication mathématique de quelque chose, c’est merveilleux. Mais quand on en vient à se sentir béni, élevé, à ressentir l’élévation de la conscience vers les sphères plus élevées, on ne peut pas en faire l’expérience parce que l’on vit dans son intellect.
Il y a deux formes d’expériences différentes de la vie : on appelle l’une la sensation et l’autre l’exaltation. Celle que l’homme moyen d’aujourd’hui connaît et par laquelle il passe est ce qu’on appelle la sensation : c’est-à-dire toute la beauté que l’on peut voir dans la ligne, la couleur, tout ce que l’on voit par les yeux, que l’on entend, goûte et touche. C’est de vivre dans la sensation qui rend l’homme matériel, et après quelque temps le rend ignorant de l’esprit.
L’exaltation
L’exaltation, qui est un plus grand bonheur. Elle rend l’homme indépendant de la vie du dehors pour le faire arriver au bonheur, semble être méconnue par la majorité. Qu’est-ce que j’entends par exaltation ? L’âme peut avoir quatre expériences différentes qui sont en réalité la nostalgie de l’âme. Et pourtant, à cause de son erreur, l’homme n’en bénéficie pas et au lieu de cela il fait l’expérience de quelque chose d’autre. Par exemple, c’est la nostalgie constante de l’âme d’éprouver le bonheur, au lieu de quoi elle se lie avec ce que l’on appelle plaisir. Mais le plaisir appartient à la sensation et le bonheur à l’exaltation. Le plaisir est la suggestion, le bonheur est la réalité.
La connaissance
Puis vient la connaissance. Toute âme a faim de cette connaissance qui apportera l’exaltation. Mais l’âme ne peut être satisfaite par la connaissance qu’elle prend dans les livres, par le savoir ou par l’étude des choses extérieures. Par exemple la connaissance des sciences, la connaissance de l’art sont des connaissances extérieures. Ces diverses études nous donnent une sorte de force, une sorte de satisfaction, mais cela ne dure pas. C’est une autre connaissance qui est la vraie recherche de l’âme. L’âme ne peut être satisfaite avant d’avoir trouvé cette connaissance qui ne vient pas par l’étude des noms et des formes.
Au contraire, elle arrive en « désapprenant ». Par conséquent, ne soyez pas surpris si vous lisez dans quelques livres de l’Orient que des Maîtres, des Mahatmas allaient dans les montagnes et s’y fixaient pour des années. Je ne prétendrai pas que nous devrions suivre leur exemple, mais nous pouvons apprécier ce qu’ils en ont apporté. Ils allaient là pour explorer la vie et cet aspect de la vie qui est invisible et demeure inexploré. Ils s’asseyaient là pendant des années en méditation. Et ils vivaient de végétaux, de feuilles et de la nourriture des arbres, de ce qu’ils pouvaient trouver dans la forêt. Ils se livraient à la contemplation. Ce qu’ils ont amassé n’est pas une connaissance apprise du monde, mais une plus grande connaissance qu’on apprend du dedans.
La connaissance intérieure
On peut voir la représentation du Bouddha, les yeux clos, assis les jambes croisées. Que nous explique ce symbole ? Qu’il y a une connaissance que l’on peut apprendre en fermant non seulement les yeux mais aussi le mental au monde extérieur. Ce que nous faisons, nous, est d’aller jusqu’à fermer les yeux mais nous n’allons pas plus loin. Si les yeux sont fermés mais que le mental s’occupe de cent choses, cela n’est pas de la concentration.
Il y a une amusante histoire de l’époque d’Aurangzeb concernant un conducteur de prières. Aurangzeb rendit obligatoire même pour de saints d’aller à la Mosquée suivre les prières. Il y eut un derviche que la police força à aller à la mosquée, et il y alla. La prière débuta, mais avant qu’elle fût finie le derviche se sauva. De sorte que la police le poursuivit. Car se sauver constituait une grave insulte à la congrégation et au conducteur des prières.
Le derviche fut conduit devant la justice et on lui demanda pourquoi il avait abandonné la mosquée pendant la prière. Il demanda : « Que signifie ‘conduire la prière ? ‘- On lui répondit : ‘Vous devez vous unir en pensée avec lui, avec ses prières ». Le derviche répondit : « La pensée du conducteur des prières s’en est allée à sa maison parce qu’il avait perdu ses clefs. De sorte que je ne pouvais pas prier à la mosquée et que je suis allé à sa maison ». On appela le conducteur des prières et on lui demanda ce qu’il en était. « Honnêtement – dit-il – Ma pensée était avec mes clefs ».
La concentration
Si le mental va d’une chose à une autre il n’y a pas concentration. Fermer les yeux n’améliore pas la concentration. Ceux qui peuvent se concentrer le font sans avoir à fermer les yeux. Un jour, en voyageant en Orient j’ai vu quelqu’un qui travaillait comme télégraphiste à la Poste. Et occupé comme il l’était, sa concentration continuait. Je lui dis : « Il est vraiment remarquable qu’avec tout ce travail vous puissiez continuer à vous concentrer ». Il sourit et dit : « Tout est dans la manière de se concentrer ». Si l’on va à l’église une fois par semaine et puis qu’on ferme les yeux deux minutes, cela ne peut pas suffire au but de vie que l’on se propose.
Il y a l’histoire bien connue d’une fille de village au Pendjab qui passait par un champ où un religieux faisait ses prières. La loi religieuse ne permet pas à qui que ce soit de traverser un tel endroit. Quand cette villageoise revint, le religieux lui dit : « Comme tu es mal élevée, ma fille ! C’est un péché de traverser un endroit où quelqu’un fait ses prières ». Elle s’arrêta et dit : « Qu’est-ce que vous voulez dire par des prières ? » Il répondit : « Des prières ? Ne sais-tu pas ce que ça veut dire ? Faire ses prières veut dire penser à Dieu » -« Comment se fait-il que vous m’ayez vu ? – demanda la fille – Tandis que j’allais, je pensais à mon petit ami et je ne vous ai pas vu ». Sa concentration était plus grande que celle de l’homme qui se concentrait sur Dieu.
La foi
A côté de la concentration il doit aussi y avoir la foi. C’est par la foi que la concentration devient puissante et vivante. Quand la foi est vivante, la concentration est aussi vivante, parce que la foi, en d’autres termes, est volonté. Quand une pensée n’est pas maintenue par le pouvoir de la volonté, elle s’en va. Elle doit être tenue par la volonté, et cette volonté est la foi.
Dans une histoire qui l’explique il y avait un grand prédicateur qui disait aux gens d’avoir la foi. Et beaucoup l’écoutaient. Un paysan fut très impressionné par ses paroles selon lesquelles avec la foi on pouvait marcher sur l’eau. Il alla voir le prédicateur et lui demanda : « Voulez-vous venir dîner avec moi ? » – « J’en serai fort honoré – dit le prédicateur – Je viendrai volontiers avec vous ». Le jour suivant le paysan vint chercher le prédicateur. Ils devaient traverser une rivière et le prédicateur demanda : « Où est le bateau ? » – « L’autre jour vous m’avez enseigné – répondit le paysan – que si nous avons foi dans le Nom de Dieu nous pouvons marcher sur l’eau » – « L’avez-vous fait ? » demanda le prédicateur. « Depuis que vous me l’avez enseigné je n’ai plus utilisé le bateau ». Et le prédicateur répondit : « Je n’en suis pas capable ».
Tel est le résultat : on peut prêcher et dire de telles choses. Mais tant qu’il n’y a pas la foi et la volonté à l’arrière-plan, on n’en est pas capable. On peut accomplir des merveilles par la pensée si la foi est là.
Le bonheur et la paix
Une autre chose dont on fait l’expérience dans la vie et à laquelle l’âme aspire est le bonheur. On peut aussi l’obtenir en prenant contact avec son être intérieur.
Et la dernière chose est la paix. On ne peut pas l’acquérir par des moyens extérieurs, par le confort ou le repos extérieur seulement. On peut l’obtenir quand le mental est en repos.
La maturité
Après la jeunesse vient le stade de la maturité, le moment où l’on a acquis la connaissance et l’expérience de la vie, où l’on est passé par les joies et les peines de la vie, où l’on a appris la leçon de sa profession, de ses occupations, de son foyer, de tous les côtés de la vie. C’est alors l’occasion de faire le meilleur usage de ce qu’on a gagné par l’expérience. Mais ce qui arrive généralement est ce que dit Sa’di, le poète Persan :
« O mon moi, tu es arrivé à l’âge mûr et pourtant tu ne vaux pas mieux qu’un enfant ! »
Si quelqu’un n’a pas appris à ce moment tout ce qu’il devait apprendre, il a en vérité perdu l’occasion de la vie. Parce que c’est à cet âge qu’il aurait pu non seulement gagner de l’argent, mais gagner expérience et savoir. Et plus il a appris et plus il est riche à ce moment, plus il sait comment faire usage de tels pouvoirs qu’il possède et plus il a du succès et plus ce qu’il entreprend est fécond.
Les obligations de la vie
En outre, c’est l’âge où l’on commence à connaître les obligations de la vie. Et si même alors on ne les connaît pas, on n’a encore rien appris. Connaître ses obligations envers ceux qui lèvent les yeux vers vous, qui vous entourent, qui attendent de l’aide, un avis, un service de votre part, c’est à ce moment-là que l’on doit en être conscient. C’est le bel âge où l’arbre arrive à son plein épanouissement, et commence à donner ses fruits au monde. Non seulement pour le chanteur dont la voix est en plein épanouissement, pour l’artiste, pour le penseur qui exprime pleinement sa pensée, mais aussi pour chaque personne, cet âge est la promesse du mental en pleine maturité qui s’exprime au mieux de son avantage. Et si cette occasion n’est pas saisie, l’homme a perdu beaucoup dans la vie.
Le grand âge
Et puis le grand âge possède aussi ses propres bénédictions. Les gens n’apprécient pas les bénédictions de chaque période qu’ils vivent en ce monde, de sorte qu’ils apprécient une chose et en détestent une autre. En Orient, et spécialement en Inde, on montre un grand respect à l’âge.
Il y a toutes les raisons pour que cet idéal soit connu. Cet âge est le moment où l’homme est le registre de sa vie entière, qu’il ait été charitable, bon, sage ou stupide, quoi qu’il ait été, l’âge avancé en montre l’enregistrement. On peut le lire sur son visage, sur ses traits, dans son atmosphère ; on peut lire ce qu’il a fait. Il a une plus grande occasion d’inspirer les autres, de les bénir, de servir ceux qui ont besoin de ses services ou qui désirent une direction. Il montre de meilleures manières, une meilleure façon de considérer la vie. C’est l’âge où l’homme peut conclure sa vie. Mais quand l’homme ne connaît pas l’occasion qu’il a, à l’âge mûr il se conduit comme un enfant, dans l’enfance il travaille comme un adulte, et dans la jeunesse il porte un fardeau comme quelqu’un d’âge mûr.
Chaque instant porte sa bénédiction
Si seulement nous savions que chaque moment de la vie, chaque jour, chaque mois et chaque année possède sa bénédiction particulière ! Si seulement nous connaissions l’occasion de la vie ! Mais la plus grande occasion dont on puisse prendre conscience dans la vie est d’accomplir ce but pour lequel l’homme a été envoyé sur la terre. Et s’il a perdu cette occasion, alors tout ce qu’il a pu accomplir dans le monde, qu’il ait amassé la fortune, qu’il ait acquis de vastes possessions, un grand nom, cela n’a pas d’importance, il ne sera pas satisfait. Il devra vivre ici-bas sans avoir rempli le but de sa vie. Une fois que les yeux de l’homme sont ouverts et qu’il commence à regarder le monde, il y trouve l’occasion d’une vie à laquelle il n’aurait jamais pensé auparavant.
Le sentiment
Si l’on savait ce que peut faire la pensée ! L’homme est aussi pauvre qu’il l’est, aussi limité qu’il l’est, aussi éprouvé qu’il l’est. Pourtant il n’y a rien dans ce monde qui ne puisse être accompli par l’homme si seulement il savait ce que la pensée peut faire. Imaginez l’occasion que l’homme a dans la vie ! C’est l’ignorance qui le sépare de ce qu’il devrait accomplir. Si l’homme savait seulement comment travailler en pensée, comment accomplir certaines choses, comment mettre son mental dans l’objet qui doit être accompli ! S’il ne sait pas, alors il n’a pas utilisé son mental et a vécu comme une machine. Si l’homme connaissait le pouvoir du sentiment, et que le pouvoir du sentiment peut atteindre partout et pénétrer quoi que ce soit, il pourrait accomplir tout ce qu’il pourrait désirer.
Il y a l’histoire persane de Shirin et Farhad. Un jour Shirin, la fille que Farhad admirait, afin d’éprouver l’amour de celui-ci, dit : « Farhad, m’aimes-tu ? Si tu m’aimes, il te faut percer un chemin à travers la montagne ». Farhad répondit : « Oui, j’attendais cette épreuve ». Il alla à la montagne plein de l’amour qu’il éprouvait pour elle. Chaque fois qu’il cassait du rocher avec son marteau, il disait le nom de Shirin. Et la puissance de son marteau devint mille fois plus grande à cause du sentiment de son cœur.
La tragédie de la limitation
Aujourd’hui l’homme a oublié le grand pouvoir qu’il y a dans le sentiment : il peut briser des rochers. Mais en général le sentiment n’existe pas, le sentiment a été noyé, il n’existe plus. La plus grande occasion de la vie est de prendre conscience du pouvoir du sentiment et de l’utiliser. Mais une plus grande occasion de la vie est encore de se libérer de la captivité des limitations. Chaque être humain est sous une forme ou sous une autre captif de ses limitations ; sa vie est limitée. On pourrait s’élever au-dessus d’elles en réalisant le pouvoir latent et l’inspiration de l’âme.
Kabîr, le grand poète de l’Inde, a dit :
« La vie est un champ et tu es né pour le cultiver. Si tu connais comment cultiver ce champ tu peux produire tout ce que tu veux. Tous les besoins de ta vie peuvent être exaucés grâce à ce que ce champ peut produire. Tout ce après quoi ton âme soupire, tout ce dont tu as besoin peut être tiré de ce champ si tu sais comment le cultiver et comment en cueillir le fruit ».
La liberté de l’âme
Mais si l’on étudie cette possibilité pour tirer le meilleur de la vie en prenant tout ce qu’on peut et en acquérant davantage de confort, ce n’est pas tellement satisfaisant. Nous devons nous enrichir de pensée, de ce bonheur qui est un bonheur spirituel, de cette paix qui appartient à notre âme, de cette liberté après laquelle languit notre âme. Et nous devons atteindre ce plus haut savoir qui brise toutes les entraves de la vie et qui élève notre conscience pour regarder la vie d’un point de vue différent. Une fois que quelqu’un réalisé cette occasion il a accompli le but de sa vie.
New-York, 18 mai 1926
L’Alchimie du Bonheur – chapitre 14
Recueil de conférences – première édition en anglais 1923.
Sera publié dans Psychologie – Art de la personnalité – Art d’être – cahier n°5
