L’action avec la connaissance

Je voudrais dire quelques mots concernant l’action et la connaissance, mais parler aussi de l’action avec la connaissance.

Dans son livre : « La Vie Intérieure« , Pîr-o-Murshid Inayat Khan dit que dans le sentier spirituel ce qui est surtout nécessaire, c’est l’équilibre. Et il dit que l’équilibre s’obtient en réunissant deux choses opposées, deux tendances contraires. Par exemple, sont également nécessaire la pratique de l’activité et celle du repos. L’un sans l’autre amènerait un manque d’équilibre.

De même, il est nécessaire de pratiquer l’action en ayant la connaissance. Ce sont aussi deux choses qui paraissent opposées l’une à l’autre. En effet l’action signifie généralement absence de connaissance. Si l’on connaît, si l’on sait, si l’on comprend, on agit beaucoup moins. Celui qui connaît tout, qui comprend parfaitement, agit très peu. Il devient difficile pour lui d’agir.

La vie est comme ce jeu d’enfants où les enfants doivent chercher un objet qui a été caché, ou deviner un mot grâce aux questions qu’on pose. L’enfant qui a trouvé l’objet, ou deviné le mot s’assied et ne prend plus part au jeu. La vie est comme cela, pour nous tous. Elle consiste à chercher quelque chose qui est caché, à atteindre un but que nous ne voyons pas, à deviner quelque chose. Là, nous sommes actifs tant que nous sommes à la recherche de l’objet ou du mot de l’énigme. Et ce mot une fois trouvé, cet objet une fois découvert, nous restons immobiles. La vie a touché son but. Nous avons accompli ce que nous devions faire. Le grand intérêt consiste dans le jeu et non pas dans la découverte de l’objet qui en est le but.

L’action sans la connaissance

Ainsi, nous agissons tant que nous ne connaissons pas. Mais quand la connaissance est venue, l’action est devenue inutile. De même, la tendance est de parler tant qu’on n’a pas compris une chose, tant qu’on y pense, qu’on y réfléchit et qu’on fait des suppositions. Et quand on l’a comprise, il n’y a plus rien à dire.

Quand deux êtres se rencontrent qui n’ont pas une connaissance complète d’un sujet, mais qui s’intéressent à ce sujet, qui y ont pensé, ils ont beaucoup de chose à se dire. S’ils sont de même avis, ils ont encore des choses à se dire. Et s’il se trouve qu’ils sont d’avis différent, leur conversation ne prendra jamais fin. Mais si deux êtres se rencontrent, qui ont parfaitement compris un sujet, il n’y a rien dont ils puissent discuter. Tout ce qu’ils pourraient dire, c’est : « Oui, c’est ainsi », et ils ne disent rien. C’est en cela que l’on peut voir l’opposition entre l’action et la connaissance.

Pour jouir de l’équilibre dans la vie, il faut l’une et l’autre. Une vie sans action serait une vie très incomplète et qui manquerait d’intérêt, de saveur. Une vie toute d’action sans connaissance serait une vie qui se passerait comme un rêve fiévreux et serait dépourvue de signification.

Les jugements

Pour arriver à la connaissance, de même que pour guider nos actions, nous formons des avis. Nous avons des croyances, nous émettons des jugements selon les cas. Et ces trois choses : avis, croyances, jugements, sont en elles-mêmes les aveux d’un manque de connaissance. Si nous disons : « Je pense que c’est comme cela », cela veut dire : « Je ne suis pas sûr qu’il en soit ainsi ». Si nous disons : « Je crois qu’il en est ainsi », cela veut dire : « Je ne l’ai pas vu ». Et si nous jugeons tout d’abord, on pourrait supposer que c’est parce que nous savons, que nous avons vraiment jugé de la chose.

Mais si nous approfondissons le jugement que nous portons, nous verrons que cela aussi est un aveu que nous ne savons pas. Nous avons jugé de telle ou telle façon, parce qu’il nous faut bien dans la vie avoir en face d’un être, d’une action ou d’une situation une attitude ou une manière d’agir qui y réponde. S’il s’agit d’un être, que cet être nous plaise ou ne nous plaise pas, il nous faut décider quelque chose à son égard. Cela dépend des suppositions que nous faisons à son sujet, savoir s’il est bon ou mauvais, s’il est dans le droit chemin ou dans l’autre.

Les suppositions

Ce sont des suppositions, des jugements que nous faisons et ces trois choses : avis, croyance et jugement, ferment la porte à la connaissance. Un avis ferme la porte à moitié. La croyance la ferme aux trois-quarts. Et un jugement que nous avons formé la ferme entièrement. Si nous avons dit : « C’est comme ça », la porte est fermée, il n’y a plus moyen d’obtenir une connaissance plus approfondie du sujet. Si quelqu’un déclare : « Untel était un mauvais peintre », il ne peut plus approfondir sa compréhension, son appréciation de l’art de ce peintre parce qu’il a dit : « C’est mauvais ».

Ceux qui avancent dans la vie, ceux qui se développent, ne ferment jamais la porte de leur esprit, de leur cœur. Is laissent toujours cette porte ouverte. Et ils ne craignent pas non plus de revenir sur leurs pas, de se reprendre, de changer de position. Je me rappelle qu’il y avait en Angleterre un fondateur de compagnie de navigation, un homme très connu, qui publiait chaque année un calendrier. Une année, on y trouvait son portrait au-dessous duquel était écrit : « Est-ce que j’ai changé d’avis ? Oui j’ai changé d’avis ». Ces mot avaient beaucoup plu à Hazrat Inayat Khan. Il me les a montrés et les a montrés à d’autres personnes et les a cités. Il y a aussi en anglais un dicton :

« L’homme qui n’a jamais commis une erreur n’a rien fait ».

Et j’ajouterais volontiers :

« L’homme qui n’a jamais changé d’avis, n’a jamais rien changé dans la vie »

L’action aveugle

Ceux dont les opinions sont trop entières ne veulent rien changer dans la vie. Ce sont des esprits conservateurs à l’excès. Et il arrive qu’ils se raidissent à tel point qu’ils se pétrifient, qu’ils restent comme des fossiles dans la vie. Tout ce qu’ils construisent et qu’ils maintiennent devient d’une telle raideur que d’autres viennent et brisent tout cela avec fracas. Très souvent de grandes destructions s’en suivent.

Si nous observons la vie, nous verrons combien il est rare que l’on agisse en ayant une vraie connaissance de ce que l’on fait. En général, on agit avec aveuglement. Et ceci est vrai aussi bien dans la vie des individus que dans ce que l’on essaie de faire pour le bien des communautés et pour les nations. Combien de fois entendons-nous à propos d’événements passés ou lisons-nous dans les livres d’Histoire des mots dans le genre de ceux-ci : « On s’attendait à tel ou tel effet des mesures prises et le contraire est arrivé » ? Et aujourd’hui encore on espère obtenir un bon effet de ce que l’on décide, mais l’on n’en sait rien. On ne sait pas si telle mesure produira tel effet.

Pensée et sentiment

Comment pouvons-nous acquérir une connaissance qui nous aidera à bien agir dans la vie ? C’est en recherchant le mobile de l’action que l’on projette. En le remontant jusqu’à ce que l’on trouve sa source. Grâce à cela, l’on verra quelle ligne elle a, dans quelle direction elle va. Si l’action va dans une direction que nous approuvons, qui est en harmonie avec notre être intime, nous pourrons être sûrs que nous en serons satisfaits. Et ceci, que le résultat apparent soit bon au point de vue pratique ou non. Toutes les actions procèdent d’une pensée et toute pensée est dirigée par un sentiment. De sorte que, si nous arrivons au sentiment, nous verrons quelle est la tendance qui inspire l’action.

Une action n’est jamais basée uniquement sur un calcul mental, sur un procédé mental. Aucune logique n’a jamais empêché quelqu’un de commettre une action qu’il voulait commettre. Par exemple, quelques années avant la guerre, un financier a écrit un livre où il prouvait qu’une guerre européenne était désormais impossible parce qu’elle signifierait la ruine de la plupart des pays de l’Europe, ruine peut-être irrémédiable. Il le prouvait. Ce livre fit sensation. Il fut beaucoup lu. Tout le monde l’approuva. Tout le monde dit qu’il avait raison. Mais il n’a rien empêché, rien du tout, parce que les gens étaient entraînés vers la guerre. Le sentiment poussait dans cette direction.

L’influence des émotions

Si un être est sous l’influence de ses émotions, il pourra bien voir lui-même qu’il saute dans un fossé plein d’eau où il aura toutes les chances de se noyer. Il s’embourbera dans le chemin qu’il veut prendre, mais rien ne l’arrêtera. Un individu peut être en colère au point de dire : « Je veux mettre le feu partout, ça m’est égal s’il me brûle, au contraire ça me fait plaisir ! ». Mais quand il verra les cendres, quand il verra ce qu’il a brûlé, un peu de sagesse viendra peut-être. Il comprendra l’effet de ses actions. Et combien de personnes sachant qu’elles ne devraient pas manger une chose qui ne leur fait pas de bien, la mangent quand même ou du moins ont beaucoup de peine à ne pas en manger ?

Ce qui prouve combien l’on peut être faible quand il y a le moindre entraînement, la moindre émotion qui pousse dans une certaine direction. Et si le sentiment parle, il n’y a aucune action même impossible, aucune action héroïque ou de renoncement, ou de sacrifice de soi dont un être humain ne soit capable. Dites-lui d’escalader une muraille à pic de cent mètres de haut, il essaiera de le faire. Dites-lui de se brûler au feu, il le fera si son sentiment lui dit de le faire. Et ce n’est pas seulement le cas des hommes, mais même celui des animaux. Ils donneront leur vie si leur sentiment parle. Il y a beaucoup de cas où des chiens sont restés sur le tombeau de leur maître et y ont péri au bout de quelques jours.

L’action et le sentiment

Et je sais le cas, en Angleterre où des oiseaux qu’on appelle des « grouse », nichant dans une région où il avait beaucoup plu et où l’eau était montée au point que les nids et les petits oiseaux étaient sous l’eau, étaient restés sur leur nid sans jamais vouloir le quitter. On trouva des mères noyées par douzaines sur leurs nids parce que leur sentiment leur disait : « N’abandonne pas tes petits ». De sorte que, nous voyons la raison, la logique, qui même à un oiseau dirait : « Les petits sont noyés, tu peux t’échapper » – un oiseau peut faire ce raisonnement – n’ont aucune influence si le sentiment parle.

Donc, un premier pas pour comprendre l’action que l’on fait, pour avoir la connaissance de la vie, c’est de remonter à la source de l’action, de voir par quel sentiment elle est dictée. Cela apprendra beaucoup sur nos propres actions et sur celles des autres. Cela nous révèlera des choses inattendues, combien nous sommes puérils parfois et parfois combien il y a de sagesse innée en tout homme.

Le mystique suit son impulsion 

On pourrait ici se poser une question. Si l’on doit examiner la source de toute action, comment comprendre cette parole de Pîr-o-Murshidqui dit que le mystique suit son impulsion ? S’il sent une impulsion qui lui dit d’aller au Nord, il va au Nord sans savoir quel sera le résultat de son voyage. Et s’il sent une impulsion d’aller au Sud, il va au Sud sans savoir pourquoi.

N’est-ce pas une action aveugle ? Je dirais non. Elle n’est pas aveugle, car elle ne voit pas le résultat mais elle connaît la source. C’est une action très clairvoyante parce qu’elle suit une impulsion profonde. C’est une voix qui vient de son être le plus intime et peut-être même d’une profondeur plus grande encore et qui lui dit : « Je dois aller au Nord, (ou je dois aller au Sud), les résultats je les connaîtrai quand j’y serai arrivé ».

Il y a encore une autre question que l’on pourrait poser : ne trouve-t-on pas souvent une difficulté à discerner ce qui est impulsion et ce qui vient de l’imagination ? C’est vrai. Pour cela, il faut la tranquillité d’esprit. Il faut que l’esprit s’arrête, soit braqué sur un certain point, sur cette impulsion. C’est tout comme pour la mémoire. Quelquefois nous cherchons dans notre mémoire, nous voulons nous rappeler tel événement. D’abord nous ne voyons pas clairement. Tout-à-coup les choses se précisent, et nous nous rappelons comment cela s’est passé. Et nous en sommes sûrs, absolument sûrs. Il n’y en a aucune preuve extérieure, personne n’a pu rien nous dire à ce sujet. Mais notre mémoire, notre vision intérieure nous dit : « C’était comme cela ».

Reconnaître l’impulsion

Pour reconnaître l’impulsion, c’est la même chose. C’est une clarté qui se fait dans notre vision intérieure qui nous la fait reconnaître et qui nous la fait distinguer d’une imagination. Mais pour cela il est faut pouvoir distinguer le moment où l’esprit est actif et le moment où l’esprit est tranquille et réceptif. Ce n’est pas tellement difficile. Notre attention nous le montre. L’impulsion se fait sentir dans un esprit tranquille et réceptif. L’imagination vient toujours par l’activité de l’esprit. Il n’est pas si difficile de savoir : « Oui, mon esprit travaillait à ce moment . Il allait d’une chose à une autre », ou bien au contraire : « Cette idée, ce sentiment, cette impulsion est venue comme d’elle-même ». C’est alors que l’on peut savoir que, vraiment, c’était une impulsion profonde. C’est alors que commence la clarté de la vision intérieure.

Et cette clarté ne consiste pas à voir le résultat de l’action : nous aurons le temps de le voir quand l’action sera accomplie. Mais nous sentons d’où elle vient, ce qui nous met dans la voie qui mène au but que nous devons atteindre.

Discerner le sentiment des émotions

Quelquefois dans la vie, il y a des moments de perplexité où il est difficile de distinguer ce que l’on doit faire, où l’on voit différents chemins ouverts devant soi et où l’on ne sait pas lequel on devrait prendre (il y a de ces moments dans toute vie, il est impossible qu’il en soit autrement). Et puis, quelquefois après des mois, quelquefois après des années, nous voyons clairement et nous nous disons : « Oui, c’est cela que je devais faire. C’était si simple, c’était juste à ma portée. Il était évident que c’était cela qu’il fallait faire et sur le moment je ne m’en apercevais pas, cela me paraissait une solution invraisemblable ou trop simple ». C’est que le moment d’émotion est alors passé. Ce trouble, ce nuage, que les émotions créent en nous, se sont dissipés.

Il est évident qu’il n’est pas souhaitable que nous soyons sans émotions, que nous passions toute notre vie dans un état de tranquillité absolue. Mais il est désirable de viser la tranquillité parce qu’elle seule donne la clarté et apporte le bonheur intérieur. Les émotions sont la conséquence naturelle des sentiments. Si les sentiments arrivent à perturber l’esprit, à le mettre en émoi, cet émoi devient même physique : la circulation est accélérée ou retardée, les battements du cœur sont irréguliers, le cerveau est troublé, les nerfs sont ébranlés, il y a un trouble qui empêche de voir clair. Mais si nous pouvons tranquilliser d’abord notre être extérieur. Par là notre émotion, le sentiment nous fera voir clair car les émotions troublent et aveuglent, tandis que le sentiment ouvre les yeux, donne la pénétration à l’esprit.

La vision profonde

Personne n’est jamais compris sauf par quelqu’un qui l’aime. Un ennemi ne comprend pas. Celui qui est indifférent ne comprend pas les êtres envers lesquels il est indifférent. Mais on comprend ceux qu’on aime. Si l’amour est peu développé, il se peut qu’il soit à un stade où il est encore aveugle. Mais s’il est développé, sa vision devient pénétrante, car il amène une sympathie d’où naît une communion de sentiment : ce que l’un sent, l’autre le sent aussi, on comprend l’autre comme il se comprend lui-même. De sorte que, si notre cœur peut avoir des sentiments vivants et en même temps garder sa tranquillité, notre vision deviendra pénétrante.

Nous comprendrons nos actions, notre situation dans la vie, nos propres tendances et les tendances et les dispositions des autres. Ceci nous aidera à comprendre la vie toute entière et à faire que notre vie soit équilibrée. Ce sont des dispositions nécessaires pour le bonheur dans la vie comme pour le progrès sur le sentier spirituel.


Suresnes, lundi 7 septembre 1936