L’art est l’achèvement de la nature

Beaucoup pensent que l’art est quelque chose de différent de la nature. Mais je dis que l’art est l’achèvement de la nature. On pourrait se demander : « L’homme peut-il améliorer la nature qui a été créée par Dieu ?«  Mais le fait est que Dieu Lui-même, par l’intermédiaire de l’homme, achève Sa création dans l’art. De même que tous les différents éléments sont les véhicules de Dieu, de même que tous les arbres et toutes les plantes sont Ses instruments par l’intermédiaire desquels Il crée, de même l’art est le moyen par lequel Dieu Lui-même crée et achève Sa création.

Il ne fait aucun doute que tout ce qu’on appelle « art » n’est pas nécessairement de l’art. En contemplant le véritable art, l’homme est capable de dire : « Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au Ciel ». Dans toute cette création, d’une chose à l’autre, le Créateur a œuvré par le biais de l’évolution. En l’homme, le Créateur a achevé, pour ainsi dire, la nature. Mais en même temps, la faculté créatrice continue d’œuvrer à travers l’homme. C’est pourquoi l’art est la prochaine étape vers la création. En réalité, toute création, qu’elle soit scientifique ou artistique, est de l’art. Mais c’est principalement l’objet produit avec le sens de la beauté, et qui fait appel au sens de la beauté chez l’homme, qui est avant tout de l’art.

L’expression de l’âme de l’artiste

En plus d’être la puissance créatrice de Dieu, c’est l’expression de l’âme de l’artiste. L’artiste ne peut donner ce qu’il n’a pas recueilli, bien que l’homme ignore la manière dont l’âme de l’artiste conçoit, ne reconnaissant que ce que l’âme de l’artiste a produit.

Une fois qu’on a compris que l’artiste conçoit aussi, et ne se contente pas de produire, il n’est alors pas difficile pour un homme au cœur éveillé de voir dans l’âme d’un artiste. Car l’art, dans la couleur, dans la ligne, n’est rien d’autre que l’écho de son âme. Si l’âme de l’artiste subit une torture, son tableau inspire un sentiment de crainte. Si l’âme de l’artiste jouit de l’harmonie, vous verrez l’harmonie dans ses couleurs, dans ses lignes. Cela montre que l’âme agit automatiquement à travers le pinceau de l’artiste. Plus l’artiste est profondément touché par la beauté que son âme conçoit à partir de l’extérieur, plus son œuvre exerce un attrait sur ceux qui la regardent.

Les vibrations produites par la couleur

Venons-en maintenant à la question suivante : qu’y a-t-il dans la ligne et la couleur qui exerce une telle influence sur les facultés de l’homme ? Ce sont les vibrations produites par la couleur qui stimulent les centres cachés dans le corps, centres qui sont ceux des facultés intuitives. Ainsi, lorsqu’une personne regarde une couleur, elle se sent immédiatement stimulée par celle-ci. Les degrés de vibration produits par les différentes couleurs varient, et leur influence diffère donc en conséquence.

Une personne est plus réceptive à cet effet et à cette influence, tandis qu’une autre est tellement bloquée que les couleurs ne font guère d’impression sur elle. On peut dire que c’est là la raison pour laquelle la femme est plus sensible à la couleur et à la ligne que l’homme. Car la femme est, par nature, réceptive, tandis que l’homme est, par nature, expressif. Par conséquent, alors que la femme reçoit l’impression des couleurs, l’homme les repousse. Mais la différence entre un homme doté d’une sensibilité fine, dont les facultés intuitives sont éveillées, et un homme dont les facultés ne sont pas encore ouvertes est simplement la suivante : le premier réagit à la couleur et le second n’y réagit pas.

Les couleurs vives produisent des vibrations plus marquées. Leur effet est plus net que celui des couleurs douces. Il est donc naturel que les couleurs vives puissent marquer chaque âme.

Des degrés différents de lumière

Mais en même temps, pour percevoir l’impression laissée par les couleurs douces, il faut une certaine finesse de sensibilité. Par exemple, les mots simples du langage courant sont compris de tous. Mais les nuances subtiles qui se cachent derrière ces mots ne sont pas comprises par tout le monde. C’est pourquoi une couleur qui n’est qu’une couleur pour tout le monde a parfois, pour une personne dotée d’une sensibilité fine, sa valeur et son degré d’influence.

L’harmonie des couleurs repose sur les mêmes fondements que l’harmonie musicale. La raison en est que la musique est une vibration audible, tandis que la couleur est la forme visible de la vibration. Mais d’un point de vue métaphysique, la couleur revêt une grande importance dans la vie de l’homme. La première chose importante à comprendre au sujet de la couleur est que toutes les couleurs proviennent de l’essence de la lumière. Toutes les couleurs sont des degrés différents de lumière.

Le triple aspect de la lumière

Il ne fait aucun doute que la lumière comporte trois aspects. C’est cela qui sème la confusion dans l’esprit de ceux qui ne se sont pas penchés sur la question de savoir si la couleur peut être qualifiée de lumière. L’un des aspects de la lumière se manifeste à travers la couleur, l’éclat de la couleur elle-même. Le deuxième aspect est la lumière du soleil ou d’une autre source, qui éclaire la couleur. La lumière de la couleur répond à cette lumière. Le troisième aspect est la lumière des yeux, qui voient.

Par conséquent, une même couleur n’est pas la même, et son influence n’est pas la même pour tout le monde, non seulement parce que la vision de chaque personne est différente, que l’intensité de la lumière qui éclaire l’objet est différente, ou que l’intensité de la couleur est différente, mais aussi parce que l’élément que cette couleur particulière représente produit un certain degré de réaction chez un individu.

Les éléments

Selon la conception mystique, on distingue quatre éléments principaux et un élément indifférencié.

Les éléments distincts sont la terre, l’eau, le feu et l’air, tandis que l’élément indifférencié est l’éther [1]. Tous ces éléments sont présents dans le corps de l’homme, dans son esprit et au plus profond de son être. L’édifice complet de l’existence individuelle est construit par ces cinq éléments distincts. Il n’est pas nécessaire qu’un élément particulier soit prédominant à tous les niveaux de l’existence. Un élément prédominant à un niveau ne continue pas nécessairement à l’être à tous les niveaux. Il est possible qu’il y ait une harmonie entre les éléments prédominants au niveau intérieur et ceux qui le sont au niveau extérieur. En bref, c’est en fonction de l’action des différents éléments dans son être qu’on est sensible aux différentes couleurs qui représentent ces éléments.

Du point de vue d’un mystique, le jaune est la couleur de la terre, le vert ou le blanc celle de l’élément eau, le rouge celle de l’élément feu et le bleu celle de l’élément air. Si l’on demande quelle est la couleur de l’élément éther, le mystique répond que c’est le gris. Par « gris », vous pouvez penser à tout ce que vous voulez.

Il est très intéressant pour quelqu’un qui étudie les couleurs de constater que toutes les couleurs sont, pour ainsi dire, différentes nuances de lumière. Cela montre que la lumière elle-même s’est manifestée sous diverses formes, sous la forme de nombreuses couleurs.

L’influence de la ligne

En ce qui concerne la question de la ligne, bon nombre d’amateurs ou d’étudiants en art estiment que la ligne exerce une grande influence, un effet considérable. Une ligne verticale, une ligne horizontale, une ligne courbe, un cercle : cela fait toute la différence dans la forme. Et plus on étudie dans quelle mesure une ligne fait la différence, plus on se rend compte que le secret de toute la beauté réside dans la ligne.

Il est difficile de dire quelle forme, quelle ligne est la bonne. L’homme doit accepter que ce qu’on ne peut apprendre par l’étude, l’intuition l’enseigne.

La seule raison que l’on puisse donner, d’un point de vue mystique, au sujet du secret de la ligne, est que l’effet d’une certaine ligne organise les plans intérieur et extérieur de l’être humain de telle manière que, pendant le temps où l’on regarde la ligne, on est, pour ainsi dire, sous le charme de cette ligne. Le secret de cela réside dans le secret de la concentration : tout objet auquel l’homme pense, ne serait-ce qu’un instant, a un effet sur tout son être.

L’harmonie entre les lignes

Il existe une harmonie entre les lignes. L’harmonie des lignes est plus difficile et plus complexe à comprendre que l’harmonie des couleurs. Et l’harmonie des lignes touche plus profondément que l’harmonie des couleurs. Si une pièce est magnifiquement meublée avec des meubles coûteux, mais que les objets ne sont pas disposés en harmonie selon la science des lignes, vous ressentirez une sorte de confusion dans la pièce. Il en va de même pour les vêtements. Un vêtement peut être très coûteux, d’une belle couleur, mais s’il manque de ligne, il perd beaucoup de sa beauté.

C’est pourquoi, en art, la ligne est l’élément principal. Elle est le secret de l’art et celui de son charme. Et seul l’artiste qui a saisi la beauté de la ligne peut également l’exprimer dans son art.

Reproduction et amélioration

L’art comporte trois aspects. L’un d’eux est que l’artiste s’efforce de reproduire exactement ce qu’il voit. Cet artiste est contemplatif. Ce n’est pas une mince affaire que de pouvoir reproduire l’objet exactement tel qu’il est. Le succès de cet artiste est assuré, car malgré toute la soif de nouveauté de l’homme, ce qu’il désire vraiment, c’est quelque chose qu’il a déjà vu. N’est-ce pas merveilleux, n’est-ce pas formidable de pouvoir copier la nature telle qu’elle est, de produire dans l’âme de l’homme ce qui existe dans la nature ?

Un autre aspect de l’art est l’amélioration de la nature, que l’artiste réalise par l’exagération. Et l’intérêt de cet art réside davantage dans l’attraction que dans l’impression. Il ne fait aucun doute que, dans cette forme d’art, l’artiste peut accomplir la mission de son âme. Mais en même temps, l’artiste peut s’éloigner considérablement de la nature. Et plus il s’en éloigne, plus il détruit la beauté de l’art. Car la nature et l’art doivent aller de pair.

L’art symbolique

Le troisième aspect de l’art, c’est l’art symbolique. Le symbolisme ne provient pas de l’intellect humain, car il naît de l’intuition. Plus l’âme est affinée, plus elle est, d’une manière ou d’une autre, dotée de l’idée symbolique. Une telle âme fait des rêves symboliques. Et lorsque l’âme s’affine encore davantage, elle interprète le rêve pour elle-même, en comprenant la signification de ce symbolisme.

L’artiste qui produit dans son art une idée symbolique l’a apprise de ce qu’il a vu dans la nature et l’a interprétée dans son art. Il s’agit assurément d’inspiration. Plus l’artiste est affiné, plus sa manière symbolique de créer est raffinée. Dans chaque œuvre d’art, on peut observer trois choses : sa surface, sa longueur et sa largeur, et sa profondeur. Je n’utilise pas ici le sens ordinaire des mots. La surface désigne ce qu’est l’image, la longueur et la largeur constituent l’histoire qu’elle raconte, et la profondeur est le sens qu’elle révèle. Pour apprécier et étudier au mieux les œuvres d’un artiste, ces trois facultés doivent être développées.


La faculté artistique

Question : Si une personne n’a en elle ni peinture, ni musique, ni aucune des formes d’art reconnues, peut-elle exprimer l’art d’une autre manière ?

Réponse : Chaque âme possède une faculté artistique. On peut mettre cette faculté à profit dans tout ce que l’on fait dans la vie. Il n’est nullement nécessaire d’être un artiste pour utiliser cette faculté artistique. L’art peut être mis en œuvre dans chaque action que l’on accomplit, dans chaque mot que l’on prononce, à travers chaque mouvement que l’on fait et à travers chaque sentiment que l’on éprouve. C’est celui qui vit ainsi dans l’art qui est l’artiste parfait. Et qu’entend-on par « artiste parfait » ? Qu’il est devenu ce que l’âme aspirait depuis longtemps à devenir.

La notion de beauté et de laideur

Question : Est-on plus proche de l’art en copiant la nature ou en recourant au symbolisme ?

Réponse : Le symbolisme est l’intérieur de la nature, et la copie en est l’extérieur. La nature est présente dans les deux.

Quant à la notion de beauté et de laideur : plus l’objet est limité, plus il révèle de défauts. Et plus votre regard s’élargit, moins vous verrez de défauts. Cela montre que la laideur appartient à la limitation de l’observation, et que la beauté appartient à l’élargissement de l’observation. Cela suggère que lorsque l’on voit tout ce qui se trouve devant soi, tout est à sa place. Et tout est harmonieux et beau. Lorsque l’on n’en voit qu’une partie en la séparant de tout le reste, alors l’on voit le défaut et le manque.

Par conséquent, bien qu’il semble que le défaut appartienne à cette partie particulière, en réalité ce manque est la séparation de son tout. Tout ce qui est partiel est pauvre et déplacé. Tout ce qui est entier est riche et parfait. Dans cette idée réside l’explication du secret de l’art, et du secret de toute la vie.


[1]  Non pas au sens où l’entendrait un scientifique, mais au sens où le perçoit le mystique.


Paris, le 16 décembre 1922.

Publié dans L’art – La divinité de l’art – cahier n°2 – chapitre 1