L’attitude amicale

Celui qui est pleinement éveillé viendra face à face avec Dieu

Il est essentiel, dans l’art de la personnalité, d’avoir une attitude amicale et de l’exprimer dans des pensées, des paroles et des gestes de sympathie. Le champ d’application de cette attitude est illimité, et si loin qu’on développe sa personnalité dans cette direction, c’est encore insuffisant.

La spontanéité, la tendance à donner, à donner ce qui est cher à son cœur, c’est par cela que l’on montre son attitude amicale.

La vie dans le monde impose des obligations sans nombre : envers l’ami et l’adversaire, envers ceux que l’on connaît et envers l’étranger. Nous ne pouvons jamais faire trop pour nous rappeler nos obligations et pour les remplir au mieux de nos possibilités. Faire plus qu’on ne doit est peut-être au-dessus du pouvoir de chaque homme. Mais en faisant ce que nous devons, nous accomplissons certainement le but de notre vie.

L’ivresse de la vie

La vie est une ivresse, et l’effet de cette ivresse est la négligence. Les mots hindous, dharma et adharma, religion et irréligion, signifient que nos devoirs dans la vie sont dharma, notre religion, et la négligence de ces devoirs, adharma. Celui qui n’observe pas ses obligations envers tout être avec lequel il entre en contact est vraiment irréligieux.

Beaucoup diront : ”Nous avons essayé de faire de notre mieux, mais nous ne savions pas comment faire” ou ”Comment trouverons-nous ce qui nous incombe et ce qui ne nous incombe pas ?”. Personne au monde ne peut enseigner ce qui est le devoir d’autrui et ce qui ne l’est pas. Il appartient à chaque âme de le découvrir pour elle-même par la conscience qu’elle a de ses obligations. Et plus consciencieuse elle sera, plus elle trouvera d’obligations à remplir et elle n’en verra pas la fin. Pourtant, dans cette lutte perpétuelle, ce qui pouvait au début sembler une perte se trouvera à la fin être un gain. Car l’homme qui est pleinement éveillé viendra face à face avec son Seigneur.

L’homme qui, perdu dans l’ivresse de la vie, néglige son devoir envers son prochain, quand il sera en présence de Dieu aura les yeux éblouis et l’esprit épuisé. Cela ne signifie pas qu’une seule âme sera privée de la vision divine, cela signifie seulement que l’âme qui n’a pas appris à ouvrir les yeux assez largement, lorsque se présentera devant elle la vision de Dieu aura les yeux fermés. Toutes les vertus viennent d’une vue plus large de la vie ; toute compréhension vient de l’observation pénétrante de la vie. Ainsi la noblesse de l’âme signifie que l’homme adopte une attitude qui l’amène à une vue très vaste de la vie.

La beauté dans la nature humaine.

Question : Comment peut-on travailler inconsciemment pour la personnalité ?

Réponse : La meilleure façon est de développer en soi l’amour de la beauté par l’admiration de la beauté dans la nature humaine. Si nous apprenons à apprécier et à admirer cette beauté de la nature humaine, et si nous recevons l’impression de tout ce que nous admirons, alors tout cela devient, pour ainsi dire, notre propriété. De cette manière, nous pourrons nous faire une collection magnifique grâce à ce que chaque personne peut offrir. Lorsqu’on est porté à critiquer et que l’on est incapable d’approuver, notre personnalité ne peut progresser. Car lorsque nous regardons ses mauvais côtés et que nous négligeons les bons, nous perdons la meilleure occasion que nous offre la vie de nous enrichir de toute la beauté d’une personne. Mais si nous trouvons quelque bien dans chacun, nous pouvons le prendre et en faire collection, et ainsi nous développons notre goût de l’art.

Tout comme cet homme qui alla d’ici en Chine et en diverses contrées y trouva les meilleures œuvres d’art, les collectionna et puis en fit un musée, le Musée Guimet. Si, dans le domaine matériel, un homme peut faire cela, on peut le faire aussi dans un domaine plus élevé. Chaque être a quelque chose de bien. En le prenant, nous ne dérobons pas son bien. En l’appréciant, il nous devient plus cher, et ainsi nous nous enrichissons de plus en plus. Celui qui a ainsi fait collection de beauté a acquis de ce fait une belle personnalité.

Trouver la beauté

Et ce procédé n’a pas de fin. On peut même trouver quelque beauté dans l’individu le plus ordinaire et dans une personne méchante. Nous pouvons apprendre de chacun si seulement nous avons le désir d’apprécier et de trouver le bien en lui et, si le bien est caché, de tâcher de le mettre à jour. Que faut-il pour faire venir au jour le bien d’un autre ? Il faut la monnaie qui a cours. Quelle est cette monnaie ? La bonté que nous avons en nous-mêmes. Donnons cette monnaie, et nous recevons la bonté qui était cachée.

L’intoxication de la vie

Question : Comment une âme peut-elle toujours connaître son devoir ? L’excès de scrupules ne risque-t-il pas d’entraîner une confusion de la pensée et des actions erronées ?

Réponse : Trop de scrupules, trop de bonté, trop de gentillesse ou trop d’amour, le « trop » est toujours mauvais. Mais ce qui est généralement le cas, ce que l’on trouve toujours, c’est l’ivresse. Il est très difficile de trouver la sobriété. La vie a son effet d’intoxication sur chaque âme, sur les saints, les sages, tout le monde. Cette intoxication est écrasante et empêche la personne de comprendre clairement. Aussi avancée que soit une personne, même dans la vie spirituelle, elle ne peut jamais être sûre de ne pas être prise dans cette intoxication, parce qu’elle la respire dans tout ce qu’elle sent, goûte, voit ou entend. En dormant, dans tout ce qu’elle fait, elle absorbe cette intoxication qui voile son intelligence et voile tout le reste. On ne peut donc pas être trop consciencieux.

L’excès de conscience

L’excès de conscience peut se retrouver, par exemple, chez une personne dont l’esprit est déséquilibré, qui est déjà dans la confusion, qui ne sait pas si elle a fait le mal ou le bien. Je ne parle pas du tout de cette personne. Cette personne, je ne l’appelle pas consciencieuse, je l’appelle confuse. Elle ne sait pas ce qu’elle fait.

Une personne consciencieuse ne discute pas et ne s’inquiète pas à ce sujet, elle est continuellement en éveil et voit toujours dans chaque situation et condition : « Où aurais-je dû faire quelque chose, et pourquoi ne l’ai-je pas fait ? » Mais elle ne s’embrouille pas, elle fait simplement ce qu’elle pense être juste.  Et s’il s’avère que c’est une erreur, la prochaine fois, ce sera la bonne. Celui qui veut bien faire fera mal une fois, deux fois, trois fois. Mais à la fin il fera bien, parce qu’il veut bien faire.


La construction du caractère- série de conférences donnée durant l’École d’été, Suresnes, 1923.
La première édition en anglais date de 1931, Londres.

Publié dans Psychologie – l’art de la personnalité – l’art d’être – L’art de la personnalité – cahier n°1 – chapitre 11