Le travail de l’esprit

La faculté créatrice de l’esprit

Rien de ce qui entre dans l’esprit et rien de ce qui fait impression sur l’esprit n’y demeure immobile ni inemployé par lui. Tout ce qui est dans l’esprit germe. L’esprit y travaille, que ce soit une impression, une pensée ou un sentiment.

Quelquefois, nous sommes tout étonné de constater en nous-même ou de voir chez un autre quel état d’esprit difficile, perturbé, un seul mot a pu produire. Quelquefois, c’est pour notre bien que cela nous arrive, et nous pouvons en tirer profit. Et quelquefois c’est tout le contraire. Si un être se rappelle constamment la pensée : « Untel m’a offensé », avec le temps cela devient une montagne qui peut l’écraser. Ou bien après avoir entendu peut-être une parole qui nous a surpris, nous nous mettons à penser : « Cette personne a sans doute eu telle ou telle intention ? Où a-t-elle voulu en venir ? ». Et mille pensées de ce genre que nous ne pouvons faire taire nous traversent. Elles peuvent bouleverser bien des choses dans notre vie.

Le mécanisme de l’impression

Et si nous recevons une bonne impression, elle agit parfois comme une influence favorable qui se répand jusque dans nos rêves. Elle influence notre vie. Ceci nous explique pourquoi un esprit naturellement concentré, profond, un cœur éveillé peut être si profondément impressionné par une seule parole, pourquoi cette parole peut changer toute sa vie. Pîr-o-Murshid Inayat Khan a raconté l’histoire d’un juge qu’il avait connu en Inde. Celui-ci entendit un jour un jeune garçon qui chantait dans la rue une chanson. Celle-ci n’était en elle-même ni poétique, ni belle. Mais une phrase disait : « Je t’aime tant que je voudrais te manger ». Ces mots firent une impression singulière sur l’esprit du juge. Il pensa : « Le monde nous aime tant qu’il veut nous manger ». Et il médita cette idée et peu à peu il se retira du monde et chercha la solitude.

Il y a une autre histoire que les Soufis racontent. C’est celle de deux amants. Une nuit le jeune homme vint faire une visite à sa bien-aimée mais trouva la porte close. Il chercha à entrer par la fenêtre qui était élevée. Il avisa une liane qui pendait et s’y agrippa. La liane était un grand serpent, néanmoins il ne lâcha pas prise et il pût entrer par la fenêtre. La jeune femme lui dit : « Si tu avais fait cela pour Dieu et non pour moi, quelle grande action ce serait ! ». Il fut si impressionné par ces mots qu’en effet il se voua à Dieu.

Le pouvoir transformateur d’une seule parole

Mais ce n’est pas forcément pour nous détourner de la vie active pour laquelle nous sommes venus dans ce monde que ces pensées et ces impressions se développent dans notre esprit et dans notre cœur. Les plus beaux projets réalisés dans ce monde, des projets ayant une grande valeur technique ou artistique, ont eu leur début dans un mot ou une simple idée. L’esprit les a ensuite développé et a fait grandir comme un arbre. Un grand chêne qui a été produit par une petite graine. De même, les grandes personnalités se sont développées par le travail de l’esprit.

Ce travail de l’esprit est-il conscient ou inconscient ? Inconscient pour celui qui n’est conscient qu’en partie, conscient pour celui qui est entièrement conscient, qui est conscient de ce qui est à la surface de son esprit et conscient de ce qui, chez le précédent, est subconscient. Si nous sommes conscients, pouvons-nous contrôler ce développement ? En grande partie, mais sans notre volonté nous n’y parviendrions pas. Il nous faut diriger notre attention sur ce que nous désirons. Ainsi nous lui donnerons vie, selon le degré de concentration que nous dirigeons sur lui.

Il peut arriver qu’avec le temps une seule pensée lue par nous quelque part, ou que nous avons entendue, produise un développement que tout un volume ne saurait contenir. Hazrat Inayat Khan nous dit ainsi qu’au début de la période qu’il passa près de son Murshid, son Murshid ne lui dit pas un mot se rapportant au mysticisme, aux choses profondes. Au bout de six mois, il en parla un peu et une seule des phrases qu’il prononça produisit plus qu’un livre n’aurait pu contenir.

Enraciner les pensées

C’est ainsi qu’il conviendrait de recevoir toutes les idées qui nous enseignent quelque chose. Naturellement dans nos études, à l’école ou à l’université il faut absorber beaucoup de choses. Et même ces connaissances ou ces idées qui pour nous auraient de la valeur, il ne suffit pas de les répéter, de les réviser, sans plus. Recevoir, « couver » cette idée, la laisser se développer, voilà ce qui nous profite. Par exemple, si nous écoutons les paroles de Pîr-o-Murshid, si nous les lisons, si nous les répétons, c’est très bien. Mais s’il n’y a dans notre esprit que ces paroles réduites à elles-mêmes, nous agissons comme un perroquet auquel on n’a appris que des mots et qui les répète.

La bonne manière est de graver ces paroles dans l’esprit, d’y penser constamment, puis de voir comment ces idées, ces pensées, s’appliquent à la vie quotidienne, à ce que nous expérimentons autour de nous. Ensuite, voir pourquoi les choses sont ainsi, quelles sont leurs causes immédiates et leurs causes profondes. Alors, ces paroles seront profondément enracinées dans notre être, elles auront poussé profondément en nous et produit de beaux fruits. Mieux vaut entendre peu de choses et les laisser entrer profondément que d’en lire beaucoup et de dire ensuite lorsqu’on entend une pensée vivante, profonde : « Oui, j’ai déjà lu quelque chose de ce genre ». Si nous savons vraiment une seule vérité dite en une seule parole, elle pourra illuminer toute notre vie.

Devenir un livre vivant

Les esprits qui ont le plus aidé le monde, qui ont eu le plus d’influence ont rarement été de grands savants, bien que ceux-ci aient aussi leur place dans l’ensemble de la vie. Mais les âmes profondes qui s’étaient ainsi pénétrées d’une idée la montraient, la représentaient dans leur vie, leur personnalité, leurs paroles, leurs actions. Et il faut cette profondeur de concentration pour qu’une telle idée croisse dans un être et qu’il devienne lui-même un livre vivant. De cette façon l’idée peut faire impression sur l’humanité. Combien de livres savants ont été écrits, mis dans des bibliothèques, puis lus et oubliés. Et combien de paroles simples en apparence, et même pas nouvelles pour leurs auditeurs, ont possédé une vie telle qu’elles ont illuminé et dirigé les âmes de ceux qui les ont entendues ou même lues !

Dans le Gayan [1] il est dit :

« Je ne suis pas venu vous enseigner ce que vous ne savez pas ;
je suis venu approfondir en vous cette sagesse qui est déjà vôtre. ».

18ème gamaka du Vadan

C’est qu’un mot venant du cerveau atteint le cerveau d’autrui. S’il peut éveiller quelque chose, c’est la curiosité, l’activité de l’esprit.

Les paroles inspirées

Mais un mot qui vient de l’âme éveillée prend naissance dans l’âme de celui qui l’écoute et peut avoir une influence profonde. C’est ainsi qu’ont agi les paroles des grands êtres qui sont venus de temps en temps et ont transformé le monde. Car ce n’est pas le progrès scientifique dans quelque branche que ce soit et quels que soient la joie intellectuelle, le confort et les facultés qu’il apporte qui peut transformer les âmes, les faire revenir à leur nature belle et pure. Ce sont les paroles inspirées qui vivent des siècles. Elles prennent racine chez ceux qui les entendent, les reçoivent et les conservent dans leur esprit et dans leur cœur. Telles ont été les paroles du Bouddha, du Christ et de bien des âmes inspirées. Leur influence a été bien plus grande que celles de toutes les autres pensées philosophiques ou scientifiques.

Cultiver sa fécondité spirituelle

Si nous voulons que notre esprit et notre cœur deviennent constamment fertiles, il convient pour nous de cultiver notre concentration. Et il convient de l’appliquer à ce qui en vaut la peine, et non pas seulement à des choses utiles ou intellectuelles.

C’est ainsi que nous formerons notre esprit, notre personnalité. Ainsi notre vie deviendra fructueuse pour nous et pour les autres.


[1] Le Gayan et le VADAN forment, avec le NIRTAN, une trilogie d’aphorismes, d’invocations et de prières composés par Hazrat Inayat Khan.


Paris, samedi 3 octobre 1936