L’ego

Comment reconnaît-on l’ego ? Voici comment. Il arrive parfois qu’une personne soit tirée d’un sommeil profond et paisible. Avant même d’ouvrir les yeux, elle ressent son existence et, l’instant d’après, elle commence à se demander ce qui l’entoure. Elle observe la pièce et se rend compte qu’elle se trouve dans la chambre où elle dormait. Puis lui viennent à l’esprit peut-être ses activités de la journée, peut-être ses pensées de la veille, ou peut-être quelque chose qu’elle attend avec impatience. Elle se rend compte : « Je suis là ». À cet instant précis, elle n’a pris conscience que d’un état d’être et de son sentiment « je suis ». Le sentiment du « moi » lui revient, elle se ressaisit. Tel est l’état de l’ego.

Et à mesure qu’elle avance dans la journée, qu’elle commence à se déplacer, tout ce qui semble constituer sa personnalité vient l’entourer et s’impose de plus en plus à sa conscience : sa maison, sa famille, sa situation dans la vie, sa propre forme physique, ses émotions, sa mémoire. Au fil de la journée, elle s’en trouve de plus en plus entouré. La nuit, elle a traversé un état où tout cela l’a quitté. Elle se trouvait dans un état différent lorsque le sentiment du « moi » s’était évanoui, qu’elle en ait eu conscience ou non. Elle se réveille à nouveau revigoré.

Le premier ego

Telle est l’expérience de l’Être tout entier lorsqu’il s’éveille de l’état inconscient et accède pour la première fois à la conscience. Vient ensuite cette pensée qu’est le « moi », le premier « je », le premier ego. Chaque individu s’éveille à nouveau avec ce même souvenir et, par conséquent, chaque ego individuel n’a aucun doute quant à cette première impression : « Je suis » – « Je suis la première chose » – « Moi, et tout ce qui est devant moi » – « Moi et ce qui m’appartient ». C’est cette pensée qui est à la base de chaque ego individuel. C’est pourquoi la vie de chaque ego individuel devient difficile. Plus il se développe en tant qu’ego individuel, plus cela devient difficile pour cet ego et pour les autres, car chacun porte en lui ce sentiment du « moi » – « Je suis tout » – « Tout m’appartient ».

Chaque individu sait très bien : « Je suis cette personne, j’ai mes limites, je suis ainsi ». Mais il n’aime pas qu’on lui rappelle ses limites. Et si quelqu’un commence à se rendre compte qu’il est exclu de certaines choses et qu’on lui dit : « Eh bien, tu ne seras pas invité à telle fête », cela lui laisse une impression désagréable. Aussi modeste que soit cette personne, quelque chose au plus profond d’elle-même lui dit : « Je suis un être limité, mais il y a quelque chose en moi. Je peux faire mieux, même si mon expérience me dit qu’il y a des limites. Je ne suis pas allé au-delà d’un certain point ».

Le nature de l’Ego indivisible

De la même manière, si on refuse une voie à quelqu’un et qu’on lui dit : « Tu ne deviendras jamais plus grand que cela », cela provoque une déception intérieure. Si l’on dit à quelqu’un qu’il n’aura que sa petite part et que c’est tout – si cette personne a traversé une épreuve difficile, elle peut s’en contenter, mais sinon, elle aura toujours le sentiment : « Il y a quelque chose au-delà que moi aussi je devrais avoir. Pourquoi ne devrais-je pas l’avoir ? »

Cela est plus marqué chez un enfant. Tout petit enfant ressent un droit naturel et inné à tout ce qui existe. A un certain stade, il ressent : « Tout devrait m’appartenir, la lune, le soleil et les étoiles, tout devrait m’appartenir ». L’enfant ressent en toute simplicité et en toute innocence que tout lui appartient et il n’a pas le sentiment d’être privé de quoi que ce soit. Telle est la nature de l’ego, qui est l’Ego unique et indivisible.

C’est alors que, lorsque nous prenons conscience de notre personnalité limitante et que nous la considérons comme telle, que nos difficultés commencent. C’est alors que nous projetons sur cet être limité le désir que cet Être illimité a pour lui-même. Ainsi cela devient difficile, tant pour nous que pour les autres.

Effacer l’ego

Est-ce une mauvaise chose d’avoir un ego ? Devrions-nous essayer de s’en débarrasser ? Oui, c’est là le but de la vie, car il s’agit du faux ego. Passer du faux ego au véritable ego est précisément le but de la vie. La première étape consiste à prendre conscience de cet ego limité, à le nier et à en tirer le meilleur parti. Comment traiter l’ego ? On peut transformer un ego grossier en un ego magnifique. C’est la première étape. En effet, la première étape du respect de soi consiste à penser : « Je ne souhaite pas descendre en dessous d’un certain niveau ou d’un certain sentiment. Un tel sentiment ne devrait pas exister en moi, il me dégrade ». L’étape suivante consiste à ne garder que les sentiments et les pensées que nous trouvons beaux et satisfaisants.

L’étape suivante consiste à effacer l’ego, à le rendre moins aveugle, à atténuer ses prétentions et ses exigences, à le dresser de toutes les manières possibles, à le maintenir sous contrôle. Si nous ne le faisons pas, l’ego évolue dans le sens opposé. Il devient plus exigeant et, lorsque ses exigences ne sont pas satisfaites, il se met en colère et souhaite que quelqu’un souffre. Dès qu’il obtient un peu de satisfaction, il reprend de la vigueur, s’étend et s’affirme. Une personne qui manque de nourriture, qui souffre d’une faiblesse physique ou qui vient de traverser une maladie, devient plus aimable, beaucoup plus facile à vivre dans cet état d’effacement. Mais dès qu’on lui donne à manger, elle reprend de l’assurance et se sent beaucoup plus vivante dans son ego qu’auparavant.

S’observer soi-même

Lorsqu’une personne est gravement malade, elle devient un objet de compassion. Et à mesure qu’elle revient à la vie, l’ego revient lui aussi, devient plus exigeant et irritable, formule davantage de demandes et rend la relation plus difficile. Dans un cas, il s’agit d’un effacement plus grand de l’ego ; dans l’autre, d’un retour de l’ego.

Si l’ego ne trouve pas satisfaction, il exige tout ce qu’il désire et s’empare de tout ce qu’on lui refuse. Mais lorsque l’ego s’efface, la personnalité s’adoucit de plus en plus. D’une épine, elle devient une rose, et cette personnalité peut alors attirer tous les autres. Nous voyons comment une personne altruiste attire tout son entourage vers elle. Peut-être cette personne n’est-elle pas particulièrement douée ni extraordinairement intelligente, mais son altruisme est son plus grand charme. Pourquoi ? Parce que son âme n’est pas aveuglée. Mais la personne qui ne pense qu’à elle-même, qui ne parle que de ses propres préoccupations, de ses propres souffrances, quel fardeau ses propos représentent-ils pour les autres !

Les voies de l’effacement de soi sont nombreuses, mais la meilleure consiste à s’observer soi-même. C’est discerner ce qui provient d’un désir indésirable, ce qui découle d’une impulsion souhaitable. Et percevoir quel est ce désir qui jaillit d’une relation trop étroite avec notre propre personne, au détriment des autres. Une personne égoïste accorde en premier lieu la plus grande importance à sa propre satisfaction, puis à tout ce qui l’entoure : sa famille, ses amis, son pays. Il suffit d’un mot d’éloge pour que son visage s’illumine d’un large sourire avant même qu’il n’ait entendu ces louanges. En revanche, un mot d’éloge adressé à un proche le rend critique.

Les coups de la vie

Lorsqu’une personne est prête à mettre en balance ses ambitions, ses propres revendications, ce qu’elle mérite et ses mérites face aux revendications des autres, prête à reconnaître que les revendications des autres peuvent être justifiées, et à se placer du point de vue d’autrui, lorsqu’elle est capable de se mettre entièrement à la place d’autrui, lorsqu’elle est capable d’accorder tout le poids nécessaire aux qualités et aux exigences des autres par rapport aux siennes, alors elle est devenue altruiste.

Sur le chemin spirituel, la première difficulté, et presque la seule, est l’ego. Si l’on s’observe attentivement du matin au soir, on verra à quel point cet ego est sans cesse prêt à s’affirmer. Les Messagers l’ont tous reconnu. Hazrat Inayat Khan racontait l’histoire d’un derviche qui avait l’habitude de s’asseoir sous un arbre et, chaque fois qu’un mouton passait, il posait un couteau sur sa gorge et disait « mèèè », car ce mot signifiait « je ». Ainsi, il posait le couteau sur la gorge de son ego.

Il y avait un autre derviche qui tenait un gros bâton devant lui et, chaque fois que quelqu’un passait, il se levait et lui assénait un coup. Naturellement, cette personne lui rendait son coup. Ils se livraient alors à un combat acharné au cours duquel le derviche recevait de très nombreux coups. Puis il se rassoyait et se disait : « Voilà, j’ai fait du bien à mon ego ».

C’est comme la vie qui nous inflige de nombreux coups et, après en avoir reçu beaucoup, nous avons parfois l’impression d’en avoir tiré une leçon. Ce qui se passe, c’est que l’ego commence à s’amenuiser et à disparaître, et que le véritable ego commence à se révéler.

Le renoncement

Lorsqu’une personne fait ses premiers pas dans la vie, il est naturel qu’elle s’affirme à travers ses idées, certaines conceptions, ainsi que certains sentiments et pensées. Ce sont précisément ces idées, ces conceptions et ces points de vue qui constituent sa personnalité. Elle a le sentiment que si on lui enlevait tout cela, elle serait moins elle-même, cela la réduirait, ce serait une sorte de mort que de cesser d’être ceci ou cela. Mais en réalité, si elle pouvait y renoncer, elle deviendrait davantage elle-même, car elle acquerrait un autre point de vue, un autre sentiment et élargirait sa personnalité. Elle abandonnerait sa personnalité étroite pour gagner une personnalité plus large. Nous voyons que les grands esprits ont été ceux qui ont renoncé à leur personnalité.

Par exemple, on sait très peu de choses sur la personnalité de Shakespeare. Ses écrits n’en révèlent que très peu, et on ne sait pratiquement rien de ses goûts ni de ses aversions. Quelle était la religion de Shakespeare ? Il y a un idéal de Dieu, mais aucune mention d’une religion en particulier. Avait-il tel ou tel penchant ? On ne trouve pratiquement rien à ce sujet. On le qualifie de « Shakespeare universel », car sa conscience était extrêmement élargie. Les grandes âmes qui s’engagent sur la voie spirituelle sont ainsi : leur personnalité s’est élargie, elle incarne tant de choses.

La première étape consistant à renoncer à ce que nous considérons comme notre personnalité a été appelée « initiation ». C’est une sorte de mort, mais c’est en réalité un retour à la vie. Roumi a dit :

« Je ne crois pas que l’homme deviendra finalement moins ».

Du point au cercle

Il en va de même pour cette mort au sens figuré : on ne devient pas moins. Ce qui a disparu d’une part est rendu, est accru par l’élargissement de la conscience, par l’élargissement de la personnalité. Une personne ayant traversé cette expérience accède à la vie de l’ensemble. Elle en vient à reconnaître peu à peu : « Ce n’est pas moi qui existe, ce moi limité que j’ai appelé “moi” et que j’ai pourtant ressenti comme une limitation. Cela m’était pénible. C’est l’Unique qui existe ». Et c’est alors qu’elle peut dire :

« Depuis que j’ai réalisé en moi l’Être Unique, le seul Être, je me sens moi-même ».

Tel est le cheminement spirituel : passer du point, qui est le moi limité, au cercle, qui est le Soi illimité. Prendre conscience de l’Éternel, de la Vie unique et seule, de l’Ego unique, du seul Être qui existe. Et la première étape sur cette voie consiste à effacer progressivement l’ego.

La croissance de l’ego

Question : Pensez-vous que l’ego grandisse grâce à la chance et au bonheur ?

Réponse : Tout dépend de la manière dont cela se passe. Si le bonheur est accueilli avec gratitude, avec sérénité, avec le souhait que les autres puissent eux aussi profiter de ce bonheur, alors il embellit l’ego et le fait s’épanouir. Ce n’est pas nécessairement la souffrance seule qui est bénéfique. Le bonheur est particulièrement bénéfique s’il est accueilli dans un esprit de gratitude.

Question : S’agit-il d’une question d’expansion et de contraction ?

Réponse : Oui, certainement, la pensée de soi est toujours limitante. Il faut toutefois accorder une certaine attention à soi-même. Une personne qui s’oublierait complètement se trouverait dans un état qui n’est pas naturel.

Question : Cela signifierait-il que, dans une certaine mesure, le travail de la vie dans ce monde consiste à développer sa personnalité, puis à la subordonner à l’étape supérieure ?

Réponse : La première étape consiste à devenir un bel ego, un ego qui n’ait que des pensées et des sentiments satisfaisants.

Question : La déception liée à l’incapacité d’embellir son ego ne risque-t-elle pas, en réalité, de renforcer l’ego ?

Réponse : Si l’on s’y attarde trop, et si cela a pour effet d’empêcher une personne de progresser, si cela la décourage ou la rend indifférente et insensible, il vaut mieux l’oublier. Mais il faut garder l’espoir de faire toujours mieux.

Question : Il existe une école de pensée selon laquelle, pour les personnes souffrant d’un complexe d’infériorité, il faudrait d’abord renforcer l’ego, puis, une fois celui-ci renforcé, l’embellir. Cela ne va-t-il pas directement à l’encontre de l’enseignement soufi ?

Sharifa Goodenough : Dans quel sens entendent-ils ce « renforcement de l’ego » ?

Le complexe d’infériorité

L’interlocuteur : Dans un sens positif. Les anthroposophes insistent sur le renforcement de l’ego. Ils affirment que leur méthode consiste à renforcer l’ego jusqu’à ce qu’il devienne dominant et puissant, puis à l’embellir et à le raffiner.

Réponse : Bien sûr, le complexe d’infériorité est cet état de découragement et d’abattement dans lequel une personne se dit : « Je ne peux en aucun cas être meilleur que je ne le suis. Je ne peux pas réussir davantage que je ne le fais déjà. Je suis cantonné à cette position d’infériorité ».

Mais cela constitue bien sûr une sorte de contradiction en soi, car si une personne a atteint un objectif dans la vie, cela ne peut la satisfaire que temporairement. Par exemple, si une personne souhaite devenir photographe, elle est satisfaite lorsqu’elle est photographe. Mais si elle doit s’arrêter avant d’y parvenir et qu’elle n’y est pas parvenu, alors elle est insatisfaite. Si une personne souhaite écrire et n’y parvient pas, cela montre que son désir intérieur est plus grand que sa capacité extérieure. Ce qu’il faut développer et renforcer, c’est cette force et cette faculté intérieures. Ce qu’il faut renforcer, c’est la volonté. Cette personne a besoin de la volonté pour soutenir sa propre intention, afin de ne pas se laisser abattre par les déceptions ou les critiques. En ce sens, le « moi » peut être renforcé jusqu’à ce qu’il devienne assez fort pour faire ce qu’il souhaite.

Bien sûr, ce qu’on appelle un complexe d’infériorité est le résultat d’une rumination sur ses limites. Si une personne s’attarde sur ses limites, est déçue et perd espoir, elle entre dans cet état. Mais dès qu’elle réalise qu’il existe un esprit tout-puissant, que cet esprit est en elle, alors cet état doit disparaître.

La forte personnalité

Question : Hazrat Inayat Khan a dit que le véritable orgueil naît dès l’instant où l’ego limité disparaît du champ de vision de la conscience. Comment faut-il interpréter cela ?

Réponse : Je dirais que, de même que toute la manifestation existe pour l’orgueil du Créateur – afin qu’Il puisse voir Sa propre beauté innée et s’en réjouir -, de même, dès l’instant où une personne cesse d’éprouver de la vanité pour son moi limité, elle ressent l’orgueil de l’Être Tout Entier. On dit parfois, en termes religieux, que le monde est fait pour la gloire de Dieu. C’est la même idée que celle de l’orgueil de l’Être Unique.

Question : Est-il également vrai que les personnes qui se sont surpassées, qui ont vaincu leur faux ego, donnent l’impression d’avoir une personnalité plus forte ?

Réponse : Il n’y a pas de plus grande force que de se surpasser soi-même. Celui qui s’est surpassé est plus grand que celui qui a conquis une ville. Et celui qui règne sur cette cité qu’est le corps est plus grand que le souverain d’une ville.

Question : Pourquoi tant d’artistes créateurs ont-ils un ego fort ?

Réponse : Tout d’abord, ont-ils vraiment un ego fort ? Je dirais que quiconque ressent profondément la beauté est absorbé par cette beauté. Nul ne peut être un grand artiste s’il ne ressent pas profondément la beauté. Celui qui se perd dans la beauté, qui s’absorbe en elle, se perd lui-même. Ainsi son ego disparaît de son champ de vision.