
Il existe deux points de vue différents sur toutes les choses du monde, le libéral et le conservateur, et chacun de ces points de vue donne à la personne un sentiment de satisfaction parce qu’il y a dans chacun d’eux une certaine dose de vertu.
Lorsqu’une personne regarde sa famille d’un point de vue conservateur, elle prend conscience de la fierté familiale et agit de toutes les manières possibles pour maintenir l’honneur et la dignité de ses ancêtres. Elle suit la tradition chevaleresque de ses ancêtres et, en considérant la famille de ce point de vue, elle défend et protège ceux qui appartiennent à sa famille, qu’ils soient dignes ou indignes. Elle contribue ainsi à maintenir une flamme allumée, peut-être il y a des années, en la tenant dans sa main tout au long de sa vie, comme une torche qui guide son chemin.
Lorsque l’on regarde sa nation d’un point de vue conservateur, on éprouve un sentiment de patriotisme, qui est aujourd’hui le substitut de la religion dans le monde moderne.
C’est sans doute une vertu que de commencer à considérer toute sa nation comme une seule famille. Ce n’est pas de ses propres enfants que l’on se soucie, mais des enfants de la nation. L’homme donne sa vie quand l’occasion se présente pour défendre sa nation, la dignité, l’honneur, la liberté de ses concitoyens.
L’esprit d’individualisation
L’esprit conservateur est l’esprit d’individualisation, qui est le thème central de toute la création. C’est cet esprit qui se concentre comme le soleil, autrement la lumière serait omniprésente. Et c’est la puissance de cet esprit agissant dans la nature qui maintient de nombreuses branches ensemble sur une seule tige, et plusieurs feuilles ensemble sur une seule branche. C’est encore cet esprit qui travaille dans le corps de l’homme qui maintient les mains et les pieds de l’homme ensemble, ce qui fait de lui une entité individuelle.
Mais il y a toujours un danger que cet esprit, s’il est augmenté, produise une congestion. Lorsque l’orgueil familial est trop fort, l’homme ne vit que dans son orgueil, oubliant son devoir envers l’humanité et ne reconnaissant rien de ce qui l’unit aux autres au-delà du cercle restreint de sa famille. Lorsque cette congestion se produit dans une nation, il en résulte toutes sortes de catastrophes, telles que des guerres et des révolutions, avec violence et destruction. Le cauchemar que le monde vient de traverser était le résultat d’une congestion mondiale, produite par l’exagération de ce même esprit.
Cela montre qu’il n’est pas vrai que la vertu est une chose et que le péché en est une autre. C’est la même chose qui était autrefois vertu qui devient péché. La vertu et le péché ne sont pas une action, mais une condition. C’est l’attitude qui pousse à une certaine action. C’est le résultat d’une action qui en fait un péché ou une vertu.
La vie est mouvement, la mort est l’arrêt du mouvement. Ainsi, la congestion l’arrête et la circulation le fait avancer. L’esprit conservateur est utile dans la mesure où il est en mouvement, c’est-à-dire dans la mesure où il s’élargit.
L’illusion de profit
Si une personne qui était autrefois fière de sa famille, après avoir fait son devoir envers son peuple, fait le pas suivant pour aider sa nation, elle progresse. Sa fierté familiale, son patriotisme sont sans doute une vertu. En effet, car ils le conduisent d’une chose à une autre, meilleure que la première. Cependant, si sa famille fait qu’un homme est tellement absorbé par sa fierté et l’intérêt qu’il lui porte que personne d’autre n’existe pour lui dans le monde que son propre entourage, ou lorsqu’une personne ne pense qu’à son peuple et que rien d’autre ne l’intéresse, les autres n’existent pas pour elle. Dans ce cas, sa fierté familiale ou son patriotisme deviennent un voile sur ses yeux, l’aveuglant au point de le rendre incapable de servir les autres ou les siens.
Dans l’égoïsme, il y a une illusion de profit, mais en fin de compte, le profit atteint par l’égoïsme s’avère sans valeur. La vie est la chose principale à considérer,. La vraie vie est la vie intérieure, la réalisation de Dieu, la conscience de son esprit. Lorsque le cœur humain devient conscient de Dieu, il se transforme en mer et se répand, étendant les vagues de son amour à l’ami et à l’ennemi, se répandant de plus en plus et atteignant la perfection.
La démocratie extérieure et l’aristocratie intérieure
Le message soufi n’est pas nécessairement un message de pacifisme. Il n’enseigne pas à faire la paix à tout prix. Il ne condamne pas la fierté familiale ou le patriotisme. Et il ne prêche même pas contre la guerre. Le message consiste à rendre l’homme conscient des paroles du Christ :
« Nous vivons, nous nous mouvons et nous avons notre être en Dieu. »
Il faut en prendre conscience et reconnaître la fraternité de l’humanité dans la réalisation de Dieu. La conséquence naturelle en sera l’émergence d’un esprit de fraternité et d’égalité et résultera dans la préparation de la démocratie extérieure et de l’aristocratie intérieure, qui est la noblesse de l’âme, dont la perfection se trouve sous la suprématie de Dieu.
Suresnes, dimanche 30 juillet 1922
Publié dans La reconstruction du monde – La fraternité – cahier n°2 – chapitre 12
