L’espoir

L’espoir – 1

Pour ceux qui, dans leur dépression, ont le cœur brisé, le mot « espoir » est effrayant, pour eux l’espoir est un poison. Si vous leur parlez d’espoir ils vous disent – « ne m’en parlez pas, je ne veux rien en savoir ». Avoir ainsi le cœur brisé est pire que la mort. Ceux-là sont sans ambition, sans espoir, sans vie. Celui qui a le cœur brisé est un mort vivant, il respire encore mais son cœur est mort, sa vie s’en est allée avec l’espoir qu’il a perdu. Il peut être jeune encore mais il est devenu vieux.

Pour celui qui est sans cœur l’espoir est un mot ridicule. Celui dont le cœur est incapable de sentiment dira : « L’espoir ? Qu’est-ce que c’est ? Voyez ce que vous pouvez faire et faites-le, ne rêvez pas ». Telle est la personne matérialiste qui ne voit pas plus loin que les possibilités matérielles.

L’espoir est le mobile sous-jacent de la manifestation

Dans la vie du Christ, nous voyons que les ennemis, les difficultés et le manque d’appuis l’entouraient de toutes parts, mais que sa confiance dans la vérité du Message lui donna l’espoir pour le mener à bonne fin. S’il n’avait pas eu cet espoir, cette pensée : « Je vais apporter le Message », quelle possibilité matérielle aurait-il eue de le répandre ? L’espoir est le mobile sous-jacent de toute la manifestation. La nature a tout d’abord espéré créer le monde, ensuite elle l’a créé.

En Orient, les gens ont l’habitude de dépendre de « Kismet« , la fatalité et cela est une source de faiblesse. Si l’astrologue dit à un brahmane : « Dans tant d’années, telle calamité s’abattra sur vous », le brahmane ne fait même pas l’effort de lutter contre le malheur, il l’attend et l’accepte. Si on dit à quelqu’un : « En telle année, vous tomberez très malade », il n’essaie même pas d’éviter la maladie. Les Orientaux ne considèrent pas que l’espoir puisse conjurer le malheur et puisse même détourner l’influence des astres. Lorsqu’il n’existe aucune possibilité d’atteindre un objectif, un grand espoir permet de l’atteindre.

Sans parler des mystiques, on peut voir cela à l’œuvre dans l’histoire des rois. Mahmoud Ghasnawi était un esclave ; quelles étaient ses chances de devenir roi ? Armé de son seul espoir, il partit du Turkestan et fonda un royaume en Afghanistan.

Les grandes conquêtes ont été accomplies grâce à l’espoir

On raconte à propos de Timour qu’un jour il s’était endormi dans la jungle. Sa vie était alors si difficile qu’il n’avait même pas un endroit où se reposer, à peine un vêtement rien. Un derviche qui passait par là vit Timour allongé dans le soleil brûlant, là où pas même un animal ne se serait couché. Il s’approcha et vit dans cet homme certains signes de grandeur. Mais il vit aussi en lui un signe de malchance : il dormait les jambes croisées. Il vit que l’homme faisait lui-même obstacle à ses entreprises. Ce derviche avait un bâton et il frappa Timour si fort qu’il lui brisa la jambe.

La douleur réveilla Timour qui dit : « Hé ! Derviche, ceci est vraiment méchant. J’ai déjà si peu de chance et tu me brises encore la jambe ! ». Le derviche répondit : « Mon fils ta malchance est partie, tu seras empereur ». Cela semblait bien improbable : Timour n’avait pas d’armée, pas même de vêtement et il avait maintenant une jambe cassée. Mais des années plus tard après bien des efforts, il devint l’empereur Timour-Leng.

Tous les grands travaux ont été accomplis grâce à l’espoir. Sans espoir l’ingénieur n’aurait pas construit de pont sur la Tamise. Il espéra et ensuite il le construisit. Sans l’espoir, le canal de Suez, qui semblait une entreprise impossible n’aurait pas été percé

Espérer jusqu’au dernier soupir

On pourrait demander : « Pendant combien de temps dois-je espérer ? J’ai espéré une fois et mon espoir a été déçu ; j’ai espéré une deuxième fois et mon espoir a été déçu ; j’ai espéré une troisième fois et mon espoir a encore été déçu ». Je répondrai : « Espérez jusqu’à votre dernier soupir. Aussi longtemps qu’il vous reste un souffle de vie, espérez ».

Quelqu’un peut perdre espoir dans sa profession ou son commerce. Par exemple, on peut avoir pris des leçons de chant pendant quelques mois ou quelques années et se dire ensuite : « Je ne fais pas de progrès, je devrais arrêter de chanter, je crois que je n’ai pas de voix ». Ou l’on pourrait penser : « Mon travail ne marche pas bien, je ne réussis pas, je devrais laisser tomber ». L’erreur n’est pas de changer de travail ou de profession, mais d’abandonner. Quelqu’un qui pense : « A présent je veux devenir poète » et qui devient poète ne manque pas d’espoir. Celui qui se dit : « A présent je veux composer » et qui devient compositeur ou : « Je veux être professeur » et qui le devient, celui-là n’est pas dépourvu d’espoir.

On dit que la médecine a maintenant trouvé des remèdes pour beaucoup de maladies, mais je dis que la cause de la plupart des maladies est le manque d’espoir. Il n’existe en pharmacie aucun médicament aussi efficace pour toutes les maladies que l’espoir. Même si la maladie est incurable, l’espoir la guérit.

Espérer avec considération

La question est alors de savoir ce qu’il faut espérer et ce qu’il ne faut pas espérer. Une personne avisée n’espérera jamais l’impossible. Espérer être reine quand on n’a aucune possibilité d’être reine, c’est espérer l’impossible. Nous devons d’abord savoir ce qui est possible – c’est la sagesse même – ensuite espérer. Le Coran parle de Khawf, l’espoir bien considéré. Ce mot ne signifie pas « crainte », comme on l’a traduit mais « considération, réflexion ». L’espoir qui tient compte du but poursuivi par la création, qui prend Dieu en considération, cet espoir-là est toujours juste. L’espoir sans cette considération est faux.

Pourquoi « avec considération » ? Parce que nous ne devons pas espérer ce qui est mal, ce qui est mauvais. Nous devons espérer en gardant à l’esprit la crainte de Dieu. L’espoir doit être si fort que si aujourd’hui nous n’avons pas un sou, nous devons penser que nous avons toutes les chances d’être millionnaire demain ; si aujourd’hui notre propre famille ne nous connaît pas, demain nous aurons toutes les chances d’être connu du monde entier.

L’espoir – 2

Il n’est pas de plus grande souillure que la souillure du désespoir. La faiblesse peut parfois provoquer le désespoir. Un malade pourra penser : « Je suis si faible que je ne peux aller mieux ». Ou la faiblesse est due à l’âge, quelqu’un pensera : « Je suis vieux il ne me reste pas grand-chose à accomplir » et cela le rendra triste et découragé ; il pourrait en réalité avoir la force de faire bien davantage, mais la perte de l’espoir le rend vieux. Un homme qui boit ou qui joue ou qui a un vice quelconque peut penser : « Je suis trop faible je ne peux en être guéri ».

A côté de la faiblesse physique et de la faiblesse du grand âge, une blessure du cœur peut aussi provoquer le désespoir. Ceci nous montre à quel point nous devons être attentifs à ne pas blesser le cœur d’un autre et à ne pas permettre que notre cœur soit blessé. En Inde nous sommes très attentifs à cela : « diljoy« , ne pas blesser le cœur d’un autre est le plus grand enseignement de la morale ; ne pas blesser le cœur d’un parent, d’un ami ni même le cœur d’un ennemi. Notre propre cœur doit également être protégé par des fortifications.

La sensibilité du cœur

On raconte l’histoire d’un homme qui se rendit chez le Chérif de La Mecque et lui dit que le chameau qu’il montait était en fait le sien et lui avait été volé. Le Chérif lui demanda s’il avait des témoins. Non, il n’en avait pas.

« Mais – dit le Chérif – quelle preuve as-tu que ce chameau est vraiment le tien ? Comment le reconnais-tu ? ». L’homme répondit : « Mon chameau a deux taches noires sur le cœur » – « Sur le cœur ? dit le Chérif, comment le sais-tu ? » L’homme répondit : « Les animaux sentent comme nous, mon chameau qui est une chamelle, a eu deux petits et par deux fois ils sont morts, à chaque fois j’ai vu la chamelle lever les yeux au ciel et pousser un cri qui ressemblait à un soupir, un long profond soupir, et ce fut tout. C’est ainsi que je sais qu’elle a deux taches noires sur le cœur ». Le Chérif sortit deux pièces d’or et dit : « Reprends ton chameau ou prends le prix de ta découverte ». Si le cœur d’un animal peut sentir à ce point, combien peut sentir le cœur de l’homme !

Éviter de toucher le cœur

L’homme a été créé avec un cœur très sensible.

Un poète a écrit en hindoustani :

« Le cœur de l’homme a été créé pour le sentiment.
Pour la louange et l’adoration les anges du Ciel sont légion. »

Le cœur de l’homme a une grande capacité de sentiment, il est très sensible au moindre coup. Nous devons être très prudents de ne pas le toucher sous peine de le blesser. Blesser le cœur d’un autre est le plus grand péché, faire plaisir au cœur d’un autre est la plus grande vertu. Celui qui a appris cette morale a appris toute la morale qui existe.

Si nous ne protégeons pas notre cœur du mal, nous pouvons être tués à tout moment.

Le poète Amir dit :

« Pourquoi ne m’as-tu pas tué avant de blesser mon cœur ?
Il aurait mieux valu me tuer d’abord ».

Nous devons voir ce qu’est le monde et ce qu’il peut donner. Nous devons donner et ne pas espérer obtenir autant que ce que nous donnons. Un coup en réponse à une bonté, une gifle en retour pour un bienfait, voilà ce que donne le monde. Nous ne devons pas attendre que le monde soit comme ce qu’il attend de nous. Si l’on nous fait un peu de bien tant mieux. Sinon cela n’a pas d’importance. Le monde ne comprend pas à la façon dont nous comprenons. L’intérêt matériel rend les gens tellement aveugles que pour une question d’argent ou d’intérêt ou le partage d’une terre ou d’une propriété, l’enfant, l’épouse, le parent ou l’ami le plus proche se retournera contre nous. Un poème sanscrit dit que lorsqu’une question d’argent survient, il n’est plus de père ni de frère qui tienne.

L’espoir d’une autre vie

Nous devons nous fortifier le cœur afin de rester toujours égal, toujours clément, généreux, serviable. Lorsqu’une personne a compris cela, vient alors cet espoir intérieur qui réside dans chaque cœur, l’espoir d’une autre vie. Si l’on demande à qui que ce soit pourquoi l’homme doit travailler toute la journée sans pouvoir consacrer de temps à ce qu’il aime, si on lui demande pourquoi l’homme doit quitter ses parents pour partir travailler, pourquoi les amants doivent se séparer, la réponse est invariablement la même : « C’est la lutte pour la vie ». Si cette vie-ci a tant de prix quelle doit être la valeur de cette autre vie !

L’homme porte en lui l’espoir d’une autre vie, une vie immuable, immortelle et éternelle. C’est parce que notre conscience est tellement attachée au moi que nous ne sommes pas conscients de cette autre vie. Il est très préjudiciable que le moi extérieur de l’homme se tienne toujours en face de nous, parce que c’est lui qui nous fait penser : « J’ai été offensé, j’ai été mal traité, j’ai été délaissé » ; toujours « je », « je »et encore « je ».

La perte du moi extérieur

Un derviche avait coutume de dire : « Un couteau sur la gorge de man. » Man (prononcé “m-è-è-è-n”) en Hindi, signifie “je”. A ceux qui lui demandaient ce qu’il voulait dire le derviche répondait : « Les chèvres et les moutons disent : mè-èn, mè-èn, mè-èn, pour cela je dis qu’on leur mette le couteau sous la gorge. Un homme qui dit « je » mérite d’être tué comme les chèvres et les moutons qui sont égorgés parce qu’ils disent « man ».

Lorsque ce « je » a été tué, lorsque la conscience de ce « je » est perdue vient alors la conscience que dans toute l’existence il n’y a que « je » – pas « toi », pas « lui », pas « elle ». L’illusion nous fait distinguer « toi », « lui », « elle », mais en réalité il n’y a que « je ». Lorsque le moi extérieur est perdu, un parfum, une beauté, un magnétisme se dégagent de la personnalité. L’homme voit alors la manifestation de Dieu dans chaque être et, devant chaque être il se prosterne. Les poèmes soufis parlent de la tyrannie du Bien-Aimé. C’est cela la tyrannie du Bien-Aimé, la confrontation avec la manifestation ; c’est le stade de l’adoration.

Il reste encore l’étape de la réalisation de la fusion en Dieu, mais celle-ci est une étape ultérieure. L’étape de l’adoration vient en premier. Si un prêtre voit un insensé faire des choses folles, il dira avec autorité : « C’est un pécheur ». Mais le Soufi dit : « Je suis pire que lui, je n’ai pas le droit de le condamner. Je suis un adorateur, je dois voir en lui la manifestation de Dieu, je dois le vénérer, le révérer, le servir et accomplir ainsi le but de ma vie ».

Aphorismes

J’espère toujours, l’espoir est ma plus grande force.

Je ne demande pas que mes espoirs soient comblés,
car le combustible entretient le feu qui brûle.

Mes espoirs sont maintenus en vie dans ma foi.


L’Art d’être – Le privilège d’être humain – recueil posthume de conférences – chapitre 33

Sera publié dans Psychologie – Art de la personnalité – Art d’être – cahier n°6