
Le mot « mental » vient du sanskrit, manas, et signifie mental et aussi « man » (homme en anglais). Le mot lui-même explique que l’homme est son mental. Comme le mot « mental » n’a pas la même signification pour tous ceux qui l’utilisent habituellement, je crois préférable d’utiliser le mot « esprit ».
L’esprit est un ensemble de cinq facultés différentes : la pensée, la mémoire, la raison, le sentiment et l’ego, et chacun de ces aspects est de deux ordres.
La pensée et l’imagination
L’esprit crée la pensée et l’imagination. L’esprit qui travaille sous le contrôle de la volonté produit la pensée et lorsqu’il travaille automatiquement il produit l’imagination. Une personne réfléchie est donc différente d’une personne imaginative. La pensée est concrète parce qu’elle est construite, elle est produite par la volonté. Une personne réfléchie est donc fiable et plus équilibrée parce qu’elle garde les pieds sur terre. La personne imaginative, au contraire, flotte dans les airs, elle monte et descend au gré de son imagination. Elle peut atteindre les sommets du ciel ou tomber au plus profond de la terre ; elle peut flotter du nord au sud, de l’est à l’ouest. Toutefois, la pensée comme l’imagination ont toutes deux leur rôle particulier.
Le travail automatique du mental
Le travail automatique du mental qui produit l’imagination possède sa force, son inspiration, sa beauté particulière. Les poètes, les musiciens, les sculpteurs créent par l’imagination et ils vont plus loin que les gens ordinaires. Cela montre seulement que le travail automatique du mental a un grand pouvoir malgré le danger d’un déséquilibre.
On voit si souvent un génie, un compositeur, un poète, un artiste de grand talent qui est déséquilibré parce que l’imagination fait flotter l’esprit dans l’espace. Celui qui flotte court le risque de tomber, mais il peut aussi monter plus que quiconque. Pour l’homme pratique et de sens commun, un artiste ou un compositeur semble très peu pratique et parfois même très naïf et puéril. Et de son point de vue il a raison car si grand que soit un ballon, cela reste un ballon, et il se tient dans l’air. Ce n’est pas un chariot dont on peut être sûr qu’il restera où on l’a déposé. Un ballon flottera et nul ne sait où il vous emportera. Toutefois le chariot reste sur terre, jamais il ne va dans l’espace ; il n’appartient pas à l’air. Etant un chariot, il ne connaît pas la joie de l’ascension.
La pensée a sa place ; elle est solide, concrète, nette. Une personne réfléchie se perd rarement car elle a du rythme, de l’équilibre. Elle ne peut pas flotter mais elle marche et on peut compter sur elle.
La quête spirituelle
En ce qui concerne l’aspect spirituel relatif à la pensée et à l’imagination, il existe deux sortes de chercheurs de la vérité spirituelle ; le penseur et l’imaginatif. L’imaginatif se précipite sur la religion, il ne marche pas, il fonce. Il se délecte des superstitions, il raffole des dogmes et des croyances, il s’intéresse aux histoires et aux légendes amusantes ou étranges concernant la religion, il entretient les croyances qui l’impressionnent. Et pourtant, malgré toutes ses erreurs et ses faiblesses, l’imaginatif est celui qui sera toujours capable de concevoir l’idée de Dieu et de l’au-delà.
Celui qui est dépourvu d’imagination est incapable d’atteindre le zénith de l’idéal spirituel et religieux. Une personne intellectuelle ou matérialiste sans imagination reste souvent sur terre comme l’animal comparé à l’oiseau ; lorsque l’oiseau s’envole, l’animal le suit des yeux et souhaite voler, mais il ne le peut pas, il n’a pas d’ailes. L’imagination a deux ailes attachées au cœur pour lui permettre de s’élever.
Le penseur à la recherche de l’idéal spirituel a aussi son importance parce qu’il ne se laisse pas influencer par des dogmes et des croyances superficielles. On ne peut l’abuser, il est réfléchi et chacun de ses pas sera peut-être lent, mais sûr. Il n’atteindre pas l’idéal spirituel aussi rapidement que l’imaginatif mais s’il le veut, il l’atteindra lentement mais sûrement.
La mémoire
Le deuxième aspect de l’esprit est la mémoire qui, elle aussi, a deux faces. Il est des choses que nous n’avons pas besoin de chercher, elles sont toujours claires dans notre mémoire ; les chiffres, les noms et les visages de ceux que nous connaissons, nous n’avons qu’a tendre la main pour les toucher, nous nous les rappelons chaque fois que nous le souhaitons, ils sont toujours vivants dans notre mémoire. Dans cette partie de la mémoire il existe une photographie de tout ce que nous avons vu, connu ou entendu, même l’espace d’un instant. Cette photographie reste là et un jour ou l’autre, parfois avec difficulté, nous pouvons la trouver.
En plus de ces deux faces, la mémoire est encore attachée à une sphère plus profonde. Cette sphère est la mémoire universelle, en d’autres termes l’Esprit divin ; dans cette sphère nous nous souvenons non seulement de ce que nous avons vu, connu ou entendu mais nous touchons également quelque chose que nous n’avons jamais vu, connu ou entendu. Tout cela s’y trouve aussi, mais pour le trouver il faut que les portes de cette mémoire soient ouvertes.
Le raisonnement
Le troisième aspect de l’esprit est le raisonnement qui est, lui aussi, de deux ordres. L’un est l’affirmation, l’autre est à la fois affirmatif et négatif. Le raisonnement affirmatif est celui que nous connaissons tous. Lorsque quelqu’un a fait faillite, nous avons toute raison de penser qu’il n’a pas d’argent du fait même qu’il est en faillite. Lorsque quelqu’un montre son vilain côté, nous savons qu’il est méchant parce que les gens le disent mauvais. Toute cause apparente nous amène à conclure que les choses et les circonstances sont comme ceci ou comme cela. Ceci est un type de raisonnement.
Le raisonnement supérieur
L’autre type de raisonnement est la raison profonde qui à la fois affirme et infirme. Si quelqu’un est devenu pauvre, nous disons alors : « Oui, il est devenu pauvre – et riche ». Si quelqu’un a échoué, nous disons : « Oui, il a échoué – et pourtant gagné ». On touche ici à un raisonnement supérieur. La raison supérieure soupèse deux choses en même temps : On dira alors : « Ceci est vivant », et on dira en même temps : « Ceci est mort », ou « Ceci est à la fois mort et vivant ». Tout ce que l’on voit donne une raison d’en nier l’existence tout en affirmant la contraire – à tel point que lorsque l’on a une raison de dire : « Ceci est sombre », en vertu de cette raison supérieure on dira que ceci est lumineux.
Lorsqu’on atteint cette raison supérieure, on commence à désapprendre, comme le disent les mystiques, tout ce qu’on a un jour appris à reconnaître comme tel. On désapprend et on commence à voir exactement le contraire. En d’autres termes, il n’y a pas de bon qui n’ait un mauvais côté, ni de mauvais qui n’ait un bon côté. Nul ne s’élève sans tomber et nul ne tombe sans la promesse d’une élévation. On voit la mort dans la naissance et la naissance dans la mort.
Cela paraît très étrange et c’est une vision particulière mais c’est en même temps une étape. Lorsqu’on s’élève au-dessus de ce qu’on appelle la raison, on atteint cette raison qui est également contradictoire. Ceci explique l’attitude du Christ lorsqu’on lui amena un délinquant ; il n’eut d’autre attitude que celle du pardon : il ne voyait là aucun mal. C’est cela, regarder du point de vue de la raison supérieure.
Le sentiment
Le sentiment est la quatrième faculté de l’esprit. Et le sentiment est différent de la pensée et de l’imagination, il a ses propres vibrations et sa sphère particulière. La pensée et l’imagination sont à la surface de l’esprit, le sentiment est dans sa profondeur.
Le sentiment aussi a deux aspects : l’un s’apparente à la chaleur, l’autre à la flamme. Que l’on aime ou que l’on souffre, le sentiment est intense, c’est une sensation qui ne peut être comparée à l’expérience de la pensée ou de l’imagination. Une personne sensible possède une autre conscience, vit dans une sphère différente. Une personne sensible possède un monde différent qui lui est propre. Elle peut marcher parmi les foules et vivre dans le monde et pourtant ne pas appartenir au monde. Lorsque le sentiment s’éveille dans l’être humain, sa conscience se modifie. Il est soulevé, il touche les abîmes, il pénètre l’horizon, il écarte ce qui se trouve entre l’homme et le sens profond de la vie.
Les vibrations du cœur
Existe-t-il au monde quelqu’un qui prétendra n’avoir pas de sentiment ? Et pourtant il y a des cœurs de pierre et de fer, des cœurs d’argile et de diamant, des cœurs d’argent et d’or, des cœurs de cire et de papier.
Il y a en ce monde autant de sortes de cœurs qu’il y a d’objets différents. Certains objets retiennent la chaleur plus longtemps, certains s’enflamment instantanément. Il y a des objets qui deviennent chauds ou froids en un instant, d’autres fondront aussitôt que la flamme les touche, et d’autres encore que l’on pourra mouler pour en faire des ornements. Telles sont les facultés du cœur. Des gens différents ont différentes sortes de cœurs, et celui qui connaît les cœurs les traite chacun différemment.
Mais comme nous ne pensons pas à cet aspect du sentiment, nous croyons que tous les hommes sont les mêmes. Bien que chaque note soit un son, toutes les notes ne sont pas les mêmes, elles varient en tonalité, en vibrations ; ainsi l’homme varie suivant la tonalité, les vibrations de son cœur. Suivant les vibrations de son cœur, il sera spirituel ou attiré vers la matière, noble ou ordinaire. Cela ne dépend pas de ce qu’il fait ou de ce qu’il possède en ce monde ; il est petit ou grand suivant la manière dont son cœur vibre.
Les êtres remarquables
Toute ma vie j’ai eu le plus grand respect pour ceux qui ont peiné dans le monde, pour ceux qui ont lutté toute leur vie et atteint une certaine grandeur, même matérielle ; et me trouver devant eux m’est toujours apparu comme quelque chose de très sacré. Comme cela était au centre de mes intérêts, j’ai entrepris un pèlerinage parmi les grands hommes en Orient.
Parmi ces visites remarquables à des écrivains, des sages, des philosophes et des saints, j’ai rencontré un grand lutteur, un géant. Comme j’éprouvais cette admiration pour les hommes de grand labeur, je pensais qu’il me fallait aussi rencontrer cet homme. Et, le croiriez-vous – ce géant au corps monstrueusement musclé avait par ailleurs une nature si sympathique et avenante, une telle simplicité et une telle gentillesse que j’en fus surpris et que je pensai : « Ce n’est pas son apparence de géant qui l’a fait grand, ce qui l’a fait grand est ce qui l’a attendri et rendu doux ».
Le derviche et l’empereur
Il y a une vieille histoire à propos d’un derviche. Les derviches sont ces vagabonds qui pensent profondément, et dont la vie est de se promener. Un derviche se tenait dans une rue de Delhi. L’empereur était sur le point de passer par cette route. Vinrent d’abord, les pages qui couraient devant la garde rapprochée, ils poussèrent le derviche, disant : « Eloigne-toi, oh derviche, ne vois-tu pas que l’empereur arrive ? ». Le derviche dit en se déplaçant : « C’est pourquoi ». Puis il revint et se tint au premier rang. Les gardes du corps vinrent en disant : « Loin, loin derviche ! » Alors il fit deux pas en arrière et dit : « C’est pourquoi ». Il se remit devant. Quelques nobles arrivèrent à cheval. Ils ont seulement détourné leurs chevaux de l’endroit où le derviche se tenait, et il dit : « C’est pourquoi ».
Puis l’empereur vint, tandis que le derviche se tenait au même endroit. L’empereur vit ce derviche sans chapeau, avec une robe rapiécée, et il le salua lui-même. Et le derviche dit : « C’est pourquoi. Telle est la vie ».
Le sentiment est une vibration
Le sentiment est une vibration. Le cœur, qui est le véhicule, l’instrument du sentiment, crée un phénomène, si seulement on observe la vie avec attention. Si l’on chagrine quelqu’un, ce chagrin vous revient ; si on fait plaisir, ce plaisir vous revient. Si vous donnez de l’amour à quelqu’un, cet amour vous revient, si vous donnez de la haine, cette haine vous revient sous une forme ou une autre. Que ce soit sous forme de chagrin, de maladie, de santé, de succès, de joie ou de bonheur, cela ne manque jamais de revenir sous une forme ou une autre.
D’habitude on ne pense pas à cela, et quand quelqu’un occupe une position dans laquelle il peut commander aux gens et leur parler avec brusquerie, il ne pense jamais à ces choses. Chaque petit sentiment qui se forme dans le cœur de l’homme et qui dirige ses actes ou ses paroles produit une certaine réaction et rebondit, bien que parfois cela prenne du temps. Mais ne pensez pas que vous puissiez jamais détester quelqu’un, même en plus légère pensée, sans que cela ne vous revienne ; un jour, sans aucun doute cela revient.
Et si vous avez de la sympathie, de l’amour, de l’affection, de l’amitié pour quelqu’un, même sans le lui dire, cela vous reviendra sous une forme ou sous une autre.
L’ego
Le cinquième aspect de l’esprit est l’ego ; et ici aussi l’ego possède deux aspects : le faux ego et le vrai ego. Ils sont comme les deux extrémités d’une même ligne. Si nous regardons la ligne en son milieu, elle forme une seule ligne ; si nous regardons les deux extrémités de la ligne, il y en a deux. L’ego possède donc ces deux aspects : le premier est celui que nous connaissons, l’autre est à découvrir. L’aspect que nous connaissons est le faux ego qui nous fait dire « je ». Qu’est-ce qui, en nous, nous fait dire « je » ? Nous disons : « Ceci est mon corps, mon esprit, celles-ci sont mes pensées, mes impressions, ceci est ma situation dans la vie ». Nous identifions notre moi avec tout ce qui nous concerne et la somme de tout cela est « je ».
Sous l’angle de la vérité cette conception est fausse, c’est une fausse identité. Si la main est arrachée ou si un doigt est séparé du corps, nous n’appelons pas la partie arrachée « je », mais aussi longtemps qu’elle est attachée au corps nous l’appelons ainsi. Cela montre que tout ce que le faux ego imagine être son propre moi ne l’est pas réellement.
De plus il faut se rappeler que tout ce qui est composé, tout ce qui est construit, tout ce qui est fabriqué, tout ce qui est né, tout ce qui a grandi sera décomposé et détruit, mourra et disparaîtra. Si nous identifions notre ego avec tout ce qui fera l’objet d’une destruction, d’une mort, d’une décomposition, nous construisons une conception de mortalité et nous identifions notre âme, qui est immortelle, nous identifions notre être avec ce qui est mortel. C’est cela le faux ego.
La réalisation spirituelle
Nous en arrivons maintenant à la vérité la plus importante concernant la réalisation spirituelle ; ceux qui sont réfléchis et sages, ceux qui empruntent la voie spirituelle, ne s’engagent pas dans cette voie pour accomplir des miracles ou connaître des choses étranges ou pour accomplir d’autres choses extraordinaires. Cela n’est pas leur but. Leur but est de s’élever au-dessus du faux moi et de découvrir le véritable ego.
Ceci est le but principal de la réalisation spirituelle ; car nul ne considérera qu’il soit sage d’être sous une fausse impression ; sous l’impression que « moi j’existe » alors qu’il n’est rien dans l’existence sur quoi l’on puisse compter. Donc, s’efforcer de suivre la voie spirituelle c’est briser la fausse conception que nous nous sommes faite de nous-même, sortir de ce cercle, c’est réaliser notre être véritable et en devenir conscient. Dès que nous devenons conscients de notre être véritable et que nous brisons les chaînes du faux ego, nous entrons dans une sphère où notre âme commence à réaliser une bien plus grande dimension d’elle-même. Elle découvre une grande inspiration et une grande force, elle découvre la connaissance, le bonheur et la paix qui sont latents dans l’esprit.
Chicago, le 1er mai 1926,
Publié dans Psychologie – L’aire du mental – L’aire du mental de l’homme – cahier n°4 – chapitre 1
