
Quand, en observant le déroulement de la vie, nous y voyons l’intention et l’accident, la volonté individuelle et le Destin, il nous semble que l’homme ne fait par lui-même que très peu de chose ; que pour essayer sa destinée, la choisir et la façonner, seule une petite part personnelle lui revient. C’est du moins ce qui nous apparaît au moment où nous voyons les deux extrêmes opposés : l’intention et l’accident : la volonté de l’individu et le Destin.
La volonté de Dieu et le Destin
Mais si nous entrons plus profondément dans cette recherche, si nous pénétrons sous la surface, nous voyons que bien des événements, en apparence accidentels, sont produits avec intention ; que beaucoup de choses paraissent ne pas avoir été voulues par l’homme et qu’il les a cependant choisies ; qu’il est allé vers elles, peut-être aveuglément, mais qu’il y est allé. Et parfois au contraire, nous voyons que l’homme a certains desseins, mais que Dieu a disposé de lui et de sa vie.
Vers la fin de notre recherche il nous apparaît peu à peu que Dieu a tout décidé, que Dieu œuvrait à travers cet homme-là qui parfois était aveugle et parfois conscient ; que celui qui semblait agir et choisir n’était pas ce petit individu que nous voyions devant nos yeux, mais quelqu’un d’infiniment plus grand, et que cette impulsion ne venait pas de lui-même et de son moi, qu’il reconnaissait comme moi, mais de Dieu. Nous pouvons dire que la volonté de Dieu et le Destin sont une seule et même chose ; que sous une apparence mécanique, ce Destin est la Volonté de Dieu. Il est reconnu comme tel par celui qui sent l’Impulsion Divine, la Vie divine.
L’impulsion divine
On pourrait demander si celui-là qui peut sentir Dieu à travers Son Impulsion n’est pas le jouet d’une illusion et s’il n’attribue pas à Dieu quelque chose de personnel. La différence entre le personnel et le divin n’existe que dans la conscience de celui qui reconnaît ces deux vérités comme différentes. Quand l’âme est consciente de l’Impulsion de Dieu, elle est Dieu elle-même. Se mettre en accord avec la volonté divine, c’est d’abord la sentir, la reconnaître et se mettre ensuite en accord avec elle.
Tout est donc divin ? Certes il est difficile de l’affirmer tant que nous ne sentons pas que cela est ainsi. Mais en réaliser la signification, c’est arriver au point culminant de la connaissance.
Le changement perpétuel
Si l’on analyse exactement ce que peut être la personnalité, si l’on s’examine soi-même avec attention, on finira par se dire : « Ma personne, ma personne physique dans sa matière même n’a pas toujours été ce qu’elle est ; elle a été très différente ; mon esprit, mon cœur n’ont pas toujours été les mêmes non plus. S’il y a quelque chose de stable en moi, c’est bien cette conscience que je sens à tous les moments de ma vie ; tout le reste n’est que groupement accidentel. Par conséquent, cet individu que je suis n’existe que maintenant ; dans le temps, il est en fluctuation perpétuelle ».
On pourrait se demander quelle importance, dans ce changement perpétuel, nous devons donner au corps physique ?
L’harmonie intérieure
Le corps est le temple de Dieu ; donc il faut le fortifier. Mais si nous voulons que la matière et les objets faits de matière restent éternellement les mêmes, sans se décomposer, c’est chose impossible. La matière change ; constamment elle prend une nouvelle forme. Si nous nous attachons aux formes matérielles au point de les vouloir éternelles, nous serons déçus. Si nous prétendons que tout ce qui change les formes matérielles est maléfique, ce n’est pas là une idée logique ; si nous voulons baser notre action sur ce fondement qui conduit à essayer d’éterniser les formes matérielles, ce sera faux.
Quelquefois aussi, l’on pense que si l’homme dépérit, ce sont des influences maléfiques qui veulent le détourner de la conscience spirituelle. Le mystique dit que chaque chose a son opposé ; dans la vie, il y a des forces qui œuvrent en harmonie ou en discordance, qui cherchent à construire ou à détruire ; qui cherchent à faire du bien ou du mal. Tout existe, mais notre erreur peut consister à donner trop d’importance à ce qui n’a qu’une importance relative.
Pourtant, si une force maléfique agit du dehors pour nous amoindrir, il est bon de maintenir en nous la conscience de la santé et de ne pas nous dire : « C’est ma maladie, je dois la prendre comme un fait acquis ». Il faut admettre que ce qui a été construit sera détruit, mais il faut aussi s’attacher à maintenir la santé en nous ; il faut oublier les forces maléfiques pour acquérir une harmonie intérieure. Mais si l’on dit : « C’est une force maléfique », on aura toujours devant soi un sentiment d’inimitié. Il vaut mieux avoir le sentiment de la perfection qui se trouve en soi-même.
Le désir de connaissance
Les Romains disaient que chacun est le forgeron de sa destinée. Il faudrait ajouter qu’il y a beaucoup de forgerons qui n’ont jamais été apprentis. Souvent nous frappons de-ci, delà au hasard, et lorsque nous avons une destinée biscornue que nous ne désirions pas, nous nous plaignons. Cependant, c’est nous qui l’avons forgée de cette façon. Car si nous examinons les événements de notre vie, nous voyons qu’il n’y en a pas un seul dont nous puissions dire : « Je n’y étais pour rien lorsque cet accident fâcheux s’est produit. »
Quelquefois la conséquence de ce que nous avons fait, pensé ou senti, nous paraît disproportionnée avec son origine, mais nous y avons certainement une part de responsabilité ; une voix intérieure nous disait : « Ne fais pas cela », et une autre voix répondait : « Mais je veux le faire ». Nous avons, à ce moment-là, assumé une responsabilité, nous la supportons tous, quels que nous soyons.
Et puis, nous allons toujours vers ce qui nous attire ; inconsciemment nous nous détournons de ce qui ne nous attire pas. Nous pouvons bien affirmer, poussés par le respect humain ou par nos propres illusions sur nous-mêmes : « Je ne connais pas cela, je ne désire pas le connaître », nous allons cependant vers ce qui nous attire. Le libre arbitre, par lequel nous affirmons que l’individu possède une volonté propre, n’est qu’une parcelle de la volonté qu’on peut attribuer à Dieu. Nous distinguons cette volonté individuelle d’avec celle de Dieu, en tant que nous reconnaissons comme deux puissances opposées celle du libre arbitre et du Destin. Lors du progrès dans la voie intérieure, nous voyons que ce sont bien deux aspects différents, mais qu’ils appartiennent à une même Volonté profonde.
La vie a commencé avant nous
Certes nous avons choisi nous-mêmes notre destinée et beaucoup plus encore que nous ne l’imaginons. Nous pensons que nous naissons dans telles ou telles conditions, de par notre famille ; que nous nous trouvons dans un milieu que nous n’avons pas choisi ; que nous avons certaines tendances héréditaires dont nous ne sommes pas responsables. Mais qu’en savons-nous ? Arrive-t-il à l’homme qu’il connaisse tout son moi dans le monde ? Sait-il ce qu’il a fait avant de s’y trouver ? Sait-il ce qu’il était avant ?
Cependant il en parle, il répond à ce sujet comme s’il en savait très long. De temps en temps, il pense que de cette partie de sa personne le Moi il ne sait pas grand-chose ; cependant on en discourt, on dit aux gens : « Vous n’êtes pas responsables, la vie a commencé avant vous ». Les explications les plus claires, les plus précises à ce sujet se trouvent dans le livre de Pîr-o-Murshid Inayat Khan: « Le Voyage de l’âme » ; on y lit une exposition complète de cette vie antérieure de l’âme, de ce qu’elle a fait, de ce qu’elle a choisi au moment de sa toute première manifestation.
L’équilibre entre la connaissance et le pouvoir
En outre, dans le monde, on voit combien peuvent être différents les enfants élevés de la même façon, dans la même famille ; et lorsque les mêmes circonstances se présentent devant eux, lorsqu’ils ont le même choix à faire, on voit comment ils peuvent arriver à des pôles opposés dans leur évolution et dans leurs vies. Cela dépend uniquement d’eux-mêmes. De sorte que, si nous considérons bien ce sujet, nous admettrons que nous avons fait personnellement quelque chose pour jouir ou souffrir, que nous avons une part de responsabilité personnelle dans nos actes. Nous devons certainement admettre que nous avons choisi, que nous avons fait notre destinée ici ; mais seuls les maîtres la font avec maîtrise.
Pour agir avec maîtrise, il faut disposer de deux moyens : la connaissance et le pouvoir ; l’un ne suffira pas sans l’autre. Il ne suffira pas d’avoir le pouvoir de se dominer, de diriger ses passions si l’on ne voit pas, si l’on ne comprend pas ; et il ne suffira pas d’avoir la vision la plus pénétrante si l’on est sans pouvoir. Il faut un développement égal de la vision et du pouvoir pour que l’âme parvienne à la maîtrise. Seul l’équilibre entre les deux donnera un être qui atteindra l’empire véritable sur soi-même, un être qui forgera sa destinée.
Il est évident que par cette expression : « L’homme, maître de sa destinée », je n’entends pas que l’individu puisse entrer en conflit avec toutes les forces qui existent en ce monde. Cela ne serait pas possible. Mais en entrant profondément en lui-même, l’homme peut diriger sa destinée : parfois, il abandonnera les idées superficielles qu’il a pu avoir concernant la voie qu’il doit choisir, pour adopter d’autres idées plus justes, plus élevées, ou d’une envergure plus grande.
L’astrologie
Il arrive qu’un jeune homme, même très doué, puisse avoir successivement des idées différentes sur le choix de sa carrière. Cela ne veut pas toujours dire qu’il soit d’un caractère fantaisiste ; cela peut signifier que c’est un esprit progressif en train de reconnaître et de façonner sa vie. De même, celui qui est maître de sa destinée n’est pas toujours obligé de s’en tenir au même projet ou au même dessein tout au long de son existence ; il pourra le changer ou même l’améliorer.
On demandait un jour à Hazrat Inayat Khan s’il était bon de consulter un astrologue pour recueillir sur sa propre vie ou sur celle de ses enfants les indications fournies par ce dernier. Il répondit :
« Pour celui qui n’est pas capable de changer sa destinée, qui est à la merci des événements ou du Destin, il n’est pas bon de lui annoncer ce qui arrivera dans sa vie ».
C’est bon pour celui qui peut éviter ce qu’il veut éviter et amener ce qu’il veut amener. Par exemple, si quelqu’un de peu d’expérience tient un volant en mains, il n’est pas judicieux de lui dire « Vous aurez du mal à éviter tel accident ». Mais si vous le dites à un très bon conducteur, l’avis lui sera salutaire. Il en est de même pour les événements de la vie ; par exemple, si l’on dit à quelqu’un qu’en telle année tel événement arrivera, qu’il y participera s’il est en vie, car il peut arriver un accident qui le menace avant, il ira peut être, tout en transes, d’un astrologue à l’autre. Mais celui qui peut diriger un événement voudra le mieux connaître par avance. Un maître pourra consulter un astrologue, parce qu’en connaissant l’événement, son pouvoir lui permettra d’agir en conséquence.
Le secret de la conscience
La maîtrise s’acquiert et s’exerce dans les petites choses comme dans les grandes. Celui qui est négligent dans les petites choses ne trouvera pas la force nécessaire pour se contrôler en face d’un événement important. Il n’y a rien qui n’ait son importance dans la vie ; l’attention constante donnée à nos pensées, nos paroles et nos actions est pour nous d’une grande valeur. Le mystique cherche à s’entraîner dans ce contrôle. Il l’acquiert peu à peu et arrive en même temps à une connaissance profonde et vivante des choses.
L’effort qu’il faut déployer pour avancer dans cette voie est moindre que la peine qu’il faut prendre pour se préparer à une carrière. Celle-ci nous procure la vie matérielle de chaque jour ; la peine que nous prenons pour avancer dans le sentier de la connaissance nous procure la vie éternelle qui est au-delà de toute estimation.
Il est naturel à toute âme de souhaiter l’acquisition d’une connaissance toujours plus grande. Chaque enfant pose des questions qui prouvent son désir d’aller plus avant, d’être plus conscient. Ainsi, une petite fille disait un jour : « Je vois toutes les choses, mais je voudrais voir mes yeux ». Elle exprimait là une idée commune aux mystiques. Car nous sommes généralement conscients des seuls objets qui sont dans le champ de notre conscience, et non de celle-ci. Le mystique cherche à pénétrer le secret de sa propre conscience.
De la limitation à la perfection
Si le besoin de connaissance est inhérent à l’âme humaine, le désir de l’action efficiente ne l’est pas moins. Chaque être neuf, chaque âme neuve est terriblement choquée par les limitations apportées au pouvoir de l’être humain. « Pourquoi suis-je petit ? », demandera un enfant ; « Pourquoi y a-t-il des choses, des gens désagréables ? » Nous nous habituons peu à peu aux limites qui nous entourent. Nous ne pensons à elles que lorsqu’elles se présentent sous un aspect pénible ; mais nous sommes littéralement emprisonnés par elles ; elles constituent le drame de notre vie.
Il dépend de notre attitude de surmonter ces limitations. L’attitude courante consiste à estimer que tout ce qui fait opposition au moi est mauvais ; qu’un être dont la situation, les façons de voir, le caractère particulier ne sont pas d’accord avec nous, nuit à l’harmonie générale du monde. On ne voit pas qu’en celui-ci le désaccord a sa raison d’être ; qu’il est nécessaire pour ramener une harmonie nouvelle et que c’est ainsi que la vie progresse.
On surmonte ces limites en allant vers la perfection, en pensant à elle, en prenant conscience de la force qui est en soi et de la nature de l’âme. Ce qui peut s’y opposer, c’est la conscience de notre égoïsme. Mais ce n’est pas en pensant aux ennemis que nous arriverons à la perfection ; en regardant un jardin agréable où il désirerait entrer, celui qui pense aux obstacles ne peut y arriver.
S’élever au-dessus des conditions du monde, c’est ce qui fait le maître. Il devient alors libre, heureux et parfait, comme le dit le Christ :
« Soyez parfaits comme votre Père au ciel est Parfait ».
Publié dans Soufisme d’Occident – chapitre 7
