Progressons-nous réellement ?

La solution au problème du jour

En voyant l’état du monde tel qu’il est aujourd’hui, une question surgit du cœur de chacun : « Quelle serait la solution à ce problème ? » On se demande si l’on progresse réellement. La réponse est la suivante : « Oui, nous progressons dans certaines directions ». Cependant, il y a beaucoup de choses dans ce monde qui prouvent qu’il y a certaines directions dans lesquelles nous ne progressons pas. Ce progrès partiel a engendré une situation sans précédent dans l’histoire du monde.

Si nous pensons aux précieuses vies de ces jeunes hommes qui sont devenus les victimes de la guerre passée, et au fait qu’ils avaient hérité de la culture des générations précédentes et avaient pris part, pour ainsi dire, à l’évolution de l’humanité tout entière, aucune personne qui réfléchit profondément et peut ressentir ne niera le fait que, si nous manquons de quelque chose, c’est de quelque chose de très important pour nous.

Les guerres

Nous voyons dans les traditions qu’il y a eu des guerres – la guerre du Mahabharata, la guerre de Kerbela, la guerre de Jérusalem et la guerre de Palestine – mais aucune guerre n’a égalé celle qui vient d’être menée, avec le nombre incalculable de vies précieuses qu’elle a englouties, la souffrance qu’elle a causée, la quantité de nourriture détruite, brûlée et engloutie dans la mer, puis les famines qui ont eu lieu après la guerre et qui se sont poursuivies dans différents pays, engloutissant une partie de l’humanité qui restait. La contribution que les progrès de la politique et de la science ont apportée à cette grande vague de destruction montre que le progrès s’est fait dans une direction. L’autre direction, qui était la plus nécessaire, a été négligée, a été oubliée.

Mais si nous nous demandons si la fin de la guerre a mis fin aux conflits, ce n’est pas le cas. Les conflits ont continué et se sont aggravés. L’agitation qui existe dans les différentes nations, les préjugés entre les nations et les préjugés entre les races qui existent aujourd’hui et qui agissent directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment, montrent qu’ils pourraient conduire à une catastrophe encore plus grave.

Une origine intérieure

Le point de vue du mystique est que toute maladie, toute douleur, tout désordre dans le corps a sa raison d’être et a une source intérieure. De même, s’il existe un préjugé dans une nation, dans une race, contre une autre nation ou une autre race, c’est comme si l’on faisait des réserves de poison et que l’on gardait en soi-même le poison d’une certaine maladie. Avec le temps, cela éclatera, et montrera ses pires résultats. C’est pourquoi le peu de civilisation qui semble subsister est en danger, en grand danger, même si l’on ne voit pas encore sous quelle forme ce danger peut se manifester. Mais si le cœur avait des yeux pour voir, si l’âme pouvait pénétrer dans la vie et la voir d’un œil attentif, le début du désastre à venir serait déjà à présent manifeste.

Un commerce mécanique

Le nombre de cas de nervosité, la perte de mémoire chez les gens que nous voyons aujourd’hui, et cet esprit d’inharmonie et de désaccord que nous voyons entre les individus, ce manque de bonheur que nous voyons dans les foyers, tout cela semble paralyser toute la vie. Vous pouvez aller dans n’importe quel pays et interroger, ils auront plus ou moins la même chose à vous dire – que le commerce est paralysé. Si vous trouvez que ce n’est pas encore le cas dans certains pays, il faudra attendre un peu et vous verrez la même chose. Pourquoi est-il paralysé ?

Parce que le commerce est devenu quelque chose de mécanique : il a perdu l’esprit qui l’anime. Si vous posez la question de l’art, il semble également disparaître par manque d’appréciation, par manque d’idéal, par manque de cette condition qui inspire l’artiste. L’art, sous forme de musique, de poésie, de peinture ou autre, perd sa beauté en étant commercialisé. L’artiste ne trouve pas le repos et la paix qui pourraient l’aider à trouver l’inspiration.

Une éducation à la compétition

Dans le domaine de l’éducation, il était sans doute juste de supprimer les idéaux de Dieu et la religion qui semblait être une forme morte à l’époque, et de libérer l’éducation de la religion. Mais rien n’a été donné en remplacement. L’éducation est donc restée quelque chose de sec, quelque chose sans esprit, mécanique. Aujourd’hui, l’idéal de l’éducation est de se qualifier pour défendre au mieux ses propres intérêts. L’homme le mieux qualifié est appelé un homme pratique, un homme de bon sens commun.

Est-ce le sens commun qui nous permettra d’apporter la paix à nous-mêmes ? Est-ce le sens commun qui nous permet d’apporter le bonheur à notre prochain ? Non. Chez ceux qui ont atteint le stade où ils se sentent concernés par leur prochain, ce n’est pas du sens commun, c’est du super-sens. Lorsque ce super-sens est enterré sous le matérialisme et que l’on utilise le sens commun – le sens qui ne suggère rien d’autre que d’obtenir pour soi-même tout ce qu’il y a de mieux – bien qu’en apparence cela puisse sembler pendant un certain temps une réussite, en fin de compte cela ne s’avérera pas être une réussite. Car c’est cette tendance qui a énormément accru l’esprit de compétition. Vous trouverez l’esprit de compétition dans toutes les professions.

L’idéal de perfection

La vie de l’homme est destinée à atteindre la perfection qui est cachée dans son cœur. Et si l’homme ne remplit pas ce but, sa tendance sera semblable à celle de la création inférieure, satisfaisant ses besoins.

Dans la compétition, il exprime la tendance à la tromperie qui cache à l’âme la lumière qui est cachée en lui en tant que lumière divine. Il fut un temps où la parole d’un homme valait plus qu’un engagement. Aujourd’hui, il faut vingt signatures pour une obligation et peut-être trente cachets. Et ce n’est toujours pas légal. L’homme ne peut pas faire confiance à son prochain. Avec tous ces cachets que l’on doit apposer sur ses accords, les tribunaux sont pleins, les avocats sont occupés. C’est devenu tellement mécanique que tout semble tendre vers une fin mécanique, très souvent sans la moindre vertu ou vérité.

L’absence d’idéal

Lorsque l’on pense à cela, une question se pose : « que peut-on faire pour améliorer les choses ? En sommes-nous là en raison de la situation économique ? » Mais l’argent est aveuglant. Même si la situation économique du monde était différente, l’égoïsme – ce désir de posséder plus que sa juste part – resterait le même. Même si cela aidait dans une très large mesure, cela ne suffirait pas entièrement. Aujourd’hui, la lutte entre le capital et le travail existe dans toutes les parties du monde. Le temps est venu où le capitaliste et le travailleur sont tous deux en difficulté, aucun n’est mieux loti que l’autre. L’un a une sorte de problème, l’autre en a une autre. Les riches et les pauvres se plaignent, les uns et les autres ne sont pas à l’aise, les uns et les autres ne connaissent pas la paix.

Malgré toutes nos méthodes politiques si développées et si raffinées, les moindres problèmes qui surgissent entre les nations ne sont pas résolus. Les conférences se succèdent, de pays en pays. Ils se réunissent et discutent de la moindre chose, se disputent et, en fin de compte, ils ne parviennent pas à une décision satisfaisante.

Si l’on demandait : « Comment peut-on remédier à tout cela ? Y a-t-il quelque chose que l’on puisse appeler la cause principale de tous les problèmes qui existent sous différentes formes ? », Je dirais en bref que c’est l’absence de ce que l’on peut appeler un idéal.

Patriotisme et religion

Un Dieu vivant ne vous est d’aucun secours, si la croyance en lui ne vous aide pas à progresser et à aller de l’avant, mais une idole de pierre est plus utile si elle peut vous aider à aller de l’avant. Que s’est-il passé aujourd’hui ? Est-ce que l’idéal s’est transformé en idole ? L’homme va si loin et ne va pas plus loin.

Aujourd’hui, nous nous moquons des querelles familiales qui existaient en Orient et en Occident. Nous les considérons comme si petites, si étroites et si stupides. Et que pensez-vous que penseront nos enfants, après quatre ou cinq générations ? Dans cent ans, que penseront-ils lorsqu’ils liront les récits des nations qui s’affrontent, qui se battent les unes contre les autres, beaucoup d’entre elles ne sachant pas avec qui elles se battent, pour quelle raison elles se battent, beaucoup n’y allant que parce que les conditions les y ont poussées ? Même sur le champ de bataille, ils n’éprouvaient souvent que de l’amour, non seulement pour leurs semblables, mais aussi pour les hommes qu’ils abattaient. Nombreux sont ceux qui ont caché ce sentiment en tirant sur leurs compagnons. Que penseront alors de nous les enfants du futur lorsqu’ils grandiront et liront les récits de ce que le monde a vécu ?

La différence entre l’époque de ces querelles familiales et celle d’aujourd’hui est que ces dernières construisaient des murs autour de leurs familles, alors que nous construisons des murs autour de nos nations. Ils appelaient cela un patriotisme familial. Nous l’appelons patriotisme national. Nous en sommes fiers, nous le considérons comme une vertu, et les choses en sont arrivées à un point où la religion a perdu son pouvoir et son importance, où le patriotisme a presque pris la place de la religion.

Le chemin de la perfection

Il ne fait aucun doute qu’une personne qui risque sa vie pour son devoir envers son prochain, envers sa nation, fait preuve de vertu : elle est courageuse. Il faut l’apprécier. Mais la faute est de se tenir à un idéal et de ne pas le traverser. Car tous les idéaux, comme l’amour de la famille, le devoir de citoyen, ou le patriotisme des nations, ou la fierté de la race, ou le service de l’humanité, sont des étapes vers la perfection.

Tant que l’homme va vers la perfection, chaque pas est une vertu, c’est un mérite. Mais le même idéal devient une idole lorsque l’homme reste là sans évoluer. L’humanité progressait tant qu’elle allait de l’avant. Mais la destruction est venue lorsqu’elle s’est attachée à un idéal et qu’elle n’a plus progressé. Elle en est restée là.

La situation économique

Nombreux sont ceux qui affirment que si la situation économique du monde pouvait être améliorée, une relance économique réalisée sur une base équitable, rendrait les conditions différentes. Mais c’est impossible, compte tenu de la perspective qu’a l’homme aujourd’hui. De l’endroit où il se trouve, combien il lui est difficile de concevoir un arrangement juste et équitable, d’apporter une solution au problème économique du monde ! Les gens disent que si le monde résolvait son problème politiquement, la situation s’améliorerait. Mais comment ? L’homme pensera, parlera ou agira en fonction de sa vision de la vie, selon l’élévation de son esprit. On ne peut pas s’attendre à ce qu’il fasse quelque chose de céleste lorsqu’il se trouve sur la terre. On ne peut s’attendre qu’à ce qu’un homme matérialiste puisse faire. Notre grand poète, Sa’di, a enseigné une morale simple :

« Une personne parle ou agit en fonction de son évolution particulière,
C’est une grande erreur si vous vous offensez, car elle ne peut pas faire mieux. »

Telle est la condition de l’humanité aujourd’hui. S’attendre à mieux est une erreur. Vous ne pouvez pas espérer mieux. Vous pouvez uniquement attendre de l’homme ce qu’il peut vous donner aujourd’hui.

Et que faire ? Il n’y a qu’un seul moyen, c’est de changer la perspective de l’homme. Et comment faire ?

Changer de point de vue

En changeant l’esprit des individus, en changeant la mentalité des individus, en éveillant l’humanité à l’esprit de fraternité, à cette même vérité que le Christ a enseignée :

« Aimez votre prochain »

Aujourd’hui, il semble qu’il y ait partout un grand éveil à la spiritualité. Et il est vrai que les âmes aspirent à la spiritualité. Et il y a une raison à cela, car les âmes ont enduré de telles souffrances pendant toutes ces années que les saints et les pécheurs aspirent naturellement à un peu de soulagement de cette perturbation.

Mais, en même temps, tout le monde ne semble pas savoir comment procéder dans sa quête. Certains recherchent des phénomènes sous forme de spiritualité. D’autres veulent faire des miracles ; d’autres veulent obtenir des pouvoirs magnétiques. D’autres veulent rencontrer des fantômes, des esprits, des fées et toutes les choses invisibles. Certains veulent flotter dans l’air. D’autres encore veulent voir les différentes couleurs et les différentes lumières. Nombreux sont les chercheurs de vérité qui ne demandent qu’à être dupés. Plus ils sont trompés, plus ils en sont satisfaits. Leur activité dans ce sens provient donc de toutes sortes de sources.

Les gens simples, optimistes et bons s’adonnent à des activités qu’ils jugent spirituelles, tandis que les pessimistes et les intellectuels ont tellement peur du mot « spirituel » qu’ils ne veulent pas s’approcher d’une telle chose. Ils veulent éviter toute Église, toute religion, tout ce qui est de nature spirituelle ou occulte.

Cela montre que leur quête est sans espoir. Il aurait mieux valu qu’ils n’aient pas de tels désirs. C’est comme si l’on avait faim de nourriture et que l’on recevait des pierres.

La commercialisation

Et comment en est-on arrivé là ? Cela s’explique par la nature commerciale de l’époque. Ils veulent que tout soit présenté sous une forme commerciale. Mais est-ce la faute de ceux qui présentent les choses sous une forme commerciale ? Pas tout à fait. C’est la faute de l’époque. L’époque a changé les conditions de telle sorte qu’une forme commerciale est nécessaire. Les conditions de l’époque précédente étaient différentes. L’ère commerciale exige que tout soit présenté sous une forme commerciale. C’est là la grande lacune. Il est vraiment dommage qu’il en soit ainsi, car l’homme a commencé à penser qu’il peut tout acheter ou vendre, même la spiritualité.

Un soufi persan a dit :

« Aimez Dieu intérieurement et soyez indifférent extérieurement. »

Il y a beaucoup de gens sur le chemin de Dieu, mais celui qui suit ce chemin est rare.

Et quel est le résultat de cette commercialisation ? Elle nous a fait si peu penser à la religion, si peu à Dieu, si peu à la voie sacrée. D’une certaine manière, elle nous a enlevé toute la valeur et le caractère sacré de l’accomplissement spirituel, le seul accomplissement qui vaille dans la vie. Et à l’heure où les religions n’ont plus de pouvoir ni d’emprise sur l’homme, la majeure partie de l’humanité semble avoir faim de vérité, de paix et de repos, faim d’une illumination sur le chemin, qui puisse apporter un peu de repos, de paix et de consolation au milieu de cette grande lutte et de cette grande déception que les hommes traversent ; et puis ils sont déçus.

L’oubli de soi

Et maintenant, la question est de savoir quel est le bon chemin. On ne peut pas dire que telle ou telle Église est le bon chemin. Et on ne peut pas dire qu’une secte particulière est le bon chemin.

On ne peut pas dire qu’une religion particulière est le bon chemin, ni que telle doctrine ou telle loi particulière sont le bon chemin. Le message que le soufisme doit transmettre au monde est le message de la sagesse – « Sophia ». Le seul chemin qui existe est le chemin de la sagesse, le chemin de la compréhension mutuelle, le chemin de l’apprentissage du point de vue de l’autre. Qu’est-ce qui permettra une meilleure compréhension entre les races, entre les nations, entre les peuples d’Orient et d’Occident ? C’est la compréhension mutuelle.

Et maintenant : « Comment peut-on y parvenir ? Qu’est-ce qui peut contribuer à une meilleure compréhension mutuelle ? « L’homme naît avec une faculté vivante de compréhension. Ce qui recouvre cette faculté, c’est son absorption dans les affaires égoïstes de la vie. Moins il devient égoïste, plus il devient capable de comprendre. La faculté de compréhension s’ouvre d’une certaine manière avec le développement de l’homme vers le désintéressement.

Mais la question est maintenant de savoir ce qui produit chez l’homme le désintéressement, l’oubli de soi. Lorsqu’il s’oublie, il est moins égoïste. Plus il s’oublie, plus il devient désintéressé.

Et puis il y a une question : comment peut-on s’oublier soi-même quand on est avec soi-même à chaque instant de la journée ? Par le processus que l’on appelle l’accomplissement spirituel, le processus du mystique. S’il y a quelque chose à apprendre ou si quelque chose doit être pratiqué ou étudié comme l’essence de la religion, c’est ce processus d’oubli de soi.

L’idéal divin

Et qu’est-ce qui l’aide ? C’est Dieu qui y contribue. C’est là qu’intervient la valeur de l’idéal de Dieu. Et c’est là qu’intervient l’utilisation de l’idéal de Dieu. Si l’idéal de Dieu n’a pas aidé à s’oublier soi-même, alors il manque quelque chose dans la croyance religieuse.

C’est pourquoi tout croyant en Dieu n’est pas nécessairement une personne désintéressée, tout croyant n’est pas nécessairement une personne spirituelle. S’il n’a pas fait usage de sa croyance, si sa croyance n’a pas suffi à l’objectif, alors sa croyance n’a rien fait pour lui.

La véritable prière

Il y a une petite histoire. Elle s’est déroulée en Inde. Une jeune fille traversait une ferme, allant de son village à un autre village. Là, un homme religieux offrait ses prières en plein air. Selon la loi religieuse, il est interdit à quiconque de passer à l’endroit où quelqu’un fait ses prières. Il faut attendre un moment. Lorsque la prière est terminée, on peut passer. Cette jeune fille, ne remarquant pas l’homme, passa par là.

Au bout d’un certain temps, alors qu’elle se hâtait de rentrer, cet homme qui avait fait sa prière l’arrêta et lui dit : « C’est terrible de ta part, ô jeune fille, tu es passée à cet endroit alors que je faisais la prière. » Elle répondit : « Vraiment ? Je suis désolée. Qu’as-tu dit ? » Il dit : « Je faisais la prière. » Elle dit : « La prière ? Qu’entendez-vous par là ? » Il dit : « Tu es une fille stupide, tu ne sais pas ce que signifie la prière ? La prière, c’est penser à Dieu « . « Oh ! dit-elle, je suis vraiment désolée. J’allais voir mon jeune ami dans l’autre village. Et je pensais tellement à lui que je ne t’ai pas vu. Et je m’étonne qu’en pensant à Dieu, tu m’aies vue ».

L’homme religieux était très embarrassé et, depuis ce jour, il a appris que ce n’est pas la prière d’offrande, mais l’oubli de soi qui est la véritable prière, le motif principal, dont Dieu est la clé.


San Francisco, 26 avril 1923

Publié dans La reconstruction du monde – Le problème d’aujourd’hui – cahier n°1 – chapitre 14